mardi 2 juillet 2019

J'ai faim et pis j'ai froid

J'ai faim et pis j'ai froid
L'océan tombe en gouttes sur nos têtes
Bientôt ne restera plus rien

Que
Cordes bleues et barrières bois
Les pins leurs sables de pieds
L'océans leurs vagues 
Au bruit de foules inarrêtantes

Et dunes de silence

Va plus rien rester
Même pas mot
Pas même dire

J'ai faim et pis j'ai froid

mardi 11 juin 2019

Semainier #9 où il est question de magie

11 juin, retour de week-end.
 
Tout a commencé par une brève  et première rencontre avec Françoise Durif à Lyon, où j’étais de passage, et où nous avons commenté nos satisfactions respectives de voir redémarrer bientôt l’atelier d’été. 
 
Nouveau : une photo de l'auteur cachée dans un atelier d'écriture ! 😄
Tout a continué avec un atelier d’écriture avec les écrivains turbulents, dont il faut aller lire les merveilleux textes ici. Épaississement de la magie au cours des trois heures animées par Joël Kerouanton autour du livre de Thomas Vinau « Des étoiles et des chiens, 76 inconsolés », et de figures ou artistes écorchés, décalés, rebelles, nous ayant marqué, nourri ou consolés. Très beau mélange des gens où ceux à qui il manque quelque chose ne sont pas ceux qu’on croit, où ce qui se nomme lacune apparaît pleine prise dans la poésie. Après la performance collective où nous lisons chacun nos textes sur la scène, il m’est difficile de franchir le ravin qui me sépare de la table ronde « poème, image, son » où le propos, quoique fort pertinent et ciselé, me paraît soudain tellement ordinaire, inaudible et rasant après ce que je viens d’entendre, que j’ai l’impression qu’il flotte dans l’air une odeur de renfermé. 
 
Me voilà donc à faire un tour, jusqu’à trouver les éditions publie.net qui représentent toujours un centre de gravité rassurant dans ce genre d’immensité livresque qu’est le Marché de la Poésie. Le temps de saluer Guillaume Vissac dont je tente d’imaginer ce qu’il va raconter dans le carnet de bord de publie.net (il me faudra attendre ce matin pour accéder à l’envers sur décor) et de croiser Nathanaëlle Quoirez trottinant avec ses béquilles, je retrouve Céline De-Saër rencontrée un peu plus tôt par le plus grand des hasards (ou pas) à l’atelier d’écriture des écrivains turbulents. S’ensuit une sorte de maëlstrom sympathique (est-ce qu’un maëlstrom peut être sympathique ? c’est en tout cas le mot qui vient, parce qu’il y a là quelque chose d’irrésistible) de rencontres croisées qui m’amènent à revoir Anne Savelli et Virginie Gautier, à découvrir l’apparence corporelle de Claire Lecoeur qui m’accompagne depuis plus d’un an, par téléphone, sur les ateliers d’écriture / analyses des pratiques professionnelles, celle d’Antonin Crenn dont j’offre le soir-même le beau roman L’épaisseur du trait à ma très chère A., celle d’Hédi Cherchour dont j’offre le surlendemain les Nouvelles de la ferraille et du vent à ma très chère D. qui m’héberge dans son grand appartement. Après ces moments singuliers où l’apparence visible vient percuter l’image interne constituée à partir des bribes de ce que nous savons des uns et des autres, nous filons à la lecture prévue au Jardin du Luxemboug ; le trajet retour donnera lieu à une nouvelle crise d'Artalburite, je pense que le maladie est en passe de se chroniciser. 

J’hésite toujours longuement avant de publier ces textes qui jouent avec l’absurde et l’autofiction, mais surtout font intervenir d’autres personnages que moi, souvent mes Grands Autres, intrigants, impressionnants ou rassurants et consolateurs. Il y a dans cette histoire d’Artalburite trois mouvements plus ou moins conscients : jouer avec l’écriture d’un autre ; autofictionner ; fictionner les autres.
Jouer à imiter l’écriture de ceux je lis, c’est un penchant constant dans ma pratique ; j’essaie juste de m’en rendre compte, d’en avoir un peu la maîtrise, de passer par là pour enrichir ma propre écriture. Bon, avec le texte de Pierre Barrault, il y avait une attraction irrésistible, liée à ce que son texte autorise. Et comme l’auteur lui même autorise ce jeu, je me suis vite débarrassée des entraves de la culpabilité.
Autofictionner, c’est certes très égocentré, mais c’est un point de départ comme un autre, et bien pratique, en plus. Je me demande parfois si c’est impudique, et puis j’en arrive à la conclusion qu’écrire, en tant que donner forme partageable à quelque chose qui chemine depuis l’inconscient, c’est toujours impudique. Alors bon.
Fictionner les autres pose d’autres questions : jouer avec l’Autre en tant que figure de sa propre rêverie implique de le faire sien... A priori, c’est très impoli de s’approprier comme ça les gens sans leur demander leur avis. Alors qu’est-ce qui fait que je m’y autorise ?
Se situer au carrefour d’entre-deux (il faudrait mettre entre-deux au pluriel) entre le texte d’un autre et le sien, entre le soi et le personnage, entre la réalité de l’autre et sa recomposition fantasmatique.
Et l’idée d’un hommage. Il m’arrive d’être poussée à écrire par des textes qui me marquent, qui me travaillent et me mettent au travail. Ça a été le cas à plusieurs reprises avec Daniel Bourrion. C'est souvent le cas avec Charles Pennequin, Nat Yot, et d'autres... Ça a été le cas ce samedi avec le texte d’Hédi Cherchour, que j’avais lu mais dont la lecture à voix haute augmente l’intensité. C’est aussi cela que j’avais envie de rendre, et il m’a semblé plus juste de le faire dans une représentation imagée et fantasmatique de ce que peut être l’expérience intime du contact avec le texte lu, plutôt que dans une recension de lecture ordinaire. Pour dire comment les textes des autres viennent nourrir mon intériorité. 
Serge Doubrovsky dit à propos de l'autofiction : « confier le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté » ... Si vous en êtes d’accord, je vais laisser cuire et ne me poserai pas davantage de questions aujourd’hui.

dimanche 26 mai 2019

Semainier #8 Où je monte sur scène

Bien. Il s'en est passé des trucs depuis le dernier semainier, mercredi. 

D'abord, jeudi matin, nous sommes allés enregistrer une chouette émission chez Radio Campus. Nous, ce sont les jeunes avec lesquels j'ai animé des ateliers d'écriture depuis janvier, et les quelques adultes qui les ont accompagnés jusqu'au bout de cette aventure, notamment Soufyan Heutte qui les a aidés à mettre en voix leurs textes. Ce moment est toujours émouvant, rassurant et réconfortant, parce qu'au fil des mois nous traversons, ensemble, des moments difficiles, des moments drôles, des moments de vide ou d'abattement. Même si j'ai déjà fait ce chemin plusieurs fois, c'est toujours une aventure dans laquelle nous cahotons sur une route pleine d'ornières : on a beau être optimiste, il y des passages un peu rudes où on se demande si on va arriver au bout. Alors les entendre oser la voix, les textes, à la radio, c'est sacrément précieux, le sentiment que ça produit. Pour tout dire, j'avais envie d'applaudir bruyamment à la fin de chaque prise de parole de chaque jeune, mais je ne pouvais pas parce qu'on enregistrait l'émission, je devais me tenir tranquille et silencieuse dans un coin. Bref, un grand shoot de fierté, juste ce qu'il faut pour être prête à recommencer l'an prochain. 

Ensuite, jeudi soir, je suis allée à la soirée poésie du Théâtre des 13 vents, qui avait lieu à la ferme des Aresquiers, un endroit sublime, perdu au milieu des étangs, un endroit où tout reprend sens : être ensemble, boire un verre, écouter de la musique, être juste LA, très très là, dans l'air un peu tremblant des étangs, sous le vol des flamants roses, dans la lumière qui descend, au milieu des eaux qui s'irisent. Certes, c'est aussi l'endroit où je me suis fait mon entorse de la cheville l'automne dernier après deux heures d'un concert endiablé de Samarabalouf, mais je n'en tiens rigueur ni à l'endroit, ni à la musique. Ce jeudi, en première partie de soirée, Félix Jousserand nous a lu une partie de son livre Le siège de Mossoul, dans l'air un peu frais de ce soir de mai. On était là avec nos verres de vin rouge et nos assiettes de tapas, tout à fait coites et cois, voire bouche bée, osant à peine respirer à l'écoute de ses alexandrins robustes et sensibles, de ses vers civils et guerriers. Après la pause - le rouge, les tapas - il y avait une scène ouverte. J'avais bien réfléchi dans l'après-midi, et notamment après ce qui s'était passé le matin où certain.e.s jeunes m'avaient impressionnée en osant dépasser leurs craintes de parler au micro, j'avais emmené un texte. J'étais bien entourée, j'avais retrouvé retrouvé Guillonne Balaguer, Blandine Scelles, et d'autres... Bref, l'approche des 41, le lieu, les gens, la nuit tombée... Tout s'est conjugué et j'ai réussi à surmonter une énorme appréhension - tremblements, bouche sèche, vertiges - pour aller lire mon texte (Trouble, un peu mis à jour) sur la scène. Le travail effectué cet hiver pour la vidéo m'a semblé très soutenant : une fois là-bas, je n'avais plus vraiment peur. Je jure que le fait qu'un texte lu donne droit à un verre offert n'a pas pesé dans la balance - d'ailleurs j'avais déjà assez bu et je conduisais. Je suis vachement satisfaite d'avoir fait ça, et j'ai bigrement envie de recommencer. L'atelier avec François Bon cet été aux Rencontres d'Archipels devrait m'aider.



Il y aurait bien d'autres choses à raconter, mais à cette heure-ci, après des aventures mouvementées avec un portillon gris argenté puis noir, et un bureau de vote quasi-fermé, je tombe de sommeil. 

Bonne semaine à tous. 

mercredi 22 mai 2019

Semainier #7 Artalburite aïgue, faut-il se soigner ?

Ça a commencé dimanche soir. Je voulais vraiment me remettre à lire La condition post-moderne, de Lyotard ; je le relis pour un mystérieux projet d'écriture - mystérieux pour moi-même dans le sens où je ne sais pas encore ce qui va s'écrire, je n'en ai qu'une vague idée, autrement nommée désir flou. Bref, Lyotard. Au moment de me mettre à lire avec application, voilà très exactement ce qui s'est passé : j'ai repris L'aide à l'emploi, qui traînait là, relu les premières pages en pensant à ma mère qui va bientôt le recevoir. De la force de ces quatre débuts m'est venue l'idée d'un atelier d'écriture avec ce texte, de tout ce que ça pourrait ouvrir comme portes, notamment avec les ados, le prochain groupe, l'an prochain. Ou avec d'autres gens. A commencer par moi. Donc, sans me le dire tout à fait, me voilà partie sur une proposition d'écriture Artalburienne

Sauf que je n'avais pas pris la mesure de la chose...

J'en suis au quatrième jour de développement des symptômes, qui sont les suivants : excitation verbale, logorrhée, regard vitreux, perception légèrement altérée de l'environnement, tremblements, exagération délibérée des hallucinations, captation immédiate des phénomènes imaginaires et autres idées saugrenues passant par là, ricanements nerveux, agitation, joie intense à la mise en mots, tension irrésistible vers le clavier... Sans compter les accès soudains de culpabilité à l'idée d'imiter "l'écrivain", le plaisir coupable de l'attacher sur un fauteuil, dans un camion, en territoire cronien (avec un lien en boyau de chat), et de revêtir l'aspect d'un grand chien rouge brillant. Tout ça pour nous protéger d'un certain Krastaner-Blaireau. La littérature est un sport de combat. 

Bref, un conseil amical : avant de proposer un atelier d’écriture à partir du travail de Pierre Barrault, prenez le temps d'envisager les risques que vous faites prendre aux personnes concernées.

Moi, je retourne à mes chiens rouges brillants...

Artalburite #1

19/05/19

Je m'installe à mon second bureau, celui pour écrire. Je prends le livre de Lyotard, La condition post-moderne, une grande inspiration sérieuse, et un stylo. Je suis en train de relire les premières pages de L'aide à l'emploi de Pierre Barrault, je me tords de rire. Je prépare un atelier d'écriture à partir des premières pages de l'Aide à l'emploi. Jean-François Lyotard me tape sur l'épaule avec son index dur en disant : "sur quoi repose la légitimité du discours de Pierre Barrault ?" Je pense que ma peau est en train de rétrécir. Je ne suis pas sortie de Pierre Barrault. J'essaie de sortir de mon bain. Je m'aperçois que je ne sens pas bon. J'ai des pustules violettes sur tout le corps. Je pars courir. Je me croise en train de rentrer. Je me retrouve dans un verre d'eau très froide. J'essaie de m'échapper mais Jean-François Lyotard a mis sa main au dessus du verre. Il me regarde. Il a le même visage que Pierre Barrault, le nez au milieu du front et les sourcils juste en dessous de la bouche. Je suis sur l'Astrolabe en plein naufrage. Je me fais dévorer par le Comte de la Pérouse, converti au cannibalisme. Mes pustules violettes se sont transformées en perruches jaunes et vertes. Je n'ai toujours pas fini Lyotard. Je me demande ce qui va se passer si je lis un deuxième livre d'Anne-James Chaton. Et un autre de Guillonne Balaguer. Mon médecin me conseille d'arrêter Pierre Barrault. Il me donne de la nourriture pour les perruches. Je me demande si je ne devrais pas arrêter de lire. Me lancer dans le macramé, à la place. Je sors dans la rue et je croise Pierre Barrault. Il sent mauvais et a des pustules bleues sur tout le corps. Je cours me réfugier chez moi, je pratique le macramé. Jean François Lyotard me sert un verre d'eau très froide. Il y a quelqu'un à l'intérieur. C'est Pierre Barrault. Je suis soulagée que ce ne soit pas moi. Je vais mieux. La nourriture pour les perruches commence à faire son effet.

mardi 21 mai 2019

Artalburite #2

20/05/19
Je m’installe à la table du salon pour écrire. La journée a été harassante. Je suis incapable de lire Jean-François Lyotard dans cet état. Je n’ai pu pratiquer le macramé depuis ce matin. Je monte dans la voiture. Je me regarde dans le rétroviseur et je me rends compte que ma bouche se trouve au milieu de mon front et mon nez à l’intérieur de mon menton. La journée à été harassante. Les perruches gigotent et me démangent fortement. Elles ne se satisfont plus de la nourriture pour perruches, elles réclament des croquettes pour chien. Elles s’agitent de plus en plus. Je suis dans le Parc, je marche au bord de la mare. Les grenouilles coassent bruyamment. Elles sautent de nénuphar en nénuphar en chantant des refrains de chansons paillardes. Les perruches rient aux éclats, leur agitation me donne des douleurs lancinantes. J’emprunte la passerelle qui traverse la mare. Je suis dans la voiture. Pendant que nous roulons sur l’autoroute A9, alors que nous passons à proximité d’un magasin de croquettes pour chiens, les perruches se mettent à pousser des cris féroces, puis sortent de mon corps et volettent au hasard dans l’habitacle. Elles ne se calment que quand j’allume la radio, France Culture. Dès que j’éteins, elles recommencent à voler n’importe comment. L’espace est trop exigu pour trente-quatre perruches déchaînées. Elles se prennent les pattes dans mes cheveux, c’est embêtant pour conduire. Cela demeure dangereux même si certaines portions de l’autoroute A9 sont désormais limitées à quatre vingt dix kilomètres par heure. J’essaie de les attraper mais cela ne les calme en aucune façon, je fais de grands gestes qui m’amènent à faire des zigzags sur l’autoroute. La situation est on ne peut plus dangereuse. Seule France Culture semble les apaiser. Je fais le test à plusieurs reprises : j’éteins la radio, elles se livrent à un ballet désordonné, incompatible avec la conduite autoroutière. Je rallume France Culture, elles reviennent instantanément nicher dans mon corps, qui est désormais percé de nombreuses petites cavités. C’est un documentaire sur la fin du monde, elles ont l’air d’apprécier énormément. Elles finissent par s’endormir une par une. Je peux conduire tranquille. Je suis debout au bord de la mare, les grenouilles font un raffut de tous les diables et les perruches s’agitent. Il n’y a personne à l’horizon. Je m’enfuis à toutes jambes. Deux pipistrelles viennent tournoyer autour de ma tête et se prennent les ailes dans mes cheveux. Je hurle et me débat. Mon médecin arrive. Il me donne des croquettes pour chien. Je me calme. Je suis assise sur un nénuphar, je dévore les pages d’un livre de Pierre Barrault pour faire passer le goût des croquettes pour chien. Mon médecin m’explique que mes vertèbres ont pris la forme des becs des perruches. Rassurée, je me pelotonne sur le nénuphar et m’endors profondément. La journée a été harassante.

lundi 20 mai 2019

Artalburite #3

21/05/19
Nous sommes le matin. Il fait frais. Je passe devant une boulangerie. J'ai une petite faim. Du bout de mon index recourbé, j'accroche le e de boulangerie et tire sur le mot peint en blanc sur la vitrine. Je l'enfourne dans ma bouche comme un morceau de barbe-à-papa, en moins collant. Je mache et me délecte du mot boulangerie. Il a un léger goût de brioche chaude, beaucoup moins sucré qu'on pourrait le penser. Je donne une formation à la détection des grands chiens rouges brillants. Lorsque je prononce le mot émancipation, toutes les perruches s'échappent de mon corps et mettent le bazar dans la salle de formation. Dans l'assemblée des gens rient, d'autres pleurent. Les perruches entonnent un chant révolutionnaire, puis se regroupent en l'air, comme la patrouille de France, et forment brièvement un portrait de Karl Marx, pas très ressemblant. Puis, calmées, elle reviennent dans mon giron. La formation reprend. Je me demande comment je vais les nourrir. J'achète un panini au fromage à la cafétéria de l'Université, mais elles refusent absolument d'en manger. En sortant, je croise Pierre Barrault, qui évolue lentement dans une nuée de perroquets mauves. Il me dit que les psittacidés sont nihilistes, ce qui explique leurs troubles alimentaires. Je n'ai pas le temps de lui demander des explications car au même instant deux grands chiens rouges brillants sont déposés devant l'entrée de l'Université. Le camion de livraison est un énorme tapir gris. Il cherche à nous aspirer comme de vulgaires déchets. Les oiseaux commencent à s'agiter et nous nous tordons de rire en tentant de résister à l'aspiration du camion tapir. Je suis à l'intérieur du camion. Pierre Barrault est assis en face de moi dans un fauteuil. Les parois du camion sont recouvertes d'oiseaux colorés, et ressemblent ainsi à une muqueuse intestinale. Je suis roulée en boule sur mon nénuphar et je ronronne. Le camion produit un bruit de digestion agréable. Pierre Barrault me dit que nous allons voir Cron, que nous n'avons plus le choix. Mon cœur se serre et je grignote le a de boulangerie pour me rassurer. La journée promet d'être longue.



dimanche 19 mai 2019

Artalburite #4

22/05/19

Ce soir je suis calme. Tout s'apaise peu à peu. Je suis dans mon lit, je suçote le u de boulangerie, son goût de chocolatine chaude. Les perruches dorment dans leurs grottes. Je suis toujours dans l'intestin du tapir. Pierre Barrault a quitté son fauteuil. Mon nénuphar est une palette en bois brut vêtue d'un plaid vert, on dirait la peau d'un martien. Les parois sont couvertes d'une végétation sous-marine multicolore qui ondule dans le courant d'air. Je me demande d'où vient ce courant d'air. Je lève mon museau et me redresse sur mes pattes avant car je sens une odeur étrange, que je n'ai jamais sentie auparavant. Quelque chose me dit que nous arrivons dans un domaine inconnu, sans doute celui de Cron. Je coasse pour attirer l'attention, au cas où. Le camion s'arrête brutalement. Les perruches s'ébrouent. Pierre Barrault se retourne. Son visage est méconnaissable. Je coasse plus fort. Je me lève. En étirant le b de boulangerie j'obtiens une corde aussi solide que du boyau de chat. J'attache solidement Pierre Barrault à son fauteuil. J'attends patiemment. J'aboie un peu pour faire passer le temps, ou les kilomètres. Pierre Barrault ne dit rien, il me toise. Je conduis le camion. Je suis le grand chien rouge assis à côté de moi. Je suis le grand chien rouge qui surveille Pierre Barrault attaché à l'arrière du camion, dissimulé sous un plaid vert martien. Krastaner apparaît sur le bord de la route. Il nous fait signe de garer le camion sur la bande d'arrêt d'urgence. Je saute du camion et lui fais la fête en jappant joyeusement et en bavant abondamment sur son costume. Je descends du camion et j'obéis à l'ordre qu'il me donne d'ouvrir le container dans lequel est caché Pierre Barrault. Il fait un tour dans l'intestin du tapir en tordant un peu son museau noir et blanc dans différentes directions. Le blaireau a l'odorat fin, chacun sait ça. Pourtant, il ne repère pas Pierre Barrault. Les perroquets mauves sont silencieux, à l'exception du plus jeune qui gémit sur l'air de l'Internationale au moment où Krastaner-Blaireau descend du camion. Il se retourne brièvement mais je jappe plus fort et lui mordille le petit doigt de la main droite, détournant son attention.
Nous sommes provisoirement tranquilles.

samedi 18 mai 2019

Artalburite #5

26 mai 2019

Je suis dans une sorte de centre de vacances, ou peut-être est-ce un orphelinat pour adultes. Je cherche mes amies. Pierre Barrault s'est libéré de ses boyaux de chat et roule à vive allure sur une route toute droite au milieu d'un désert de poussière. Les perroquets mauves s'agitent dans les cavités de Pierre Barrault, le vent qui s'engouffre par la fenêtre leur donne des envies d'envol. Je suis le grand chien rouge brillant assoupi sur le siège du passager. Je somnole, bercé par le bruit du moteur. A l'orphelinat-lycée, je retrouve Guillonne Balaguer et une autre amie. Nous prenons la mer dans une barque légère qui rase l'eau bleue turquoise du Pacifique. C'est Guillonne qui rame et pilote. Nous sommes loin de Krastaner-Blaireau et pourtant l'inquiétude est toujours palpable. Nous voguons en haute mer sur cette barque très fine, comme un tapis volant, pour ciel la mer. Mes perruches vertes et jaunes pépient doucement dans mes cavités, le vent marin leur donne des envies d'envol. J'ai peur de perdre mon ordinateur dans l'eau salée. Nous arrivons en vue d'une petite île du Pacifique. La barque tangue d'une façon impressionnante. Je me demande comment Guillonne Balaguer peut savoir si bien se repérer, en pleine mer, comment trouve-t-elle son chemin ? L'océan paraît immense. Nous accostons sur la petite île. Ma mère et une de mes sœurs descendent de la barque. Au milieu de l'île, Pierre Barrault est assis sur son fauteuil, entouré de deux grands lapins orange brillants qu'il carresse d'une main nonchalante. Son visage a retrouvé sa forme habituelle, tous les éléments sont au bon endroit. Sauf peut-être les oreilles, qui ont rétréci, se sont multipliées par mille et ornent ses pommettes en battant des ailes comme une tribu de petits papillons. Il m'informe qu'il a pris la place de Cron. Il l'a ligoté sur une palette en bois brut avec les boyaux de trois chats, puis l'a revêtu du plaid en peau d'extra-terrestre. Cron est seul au milieu du désert de poussière. Il fera le régal des cactus fructivores, qui ne manqueront pas de le prendre pour une papaye. Krastaner-Blaireau est le lapin orange de gauche, ce qui permet à Pierre Barrault de le surveiller. Tout va bien. Le lapin orange de gauche porte une laisse en cuir avec un collier hérissé de piquants qui pénètrent un peu dans sa peau. Nous sommes paisibles. Les perruches s'envolent en chantant, à bouche fermée, le Chant des partisans, devant un  coucher de soleil somptueux, vert et violet. Guillone dit que c'est bien fait pour Krastaner-Blaireau, le lapin orange, le collier à piquants. Je suis pied nus dans le sable, les cavités se referment une à une. Nous ramassons du bois pour le feu. Nous cuisons de grandes carottes jaunes et très belles.

vendredi 17 mai 2019

Artalburite #6

29 mai 2019

Je suis chez moi. Dans la cuisine précisément. C’est confortable, d’être chez soi. Je travaille un peu dans ma tête en regardant par la fenêtre de la cuisine. Je me dis que c’est bien, d’être là. Tranquille. Soudain on frappe à la porte. Je l’ouvre. Derrière la porte se trouvent un petit homme aux yeux clairs avec des dents un peu écartées, et un vieil homme qui porte des lunettes dont les verres sont retournés sur son front. Ils me sourient à grandes dents. Je comprends très vite qu’il s’agit de Cron et Claurpioure. Les deux hommes entrent dans la cuisine, et me présentent une brochure avec un cœur, un poisson et un signe étrange. Ils me demandent si je sais qui dirige le monde. J’ai envie de répondre les lobbies mais je préfère attendre la suite. Claurpioure dit qu’il en a marre de parler, et me demande un verre d’eau. Je lui remplis un verre d’eau au robinet, et lorsque je le retourne pour le lui donner, Claurpioure tient dans sa main un verre d’eau sur lequel il a posé sa main à plat. Cron est à l’intérieur, il s’agite comme un enfant grenouille. Claurpioure me regarde et me dit je ne vais quand même pas le boire. Je lui dis que ça suffit, les jeux bêtes, et je le chasse avec un torchon pour essuyer la vaisselle. Il s’enfuit en criant merci de m’avoir aidé à l’attraper, nous sommes tranquilles à présent.
Je retourne devant la fenêtre, je fais chauffer de l’eau pour un thé.