mardi 14 mai 2019

Semainier ou peut-être journal #6 Toujours dans la flotte

Aujourd’hui j’avais décidé,
Ou plutôt devrais-je dire “j’avais décidé pour moi aujourd’hui”,
Ou encore “le moi d’hier avait décidé pour celui d’aujourd’hui”...

Bref, il était convenu avec mon agenda et une part jamais unanime de moi-même, que je devais travailler jusqu’à 15h, ensuite écrire. Et retravailler vers 17h. 

Cela vient d’un constat : mes temps d’écriture durent souvent 1h30 à 2h, ensuite il y a comme un tarissement de la source. Il faut attendre, laisser passer du temps, faire autre chose, et revenir à l’écriture, revenir à l’écrire. Quelque chose doit se reconstituer avant de pouvoir à nouveau écrire.

L’envie, le désir, le courage. 

J’écris ici maintenant parce que mon ventre est un peu noué par des questions que me posent le travail, et qui ne sont pas solubles dans l’écriture. J’écris ici parce que les questions se chevauchent dans ma tête, sur ma tête, comme mes cheveux les boucles posées n’importe comment sur mon crâne, que je tri-cote-pote. 

Hier soir, par exemple, j’ai repris un texte un peu long sur lequel j’ai eu, il y a peu, un retour encourageant, ce qui me pousse à me remettre à l’ouvrage. J’ai repris ce texte en le regardant globalement, en cherchant comment agencer mieux les chapitres (tiens c’est drôle, j’avais écrit agender à la place d’agencer, lapsus qui désigne la décision prise par un moi autre que celui du présent*...) - que réécrire, ajouter, retirer ? Pour moi cette étape du travail est pire que tout. En tout cas, sur ce texte là. En tout cas, maintenant. C’est beaucoup plus simple de suivre le fil fragmentaire qui me fait écrire, texte après texte, sans poser de questions. Quand vient le moment d’attraper le texte dans son ensemble, de le secouer, d'en questionner l’agencement, ce qui vient avant ce qui vient après... Je me trouve au pied d’un haut mur avec un sentiment de noyade. 

Imaginez que vous êtes devant un grand mur lisse, voire un peu visqueux du fait de ce qui a pu pousser le long du mur, du fait de la présence continue de l’eau, et que vous êtes supposé.e grimper le long de ce mur. Il n’y a aucune prise, de là où vous êtes vous ne voyez aucune d’alternative...

BIM ! Ici ceux qui suivent remarqueront que revient une précédente métaphore, celle du tourbillon au pied de la chute d’eau. Drôle de voir arriver une autre métaphore aquatique avec sensation de noyade et de hauteur. Curieux motif pour l'écriture. "Faudra que j’en cause à l’Homme au Divan", comme dirait Sophie Jaussi. 

*Et BIM ! Je reviens sur agender. Est-ce qu’il ne s’agit pas simplement de cela ? Plutôt que vouloir grimper le mur lisse ; écrire, et prévoir qu’un autre moi, un jour ou un autre, va ré-agencer. Agender l’agencement à d’autres calendes, en somme. Reporter les remaniements. Écrire sans tergiverser. Tergi – verser (l’eau, du haut de la chute). C’est moi qui jette l’eau d’en haut, et c’est encore moi qui me noie au pied du mur, comme l’Artalbur de Pierre Barrault qui se fait écraser par le bus à l’arrière duquel il se trouve. Le dédoublement est sans doute le meilleur moyen de tourner le dos et de fuir, selon l’étymologie de tergiverser. 

On est toujours seul avec ses sois quand on écrit. Aujourd’hui ils sont plus bruyants que d’habitude. 

Je suis venue ici pour les faire (parler) taire. 

Merci de votre écoute



dimanche 12 mai 2019

L'aide à l'emploi : les coups de langage de Pierre Barrault, ouvrier à la chaîne signifiante

Ce matin j'ai fini le livre de Pierre Barrault, L'aide à l'emploi

Ou plus exactement, m'étant réveillée trop tôt pour un dimanche, j'ai lu quelques pages situées à la fin du livre, puis je me suis rendormie. J'étais dans une réunion de travail au cours de laquelle je proposais qu'on demande un stage de formation à la détection des lapins rouges brillants. Ma voix se perdait dans les dénégations des personnes présentes. Notamment une femme, dont je m’apercevais avec horreur que son nom n'était rien d'autre que l'anagramme de Muriel Pénicaud. 

En me réveillant j'ai pensé à nos voisins qui ont récemment fait de longs travaux consistant à bétonner entièrement l'espace autour de leur maison. A la fin du chantier, la phase de décoration a consisté dans l'installation de deux grands chiens rouges brillants. Alors que ces travaux n'ont pas vraiment d'impact sur mon quotidien, cela fait plusieurs semaines que je nourris un ressentiment assez féroce à leur égard. Ce matin j'ai compris pourquoi : ils travaillent pour Cron. 

Je crois que Pierre Barrault parle facilement de physique quantique pour expliquer sont travail, notamment à propos de Clonk. Mais j'ai évité de trop l'écouter jusqu'ici parce que je voulais d'abord lire ses livres. Dans L'aide à l'emploi, s'il fait fonctionner la mécanique quantique, c'est au rythme huilé du rêve. On passe d'un lieu à un autre par une porte ou un couloir ; le personnage est susceptible de faire plusieurs choses à la fois ; on est dans un monde un peu différent du notre, l'univers semble s'être déplacé de quelques mètres, et pour autant le rêve éveillé d'Artalbur (dont on se gardera bien de chercher qui il peut désigner - joie toujours renouvelée de l'anagramme) parle au plus près de chacun de nous : ce que Pierre Barrault saisit à travers ce récit où l'on passe du rire au frisson d'horreur, c'est l'expérience subjective du contrôle social. Il me semble que si on est séduit par L'aide à l'emploi aujourd'hui, c'est parce qu'il donne une forme précise au sentiment confus d'être pris dans les rouages d'un monde absurde, et qu'il fait émerger nettement les modalités du rapport de domination-soumission spécifiques des organisations de travail contemporaines, et leur pendant, la quête du "retour à l'emploi" : simulacres, humiliations, frottements entre l'intime et le social, sentiments de honte et de culpabilité, pulsions violentes qui changent d'objet... A travers un récit chargé d'absurde, c'est bien le réel de notre condition sociale qui est pris dans les rais du texte.

Ce n'est pas tout. Je lis aussi L'aide à l'emploi comme une voie d'émancipation possible. Face à un pouvoir qui raconte des histoires et se joue du langage pour le tirer à son avantage, Pierre Barrault multiplie les "coups de langage", au sens de Lyotard : c'est-à-dire qu'il reprend le pouvoir sur le langage en le tordant pour dire ce qu'il a à dire : il déplace les limites de ce qu'il est possible de dire, produit un récit qui dit autre chose que ce qu'on croit qu'il dit. J'écoutais hier le psychanalyste Gérard Pommier dire que les psychanalystes étaient des "ouvriers à la chaîne... signifiante". Je me demande si ce n'est pas aussi le cas de l'écrivain Pierre Barrault : il produit une chaîne signifiante qui éclaire, à la manière d'un stroboscope, des bribes de l'inconscient collectif. 

Artalbur ne veut pas travailler. Il cherche un emploi. Espérons que Pierre Barrault quant à lui ne trouve pas trop d'emploi, et puisse poursuive son précieux travail de la langue. Pour cela achetez, offrez, parlez de son livre !

mercredi 8 mai 2019

Semainier ou peut-être journal #5 Du cinéma à la maison et de deux ou trois autres choses

Le mercredi 8 mai fût totalement pluvieux. Une belle occasion de se lever tard. En me levant je pensais écrire, je pensais à tout ce que je voulais écrire, ou plutôt à tout ce que j'avais à écrire. Et puis j'ai passé la journée à travailler, à travailler pour le travail rémunéré, j'entends : un cours à préparer sur la notion de transfert dans la relation éducative, et les derniers ajustements pour le quatrième jour de la formation sur l'écriture, vendredi. 

Parfois écrire c'est ne pas écrire. Je lâche prise un peu, je suis moins raide, moins dans la tension du vouloir faire. Dans quelques semaines je serai quasiment débarrassée de mes derniers chantiers de travail avant l'été, je pourrai prendre du temps. Alors je suis plus calme. 

Et quand je dis que j'ai travaillé toute la journée, ce n'est pas tout à fait vrai : il y a eu plusieurs sessions de bagarres-câlins avec F., qui en est friand en ce moment, et je dis rarement non ; j'ai aussi pris le temps d'organiser un peu mon séjour près de Poitiers en juillet, pour l'atelier "de la voix des mots et du son" qui sera animé par François Bon pendant le festival Rencontres d'Archipels. On a réservé un gîte à plusieurs avec les copin.e.s des ateliers du Tiers Livre et ça, c'est drôlement chouette. 

Je voulais aller au cinéma la semaine dernière, j'ai même demandé des idées de films sur fb, et finalement on n'y est pas allé. Enfin, si. On est allé voir le Dumbo de Tim Burton, en famille, mais je l'ai moyennement apprécié, je ne m'attendais pas à une copie aussi précise du dessin animé. Pour le reste, je me suis dit que le ciné c'était bien à la maison aussi. Une flemme inouïe me retient de sortir quand ce n'est pas absolument nécessaire : pour les courses, pour le travail ou pour courir dans la campagne. L'envie de sorties citadines me reviendra bien assez tôt, avec la chaleur, avec l'été. Ce soir on a regardé un film de Lubitsch, Rendez-vous - The shop around the corner - de 1940. Noirs et blancs sublimes, précision des dialogues et beaucoup d'humour. Curieusement, les personnages parlent de leurs problèmes de fric, de ce que coûte ceci et cela, de leur crainte du chômage. J'ai fait une petite sieste pendant le film mais je me suis régalée.

Sinon, je poursuis les lectures parallèles. Thérèse Raquin est déjà un vieux souvenir. Je me réjouis de lire l'Aide à l'emploi après Clonk, c'est vraiment jubilatoire ce que Pierre Barrault s'autorise avec le langage. Mes insomnies sont toujours peuplées par les personnages puissants d'Hédi Cherchour dans ses Nouvelles de la ferraille et du vent. J'ai aussi commencé L'Affaire la Pérouse, d'Anne-James Chaton, qui me donne envie de le lire à voix haute tout entier. J'ai de plus en plus envie de faire des vidéos de lecture à haute voix. Lire les textes d'autres c'est peut-être moins engageant. J'ai aussi craqué pour Elle regarde passer les gens, du même AJ Chaton, parce que j'ai été complètement happée par le peu que j'en ai lu, et c'est encore la faute de François Bon. Comme je pensais offrir les deux livres de Chaton (après les avoir lus), j'ai aussi acheté, pour moi, Elles en chambre de Juliette Mézenc. Mais finalement je ne sais pas si je vais avoir envie d'offrir les deux autres. En tout cas, je me suis rendue compte seulement en rentrant que Elles en chambre et Elle regarde passer les gens se dialoguaient drôlement : Juliette Mézenc y parle des lieux d'écriture de femmes écrivains (dont Monique Wittig, encore une lecture à venir, les Guérillères sort en poche en septembre, j'attendrai), tandis qu'Anne-James Chaton saisit le quotidien de treize femmes célèbres qu'il rend anonymes. Ce sera parallèle encore. La construction du bouquin de Juliette Mezenc m'intrigue, il y aussi des textes d'auteures contemporaines qui parlent de leurs lieux d'écriture et à la fin des liens hypertexte, j'ai vraiment hâte.

dimanche 5 mai 2019

Thérèse Raquin ou Zola précurseur de la psychanalyse ?

Ça faisait fort longtemps que je n'avais lu un Zola. La lecture ordonnée des Rougon-Macquart me poursuit depuis l'adolescence, et je me suis arrêtée il y a quelques années, après La bête humaine. Et voilà, il a suffit que J. soit forcé de lire Thérèse Raquin pendant ces vacances, pour que je replonge, au prétexte d'un sursaut de solidarité maternelle. 

Bon, soyons clairs : il est un peu ennuyeux, ce roman. Entre nous, c'est sans doute un assez bon moyen de dégoûter la jeunesse de la littérature : il faut se farcir un texte long - relativement à l'intrigue - et particulièrement glauque. En deux mots : Thérèse Raquin, orpheline, est élevée par sa tante avec son cousin Camille, un avorton souffreteux qu'elle épouse sans amour dès vingt ans. Très tôt dans le roman, elle vit une passion adultère avec un ami de son mari, Laurent. Passion qui les conduit à tuer Camille ; on est au premier tiers du roman, le mari est noyé, je me demande avec une certaine inquiétude (et des pensées pour mon fils) comment les deux amants vont nous occuper les deux tiers restant. Même si le plan se déroule selon leurs souhaits - ils finissent par se marier, au milieu du roman, avec l'assentiment de l'entourage - les tendances sombres et fatalistes de Zola se mettent en travers de leur chemin, leur apportant tourments, culpabilité, hallucinations morbides... Que du bonheur ! Lorsque enfin ils se retrouvent ensemble, au lieu de s'aimer sauvagement comme au début du livre, ils sont hantés par le fantôme du mari défunt, qui vient chaque nuit se coucher dans leur lit, ou plutôt dans leurs hallucinations, avec sa sale tronche de noyé et ses mauvaises odeurs. La deuxième moitié du livre raconte par le menu leurs tentatives désespérées de survivre à cette situation cauchemardesque, sous les yeux de la vieille tante devenue paralysée et muette, qui se trouve obligée de subir leurs confidences en long en large et en travers sans pouvoir rien répondre. Non contente de découvrir un par un les détails de la mort de son fils, elle de dépend des deux meurtriers pour sa survie quotidienne. Les deux jeunes gens se haïssent profondément, essaient à s'entretuer et finissent pas se suicider ensemble, sous les yeux de la vieille qui jubile sombrement. Bref, c'est tout à fait charmant, digne d'un fait divers dans un EHPAD, version XIXème siècle.

A 20 ans, je rêvais de faire une thèse sur Zola en littérature et sociologie. Cette lecture de Thérèse Raquin, et sans doute mes préoccupations d'aujourd'hui, m'ont ramenée au Zola psychologue. Bien sûr ce n'est pas une nouveauté, sa curiosité pour les travaux de Charcot sur l'hystérie, l'ambition "physiologiste" des Rougon-Macquart, son intérêt pour la maladie mentale etc... Mais avec Thérèse Raquin, on se situe en amont du projet de rapprocher science et littérature dans une étude sur l'hérédité. Il l'écrit vers 1866, soit près de vingt ans avant de fréquenter le salon de Charcot et - peut-être, je n'ai pas vérifié - d'y croiser Freud. Or, ce qui m'a étonnée, c'est de trouver à deux reprises dans ce texte des passages qui font une place singulière à la parole et au langage. 

D'abord, la nuit de noces, qu'ils occupent à parler plutôt qu'à jouir de la liberté de s'aimer :
"Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils cachaient sous la banalité des paroles. [...] Ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient pas entre eux, se démentaient ; tout leur être s'employait à l'échange silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille ; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient ainsi, à cœur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase ; ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de Camille, les affolaient peu à peu ; ils voyaient bien qu'ils se devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent leur causerie." (p. 99*)

Qu'est-ce que c'est que ça ? Au lieu d'un dialogue, une description du dialogue. Ce pourrait être le "jeu [...] entre la conversation et la sous-conversation" dont Sarraute parle près d'un siècle plus tard dans l’Ère du soupçon. Les paroles échangées disent à la fois ce qu'elles disent et bien autre chose. Le langage ne dit pas ce qu'il prétend dire, les mots ne signifient rien en dehors de ce qu'un autre entend. Dès lors, il vaut mieux se taire pour éviter de révéler ce qui nous agite, qui pourrait se dire sans le vouloir... On dirait bien que Zola effleure du bout de la plume la notion d'Inconscient, avec son air de ne pas y toucher.

Un autre passage que j'ai trouvé frappant : lorsque sa tante est devenue totalement paralysée et muette, Thérèse se traîne fréquemment à ses pieds pour lui parler de la mort de Camille et de ses propres remords.

"Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant ; elle prenait une voix de petite fille malade tantôt brève, tantôt plaintive ; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle descendait à la boutique, calmée, na craignant plus d'éclater en sanglots nerveux devant ses clientes." (p. 145)

Bien sûr, c'est une confession, la religion n'est pas loin. Mais le choix d'un personnage muet, qui n'absoudra jamais le crime qui est énoncé, et le soulagement, voire la jouissance, que Thérèse paraît trouver dans la parole, évoque curieusement le dispositif de la cure psychanalytique : elle évoque un trauma, avec une voix de petite fille, jusqu'à oublier celle qui l'écoute et poursuivre "dans le rêve". Étrange, non ?

En farfouillant sur le net, j'ai trouvé une ou deux mentions selon lesquelles Freud se serait beaucoup intéressé à Zola. Je ne suis pas allée plus loin, mais ça semble un terrain de recherche fructueux, et sans doute déjà exploré. En tout cas, ce que je retiens de Thérèse Raquin, au delà du caractère franchement moralisateur de l'intrigue (on ne peut vivre heureux quand on a commis un crime) c'est l'idée que l’expérience que le sujet fait de son histoire est toujours décalée de la réalité objective, et que la réalisation du désir peut rencontrer bien des entraves intérieures. A force de fricoter ensemble, Eros et Thanatos ont davantage d'avenir commun que les personnages principaux de ce roman.

*J'ai travaillé sur l'ebook du projet Gutenberg


jeudi 2 mai 2019

Poésie du tremblement (et des canads sans tête)

Levée bien avant l'aube pour aller aux salins de Frontignan avec Jules Air et Benjamin Lpc. On craignait les nuages, ils nous ont ravis. Les flamants roses nous ont fait faux bond, on manque d'entraînement. Le reste de la matinée consacré à des conneries. Puis quatre ados à table, un peu piano et l'après-midi sur l'enregistrement et le montage, jusqu'à maintenant.



Ce levant m'a semblé à point pour accompagner l'un des textes en cours. Oui, c'est simplement ça, l'image pour accompagner le texte. Bien peu d'ambition, à part celle de me forcer à dire, même si je ne suis toujours pas courageuse pour Audacity - François va encore râler et il aura un peu raison.

C'est juste l'idée d'aller au bout d'un truc. Et puis essayer, améliorer, tranches par tranches.

Une chose importante quand même : pousser le texte. A force de l'entendre dans ma bouche, le texte retravaille. Peut-être que la vidéo n'est qu'un petit endroit du processus. J'avais pas pensé comme ça encore.

Ah oui, et j'oubliais : c'est le début d'une série, enfin, disons qu'il y aura de quoi faire au moins une autre vidéo avec ce texte. Il continue, on verra bien jusqu'où... 

mardi 30 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #4 En direct de Super U et de l'orthodontiste

Et puis j'ai eu envie de faire comme Xavier Selva, la liste de mes escales. Qu'ai je lu, vu, pensé, ces dix derniers jours ? 

J'ai lu le roman de Fabcaro, Le discours, qui m'a beaucoup fait rire au début, attristée aussi, mais au fil du texte je me suis un peu lassée, j'ai trouvé que ça devenait un peu mécanique et répétitif, cette façon de déplier chacune des obsessions jusqu'à la lie, à la fin je ne marche plus. Je préfère de loin ses BD bien plus absurdes et incisives. En parallèle je lisais Thérèse Raquin, plutôt pendant les insomnies, au départ par soutien pour J. qui doit le lire pour le lycée, et puis finalement je travaille à relever deux ou trois choses qui m'ont semblé frappantes, si j'arrive au bout de la réflexion sans renoncer je publierai un billet avant la fin de semaine. Je suis toujours engagée dans la lecture de Clonk, de Pierre Barrault, chaque soir je m'endors dans ce lieu étrange. J'écrirai un texte à son sujet mais ça va me prendre du temps, et avant je voudrais terminer l'écoute des Chemins de la philosophie sur Lacan.

J'écris ce billet à Super U, d'abord à la boucherie en attendant une épaule d'agneau que je ferai en curry à la fin de la semaine, puis à la caisse. De bon matin le magasin est plein de personnes âgées, leur extrême lenteur me laisse le temps de rêvasser ou bien d'écrire. Je suis en vacances mais le temps me presse, je me sens toujours débordée, urgente à réaliser les projets qui surgissent. 

Cette nuit de forte insomnie, j'ai pu commencer la lecture des Nouvelles de la ferraille et du vent, d'Hedi Cherchour. La préface de Charles Pennequin m'a fait violence au creux de la nuit, il commence en parlant de tous ceux qui lui envoient de mauvais textes, et qui sont de mauvais poètes contemporains parce qu'ils ont trop peu lu et pris trop de hauteur par rapport au monde. Même si je comprends bien ce qu'il veut dire, et parce que je comprends bien ce qu'il veut dire, et justement parce que chacun de ses textes me sidèrent et m'emportent, je me sens personnellement attaquée dès lors que quelqu'un que j'estime parle de mauvais auteurs. C'est une maladie pénible, j'espère guérir bientôt. 

Les textes - le texte devrait-on dire je crois - d'Hedi Cherchour est effectivement très puissant. Peut-être que j'en dirai davantage un jour. Je suis heureuse de l'avoir commandé pour ma mère. Avec ce livre et le Tardigrade de Pierre Barrault, elle sera déjà bien équipée pour l'année qui vient. Une autre chose plaisante : j'ai repris à courir presque chaque jour, l'entorse n'est plus ou se fait entendre discrètement, par petites touches. Je suis allée deux fois dans la garrigue caillouteuse et entorsogène, tout s'est bien passé. Mon corps retrouve un peu de sa forme habituelle et il recommence à me donner des sensations agréables. Sans doute que mes quelques sorties à vélo n'y sont pas étrangères. Et puis la chaleur arrive enfin, 20° ce matin à 9h ! Voilà qui va m'aider à supporter le manque de sommeil. 

Maintenant j'écris de la salle d'attente de l'orthodontiste qui est en train de poser un appareil à F. Quand nous sommes arrivés, la secrétaire s'est écriée : "c'est aujourd'hui le grand jour !" avec un sourire énorme. C'était étrange j'avais l'impression de venir pour un mariage, je me suis même demandée si Stewen Corvez était dans le coin avec son appareil. En début d'après midi j'ai fait une courte sieste après une vidéo de François Bon, j'avais repéré qu'il parlait d'une jeune femme écrivain et thanatologue, Maude Jarry. D'une part je suis bigrement intéressée par son travail, ce que j'ai entendu me plaît. D'autre part ce que dit François de ses ateliers et de ce qui se passe dans la décennie qui suit m'a un peu apaisée. En ce moment c'est simple comme binaire : qu'on parle de mauvais auteurs et je suis blessée, arrêtée net dans ma course, qu'on parle d'une auteure qui chemine et aboutit peut-être dix ans plus tard suffit à me relancer...

J'ai aussi dégusté avec un infini plaisir la vidéo de l'émission "Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ?", et les vidéos de Guillaume Cingal, la première du cycle sur Robert Pinget que je découvre, et  celle-ci sur Zola, qui m'a bien plu et fait rire. Et puis j'ai passé une journée entière sur JF Lyotard, La condition post-moderne. Ce bouquin m'accompagne depuis longtemps, et je le relis maintenant avec une idée précise en tête, liée à cet article de Julien Simon et à une discussion  initiée sur facebook par François. Bref, j'ai besoin de Lyotard et de Barthes pour me recaler sur récit, fiction, narration, langage avant de poursuivre un projet de réflexion-écriture sur les fake news. Mais aujourd'hui avec le manque de sommeil c'est difficile, alors je blogue...


dimanche 28 avril 2019

Extrait du travail en cours

Visiblement je ne suis capable ni de linéarité,  ni de rigueur dans le classement. Aujourd'hui décembre 2018. Et le texte n'est pas vraiment un morceau de journal, il prend place dans un projet plus long, en cours de finition.

12/12/18

Lundi j’ai roulé vers l’autre département. C’était le matin tôt. Le jour se levait sur l’autoroute et la campagne pleine de nappes de brumes ignorait crânement les voitures. Le soleil naissant éclairait les vignes aux feuilles jaunies par l’automne. Les orangés se battaient dans les champs, les arbres. Moi je conduisais en écoutant la radio. La semaine était consacrée à la transition écologique, un concept à la mode pour dire qu’on n’allait pas pouvoir continuer comme ça, à regarder ailleurs. L’émission disait des choses sombres dès le matin. J’étais en éveil. Ensuite la route nationale était coupée en plusieurs endroits, ça aurait pu être contrariant mais tout a glissé sur moi. J’étais simplement en retard. Les ronds-points étaient partout encombrés de tas de pneus, de restes de feux de bois, de cabanes de fortune installées pendant le week-end. Quelques personnes en gilets jaunes étaient encore là comme si elles avaient été oubliées par les autres à la fin du week-end, mais je n’ai pas été vraiment ralentie. J’ai pensé que ces cabanes faites de planches et de bâches c’était des images de pauvreté.
Dans la journée les gens ont parlé des enfants qu’ils accompagnaient, du mal que chacun avait à faire son travail d’éducateur, de tous les mystères insondables qui restaient nichés au creux de cette affaire, d’accompagner un autre plus petit, dans un bout de son histoire. Chacun a écrit sur ce qu’il se passait pour lui, ce qui se passait au dedans, à l’instant. Et j’ai eu l’impression que l’écriture refaisait un peu le monde, non pas comme on le répare – quoique – plutôt comme on refait le monde autour d’une table avec des verres et jusqu’au bout de la nuit. Sauf que là c’était la journée. C’était des moments délicats et un peu déchirants. On a eu l’impression, des fois, de trouver un sens à l’histoire. Et puis non.

Le midi j’ai fait la sieste dans la voiture rouge, à côté d’un voisin que j’ai là-bas. Dans une coïncidence étonnante nous sommes plusieurs fois garés côte-à-côte, et c’est la seule personne à qui je n’ai pas besoin de cacher que je rentre dans ma voiture par la porte arrière pour y dormir, parce que j’ai vu qu’il fait la même chose dans son Express blanche. D’habitude je suis discrète, je me gare souvent un peu à l’écart et je recoiffe mes cheveux avant de sortir de mon endroit de sieste. On ne s’est jamais parlé mais j’étais contente d’avoir un voisin de sieste automobile. Il a un sac de couchage et un matelas étalé dans tout l’arrière de son véhicule, un grand lit en somme, alors que moi je rentre juste sur le siège arrière avec un coussin et une petite couverture polaire rouge décorée d’images d’un vieux dessin animé que les enfants regardaient dans les années deux mille, des voitures qui parlent, avec des yeux.

Le soir j’ai repris la route en essayant d’éviter les endroits où l’on savait la route coupée, les ronds-points bouchés. La radio passait un documentaire sur une région du Bangladesh inondée plusieurs mois chaque année, et de plus en plus longtemps avec la montée des eaux. Les villages du département se suivaient avec leur air négligé, ils me faisaient penser au Middle West. Le documentaire était envoûtant, le soleil de couchait en crachant des flammes orange vif sur les nuages, et j’étais concentrée sur la route, sur ma peur intense à chaque fois que je croisais une autre voiture à vive allure sur la nationale, sur le miracle d’être toujours en vie, courbe après courbe. La nuit tombait fort. A la sortie d’un gros village, il y a eu un ralentissement. Un type traduisait ce que disait la dame qui vivait là depuis douze ans et voyait sa maison chaque année un peu plus recouverte par les eaux du delta. A gauche une vieille station essence aurait pu servir de décor de film. La file de voitures était assez longue, les petites lumières rouges les uns derrière les autres dessinant la ligne arrondie de la route. A droite les platanes. Je me suis étirée comme j’ai pu entre mon siège et les pédales d’embrayage, frein, sans appuyer sur l’accélérateur. Relever la tête respirer relâcher les bras les épaules, le plexus vers le ciel. Soudain quelques mètres devant moi une femme est arrivée avec son gilet jaune, elle tenait à la main une boîte métallique décorée de fleurs peintes. J’ai descendu ma vitre et elle m’a proposé des Dragibus en me remerciant pour ma patience, j’ai remercié pour les bonbons, je les aime bien ceux-là.

Je ne pensais rien. On était tous là dans le noir, certains cachés dans les habitacles, comme à la sieste, d’autres au dehors, dans la vieille station essence ou là-bas, entretenant le feu au bord du rond-point, et personne ne disait rien, vraiment. Sur le moment ce n’est pas ce que j’ai pensé, sur le moment j’écoutais le type – l’interprète à son tour parlait – qui expliquait que la journaliste était venue là pour parler au monde de leur souffrance, des problèmes liés aux inondations, pour faire savoir que dans cette région on ne savait pas comment on allait vivre l’an prochain, que la terre changeait d’endroit, certaines îles englouties et d’autres naissant au milieu du fleuve sans qu’on sache pourquoi. Et puis je regardais le feu de joie là-bas sur le rond-point, en me disant que ces gens étaient les inondés d’ici, qu’entre les boîtes de bonbons et les sourires amicaux je ne pouvais décemment pas leur parler du Bangladesh. Je ne pensais vraiment pas grand-chose, j’étais juste extraordinairement lasse dans ma voiture, rincée de tout ce qui faisait non-sens dans cette vie de voitures, de routes et de ronds-points. La campagne effacée par la nuit, il ne restait que les routes et les tas de pneus au bord, dans la lumière des phares. 

Je pensais seulement à l’incommensurabilité du monde, et je n’arrivais rien à me représenter. Je regardais le feu brûler et pensais bien comprendre les gens au bord du rond-point, venus dire la colère d’être à chaque fois oubliés, venus retrouver d’autres qui voulaient dire ça aussi, se réchauffer autour d’un feu. Quand je me suis arrêtée derrière la barrière – astucieusement crochetée par deux morceaux de bois sur une large poubelle grise à roulettes pour être mieux manœuvrable – ils m’ont donné de fraises Tagada. J’étais là au milieu d’eux, on se souriait, la vitre était baissée, on échangeait trois mots pour rire mais je ne pouvais pas parler. J’étais aussi au Bangladesh, sur le bateau qui maintenant s’enlisait dans les bancs de sables d’une sorte de lagune aux profondeurs imprévisibles, la journaliste décrivait cela comme un accident très lent, très doux. La sensation de l’écart était la plus forte et j’en perdais mon latin, mon russe et toutes mes autres langues. Les gilets jaunes étaient ensemble, devisaient joyeusement en régulant la circulation. Moi j’étais seule, au chaud, au sec, et je ne savais plus penser à part qu’on n’était pas tirés d’affaire. J’étais vidée et j’en voulais à ceux qui n’avaient pas bougé le petit doigt pour sauver les trains, pas voulu renforcer le rail, éviter les camions.

vendredi 26 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #3

Voilà c'est les vacances. Comme les bons élèves je me suis débarrassée de tout travail. Il reste toute la place pour écrire. De pleines journées.

J'écris pendant que le président parle. Je me dis que ce semainier est bien irrégulier. Ça y est, ça m'inquiète. Je m'aperçois alors que semainier finit comme baleinier. Ça me rassure, même si je ne sais pas très bien à quoi cela fait référence. Je reste perplexe, je lis trop Pierre Barrault en ce moment.

J'ai passé la journée sur un texte que je relis, corrige, réécrit par morceaux. J'avance. Je suis d'une certaine façon déterminée à aller au bout.

Je travaille avec le désir de professionnaliser mon travail d'écriture, mon travail avec l'écriture. 

Qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Prendre sur mon temps de travail pour écrire ?


Écrire était pendant longtemps un désir sourd. Il sonne de plus en plus clair. 

Impossible de ne pas l'entendre.

D'un côté, ça tombe bien. 

J'ai été mise au pied du mur. Obligée par mon employeur de choisir entre activité salariée et activité libérale d'ici l'automne. Activité libérale qui veut dire liberté d'organiser les journées, les mois, liberté de doser l'équilibre entre besoins financiers et autres besoins. Dans la balance, le désir d'avoir du temps pour écrire pèse lourd, fait pencher fort. Décision prise n'empêche pas les insomnies, les vertiges, la peur du vide.

Oser exister comme quelqu'un qui écrit ?

 

Ben oui il va falloir assumer. Comment font les autres ? Ils ne semblent pas nombreux à se cacher comme moi derrière un pseudonyme. Il y a encore du chemin à faire. J'en parlerai un autre jour, car c'est un sujet fatiguant. 

Sur le chemin qui va vers l'animation d'ateliers d'écriture, les portes rapidement refermées à coup de "vous n'êtes pas un auteur publié ?" me bousculent. Ah bon, il ne suffirait pas d'écrire depuis plus de vingt ans, de savoir animer des groupes, d'avoir bossé quinze ans dans les collèges et lycées, suivi une formation sur les ateliers d'écriture, et d'animer des ateliers d'écriture ?

Non, il ne suffit pas.

Très bien. L'escargot rentre dans sa coquille, un air vexé. Retourne à tes textes, travaille, prends ton temps, essaie de publier, retourne taper aux mêmes portes. 

D'un côté, ça tombe bien.

En attendant, continuer avec les formations sur l'écriture. Saisir les interstices dans lesquels les professionnels peuvent écrire. Faire écrire sur le travail, sur la souffrance, sur le plaisir, sur les questionnements, la sous-conversation dans le travail. Raconter la pratique professionnelle, c'est devenir le sujet qui raconte, moins celui qui subit. Aider quelqu'un à se positionner, à se sentir légitime, à s'emparer du langage pour dire, prendre position. Ça me semble un travail juste. Brefs moments de joie et fierté devant ce qui se produit. Les regards en diagonale lorsque je lis un extrait de Tu ne t'aimes pas, de Sarraute, à haute voix, pour faire sortir les voix intérieures. Ensuite les textes, qui réjouissent autant les auditeurs que les lecteurs, surpris de la justesse de ce qu'ils ont écrit. 

Assumer cette place, tenir ce rôle, oui.



Mais devenir auteure, autrice, supporter ce pesant bagage, la grosse valise pleine de mes empêchements. Une image pour dire ? Prenez une chute d'eau. Regardez ce qui se passe en bas, là où l'eau choit en masse puissante. Vous voyez cette espèce de tourbillon vertical très dangereux dont vous croyez sans cesse sortir mais non, vous replongez tout au fond ? Et bien c'est à cet endroit précis que je me trouve. A chaque fois que je me crois sortie des doutes et questionnements qui m'entravent, qui m'empêchent de dire "oui oui, c'est moi, j'écris, oui, je cherche, un peu..." et "oui oui, je vais y consacrer plus de temps, aller au bout d'un texte, l'envoyer à un éditeur, essayer de faire quelque chose avec ça.... et bien là, même là maintenant au moment d'écrire cela, je suis emportée vers le fond, le courant plus fort que toutes mes espérances, la masse d'eau qui dit "quoi !? mais quelle prétention, quel orgueil ! Non mais... pour qui elle se prend !!??"

Alors pour écrire, oui, j'arrive à m'éloigner du lieu de la chute d'eau. Il suffit de suivre la rivière, un peu plus bas il y a de grandes baignoires calcaires, l'eau y est claire et calme, on peut s'allonger à la surface. C'est un coin paisible et solitaire, parfait pour écrire. J'en connais le chemin. 

Mais dès que je me rapproche de la chute d'eau, ça recommence. Je suis écrasée sous le poids de la littérature toute entière et celui de mes enfermements, et reprennent de plus belles les récriminations, les critiques, les reproches, je vous épargne tout ça, vous connaissez, sans doute.

Alors ce qu'il reste à faire ? Ça semble assez simple, en réalité : il ne s'agit pas de prétendre sortir de l'eau et bondir au dessus de la chute d'eau - quoique, j'ai parlé de Spiderman la dernière fois. Non, juste s'éloigner du tourbillon, sortir de l'eau et chercher un chemin facile qui monte entre les arbres et les rochers. De là haut, on verra peut-être comme la rivière est tranquille avant qu'elle ne saute. 

Et continuer à faire tomber de leur socles les statues qui empêchent d'écrire. 

Et continuer à regarder l'identité se recomposer, indéfiniment. 

Écrire était pendant longtemps un désir sourd. Il sonne de plus en plus clair. 

Impossible de ne pas l'entendre.

D'un côté, ça tombe bien.

D'un autre côté, même publier ce billet me remet la tête sous l'eau. C'est pas gagné. 

dimanche 14 avril 2019

Mais qui sont ces visages ?

De la représentation mentale des amis virtuels et de ses implications


Depuis plusieurs années j’ai un compte Fb composé presque exclusivement de liens avec des personnes que je ne connais pas « en vrai ». Nous n’avons, les uns pour les autres, ni chair ni voix ni regard. Nos identités aux yeux des autres sont faites de mots et d’images agencés dans un certain sens, sens recomposé au gré de l’imaginaire de chacun. L’autre est perçu au travers d’un nom, un signifiant auquel on rattache des significations diverses. Ces noms parfois je les lis de travers, je me raconte une histoire à leur sujet, je me trompe : celui-ci doit être un pseudo – personne ne peut avoir un nom pareil ; celui-là me semble avoir une consonance italienne – quelle histoire, quelle vie derrière… La grande aventure de l’Atelier d’Été 2018, initié et porté par François Bon, a suscité une quantité impressionnante d’échanges en tous sens sur le groupe Facebook. De là, à force de questionnements partagés et de témoignages sur nos chemins d’écriture, sur notre vécu devant chaque proposition, sont nées de nouvelles amitiés virtuelles. Continuellement d’autres s’ajoutent, plus ou moins spontanément, en fonction du nombre d’amis en commun ou de l’intérêt réciproque porté à nos commentaires sur les posts des autres, etc.... Derniers en date avec qui j’échange presque quotidiennement – un mot un pouce un cœur – une pensée, un jeu de mot, une blague : Xavier Selva et Pierre Barrault. Tous ces « nids d’Eve, nids d’Adam » me sont chers. Ils n’ont ni présence ni voix, aucune espèce de matérialité, et pourtant…

Leurs joues sont des livres, des expos, des tableaux. Leurs regards des journaux, des billets, des textes. Leur peau un poème. Ils ont des visages de phrases et d’images. Leurs jambes sont absentes, ils n’en ont nul besoin, se déplacent en pensée, vivent dans un fil qui descend, dans un ruban qu’on déroule, dans des notifications qui s’allument. Notre histoire commune est une suite de réactions – un mot un pouce un cœur – de figures jaunes étonnées à la bouche ouverte, aux mimiques pensives ou mélancoliques. Pour que ces interactions laissent trace dans la mémoire, il faut qu’elles aient été rudement fortes et précieuses, et suffisamment régulières pour que peu à peu nous nous fassions une image cohérente de ces personnes virtuelles. Nous avons peut-être même des souvenirs communs, alors que nous avons si peu vécu. Je crois que si cela arrive, c’est possible seulement parce que ce qui nous rassemble, c’est ce qui compte à nos yeux. Un regard sur le quotidien, un intérêt commun, une manière de penser, ou de dire. 

Quand on a comme moi changé plusieurs fois de région, les vieux amis sont loin, les amitiés récentes sont souvent le fruit des hasards, de la proximité géographique, de quelques rencontres affinitaires au travail… Elles ont beau être riches et plaisantes et précieuses, elles n’ont pas la force tranquille des longues amitiés, ni l’épaisseur de certaines amitiés virtuelles, qui dans mon cas s’adressent directement au moi littéraire et créatif, cette partie de moi-même quasiment ignorée, délibérément ou pas, par (moi par moments et) la majeure partie de mon entourage IRL. C’est peut-être ce qui fait l’importance que je leur porte... Est-ce différent pour vous ?

Revenons à nos relations virtuelles. Parfois nous échangeons un message un mail, qui ne parle souvent que de ce qui nous importe véritablement, de ce qui nous rapproche. Le reste, l’apparence physique de la personne, son état de santé, son odeur, la couleur de ses cheveux, sa manière de parler, son insertion sociale, ses appartenances ou ses croyances, est relativement absent de la conversation. Ça a beaucoup moins d’importance que dans les rencontres in situ, et ce désintérêt pour la partie visible fait tomber des barrières, des murs, qui s’écroulent dans un beau nuage de poussière blanche, ou s’effacent discrètement faute d’avoir été construits. Jamais on ne se dirait autant de choses si on se croisait dans le métro, jamais on n’oserait partager un dixième de ce qui se partage là. Il me semble, et je parle encore en mon nom – ou peut-être devrais-je dire en mon pseudo ? – qu’il s’agit là d’un espace de liberté pleine et entière. 

Que cet espace de liberté se constitue et se renouvelle inlassablement sous la houlette d’un géant du stockage de données, c’est non seulement inquiétant, mais aussi un peu délirant et franchement paradoxal. Parce qu’il y a une part de ce qui se trame là qui n’entrera jamais dans aucun des serveurs des géants du net. 

Je veux parler de la part imaginaire et fantasmatique que ces figures virtuelles, que nous rencontrons au gré des algorithmes, activent en nous. J’ai récemment fait un rêve très bref dans lequel intervient François Bon, que je n’ai jamais vu en vrai mais qui fait partie de ceux avec qui j’interagis régulièrement. En racontant le rêve sur fb, je me suis fait la réflexion que ce n’était pas la première fois que mes rêves mobilisaient des figures, ou des noms, de gens avec qui j’entretiens une relation uniquement virtuelle. C’est Sophie Jaussi qui m’a encouragée à écrire ce texte, quand elle a lu mon rêve et mon questionnement. J’ai été touchée parce qu’elle – et aussi son amie Christine Dornier, que j’ai rencontrée grâce à elle et qui est bisontine comme moi – racontent de temps en temps des rêves un peu fous (qui fait des rêves sages ?) et j’aime beaucoup les lire. Il se trouve aussi que j’ai rêvé il y a peu que Sophie Jaussi était enceinte. Je lui ai dit, elle m’a répondu être « flattée de faire partie de mon casting nocturne ». Il semble que nos inconscients aient quelques conversations, dont bien sûr nous ne savons pas grand-chose. Encore avant, j’ai rêvé que Daniel Bourrion avait changé de boulot, et j'ai espéré que ça le divertisse. Je crois que je rêve davantage de mes amis virtuels que de mes amis concrets. J’en suis donc venue à me demander si ce mode de connaissance ne laissait pas plus d’ouverture à l’activité inconsciente, que les amis réels. Il faudrait creuser ça, les copains psychanalystes. En tout cas, si ces personnes ont un corps, il est surtout constitué par ce que nous nous racontons à leur sujet... La relation se construit à partir de ce que nous nous figurons de manière imaginaire, sans doute bien plus que dans une relation en chair et en os, où l’existence propre de la personne réelle nous envahit davantage. Les amis concrets nous déçoivent, on lit dans leurs yeux autres choses que ce qu’on pensait y trouver, ils s’adressent à nous directement et disent le mot de travers qui fait tout basculer. Même sur un réseau bavard, les amis virtuels parlent peu, choisissent leurs mots ; leur présence légère et diffuse nous laisse la latitude de composer leurs parties manquantes, de rêver leur invisible, de les inventer un peu, et de s’inventer avec eux. Ainsi leur passage dans mes rêves semble être la continuité de cette activité fantasmatique qui dans l’éveil travaille à produire ce qui est absent. Et leur place dans ma vie onirique est probablement à la hauteur de la place qu’ils occupent dans mon existence actuelle.

Et pour vous ?

vendredi 12 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #2

Hier soir j’ai enfin regardé La Pointe Courte d’Agnès Varda. Depuis le temps que j’en avais envie. La Pointe courte, c’est tout près de chez moi, j’y suis allée il y a dix jours. Une sorte d’hommage en retard. J’ai pris plein d’images.

Au début du film, j’avais des pensées pour Anne Savelli et pour Juliette Mézenc dont – pour une raison que j’ignore – la promenade à la Pointe Courte en mai 2018 a laissé une trace vive dans ma mémoire. Peut-être parce que j’avais échangé quelques mots avec Anne la veille de cette ballade, parce que Ditta Kepler m’avait fait forte impression, parce que je terminais cette formation sur les ateliers d’écriture où Juliette est formatrice et m'a beaucoup appris.

Je regardais les images d’Agnès Varda en me disant que c’était beau et tendre, en pensant que c’était étrange tous ces sétois qui n’ont pas du tout d’accent, alors que depuis que je suis arrivée ici j’ai bien vu - entendu - que leur accent est des plus incompréhensibles. Je me demande si le film a été doublé, je ne suis pas allée vérifier. En voyant les enfants de la Pointe Courte, je pensais à mon copain Serge, un sétois né en 1950 ; le petit Daniel dans sa boîte en bois, ça aurait pu être lui. Mais Serge, les premières fois où il m’a parlé, je n’ai pas compris ce qu’il me disait. Il faut un peu de temps, pour comprendre un sétois !

Et puis surgissent Philippe Noiret et Silvia Monfort. Ils sont drôles, à traverser les lieux avec leur valise : lui et sa coupe moyenâgeuse ; elle, son visage quasi-extraterrestre. Ils poursuivent pendant tout le film un long dialogue poétique, précis, juste, sur leur histoire d’amour dans le temps qui passe.

Les anguilles glissent sur l'écran, les hippocampes immobiles nous regardent du coin de l’œil, les chats font de longs étirements d'acteurs capricieux, le linge qui sèche dessine ses ombres délicates. Mes pupilles se délectent de chaque minute.

Je glousse de plaisir quand, pendant une scène où des pêcheurs se parlent, la caméra glisse sur le décor, se détourne de la scène, admire longuement les morceaux de bois, l’étang, le paysage… Les personnages continuent leur dialogue, pas contrariés d’être ainsi délaissés. Naît alors une complicité intense avec la personne derrière la caméra. Il y a la vie qui continue, quoique fasse la caméra, où qu'elle regarde. Il y a l’histoire qui n’en est pas une, ou pas seulement pour la caméra. L’effet est sidérant de réel, d’exactitude.

Les méditations amoureuses du couple se superposent littéralement, dans les plans, au décor de la Pointe. Le contraste est puissant entre les préoccupations des pêcheurs – l’eau contaminée de l’étang et l’interdiction de pêcher les coquillages, la mort d'un enfant, un jeune couple qui se cherche et l’inquiétude du père, le séjour en prison du jeune homme qui sort pour les joutes – et le long poème d’amour à deux voix porté par les parisiens et leurs accents de théâtre grec.

Il n’y a presque pas d’interaction entre les deux mondes. Certains plans le disent, avec une sorte de fureur, avec violence. En 1954, Agnès Varda nous dit, dans les creux d'une esthétique somptueuse, que les mondes sociaux sont imperméables. Chapeau.