samedi 30 mars 2019

La crotte du gecko

Le linge très sec sur le balcon, il est rêche et doux par endroits, usé. La nuit a été chaude, le jour va l’être encore plus. Sur la surface plane et colorée, jaune vif, sur le tissage serré de fils de coton, sur le drap propre et tendu, une très petite crotte noire, de la taille d’une graine, un peu pointue à une extrémité, plus arrondie à l’autre. La crotte, dont la forme indique qu’elle a été moulée par l’anus minuscule d’un animal passé là pendant qu’on n’y était pas, dans sa promenade nocturne. Une présence dans notre absence, comme un cambriolage sans vol. (Un cambrioleur qui s’envole.) La crotte du gecko. Sèche et délicatement collée à la fine toile du drap, le bruit minime presque silencieux lorsqu’on secoue le drap, le bruit minime qui est aussi vibration ténue, vibration de la crotte collée qui se décolle, vibration du drap léger, bien usé, mince tremblement des fibres lorsque la crotte est entraînée par son poids (ou poussée du doigt par qui dépend le linge). On pourrait croire que la crotte est un peu collante parce que le gecko tient à ce qu’on s’aperçoive bien de sa présence – sans cette qualité d’être collante, elle pourrait s’envoler avec les vents chauds des nuits d’été – à ce qu’on repère bien la trace de son passage. Mais le gecko sans doute ne choisit pas la nature de sa crotte. Sa crotte est simple, comme toutes les crottes, un modeste amas des déchets alimentaires non exploités par l’organisme de celui qui fait sa crotte, et qui vient à s’évacuer là, un peu humide, le moment venu. Puis qui sèche dans l’air libre de la nuit. Que l’esprit matinal sur le balcon reste perplexe devant cette crotte sur le linge propre, cette crotte qui signe le passage du temps, la continuation du monde et de la vie pendant notre absence, c’est une chose qui ne concerne point le gecko. C’est autre chose et (pourtant c’est toujours la crotte). L’étrange absence de l’animal, le savoir indéniable de son passage, son invisibilité dite par la crotte en même temps que son existence sûre, la crotte sa présence absence. La toute petite crotte noire, sèche et pointue, nous métaphysique. Et (ce n’est pas tout) elle nous ramène immanquablement à son auteur, son petit producteur, elle le fait surgir dans la pensée, le gecko, à travers sa trace, comme l’empreinte du sanglier dans la boue d’une forêt fait surgir le groin marron foncé et le poil hirsute de cochon noir, comme la marque gravée dans la pierre d’un monument porte en elle le baiser des amants – leurs initiales perdues – la crotte porte en elle l’espèce de lézard épais, comme un lézard ordinaire de nos contrées qui serait devenu obèse, et (un peu crapaud). Il n’est pas d’ici, le gecko, c’est un animal migrant. Trente ans (à peu près, sans doute) que ses crottes sont arrivées sur les étendoirs à linge des balcons du sud de la France. La crotte de gecko nous écrit dans une langue sauvage composée de mots-crottes tracés au hasard sur les draps, nous écrit du lointain, (de derrière les volets), nous écrit que l’œil du gecko nous regarde, qu’un animal exotique est dans nos parages, nous raconte l’histoire, la présence précise (et incontournable) de cette petite crotte noire, sèche, pointue (à une extrémité, pas à l’autre). Dans cette crotte qu’on trouve le matin, arrêtée dans le linge propre, il y a des containers trimballant palmiers des pays tropicaux vers les grands ports de la méditerranée, il y a le climat réchauffé qui offre aux geckos (les doux hivers de) leur survie. Mais c’est une grande exagération de l’esprit que cela : est-ce que l’infime objet, posé là sous l’œil de qui s’apprête à dépendre le linge, contient l’imaginaire, est-ce que la crotte contient l’histoire de la mondialisation lancée (comme un cheval au galop inarrêtable) ? Le gecko lui s’en fout, il crotte. Sa crotte colle au drap. Le drap est coloré, vert vif, sec, un peu rêche et usé, quelqu’un le dépend. Dans la tête derrière l’œil qui regarde, un gecko bien vivant, bien là, il entretient un lien d’intimité avec l’été, avec le palmier, sa crotte comme l’âme apparente de l’animal. Dépendre le linge ouvre au vide de la pensée, dans ce vide se niche le gecko (l’épais lézard à la peau grumeleuse), rugueux comme chez Claude Ponti (les personnages), les doigts du gecko terminés chacun par une ventouse circulaire, l’imaginaire derrière l’œil, ce n’est pas avoir un lézard dans la tête, c’est l’histoire du gecko sa généalogie qui se raconte pendant que les doigts courent sur le tissu rêche (par endroits usé). Le gecko dont on ne sait presque rien, si ce n’est son épaisseur, la rugosité de sa peau, la forme un peu pointue à une extrémité de sa crotte, ses apparitions brèves sur le même mur à une heure identique qui ponctuent les soirs d’été, notre étonnement (une curiosité sincère), la course rapide le long du mur qui fait sursauter qui ouvre les volets au couchant. Avec la crotte sur les draps, il y a la maigre connaissance de l’invisible, de ce qui passe, les petits qui s’égarent dans la maison à la fin de l’été, qu’on tente d’attraper pour reconduire au dehors, qui laissent leurs petites queues tombées longtemps frétillantes (dans les escaliers). Pourtant dans le visible, il n’y a que cette petite chose noire, un peu dure (friable) qui en séchant a pris dans sa matière quelque fibres du coton usé, et qui fait un très léger crissement en se détachant du drap. Qu’est-ce donc que cette crotte ? Un petit tas d’atomes. La matière. Les insectes mangés. Des déchets de moustiques morts et digérés, qui ne piqueront plus personne, ne ferons pas râler les touristes de passage, ceux qui ne prennent pas le temps (de s’habituer aux piqûres). Dans l’amas minuscule de matière (atomes molécules) évacué par l’animal, sa présence totémique, nos fantasmes de tropiques. LA CROTTE. Le lézard au mur chez Robbe-Grillet, la Jalousie, l’insaisissable répétition des scènes dans le Nouveau Roman (une époque lointaine ou proche – selon), la fascination pour le texte quasi-vide, plein du désir. Non, non, ce n’est pas un lézard, (dans le livre) c’est un scolopendre. La scène du scolopendre, l’homme qui se lève et le tue, le couple à table, immobile, la tache au mur – il n’y a pas d’histoire il y a ce qui se passe – la scène, les personnages, ce que veut dire le scolopendre, ce qu’il ne veut pas dire, ce qu’il ne dit ou rien, la tache. Ce que le texte ne dit pas. (Ce que le réel ne dit pas.) Ce qu’il se passe dans la tête. La crotte de gecko qui fait surgir l’imaginaire colonial. Le réel qui n’agit en rien, la crotte immobile qui ne veut rien, la pensée qui pense. La tête qui pense ou ne pense pas, la tête qui vit sa vie, sa folie de tête. La jalousie. La chaleur. Les doigts qui ramassent les pinces à linge, le drap maintenant replié, les tropiques. La scène qui se répète, l’adultère. La jalousie (c’est un store). Les palmiers qui voyagent, le chaud, le froid, les containers, les geckos à l’assaut du monde. De cela rien n’existe, tout est là peut-être, entre la crotte et le drap. La crotte qu’on peut écraser entre le pouce et l’index, la petite forme moulée qui devient poussière, les évocations, poussière de tête à l’intérieur du crâne (le souffle du vent qui respire). Le chaud qui monte du balcon. Et puis ce n’est pas un gecko, l’animal (une tarente de Maurétanie).
Photo. Rémi Fonters, LPO Isère

(encore un texte né chez François Bon, dans l'atelier d'hiver du Tiers Livre)

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