jeudi 21 mai 2015

Stefan Golam, né en mars 1940 au fin fond de la Finlande, de sexe masculin

Je suis un vieil homme plié par le froid et les grands sapins bleus.
Pour moi se battre c'est trop loin, c'est oublié, je ne veux plus.
Les tranchées c'est la terre grise de l'Europe dénudée, l'intimité du sol ouverte accueillant des enfants effrayés, transis et rouges.
Pour moi la guerre c'est le monde qui transpire et la Lune qui s'en fout.
J'ai besoin d'une femme qui m'aime à nouveau pour oublier le grincement de mes os qui hurlent chaque matin, assourdissant mon réveil.
Faire la guerre c'est déjà creuser sa tombe et écrire dessus quelque chose de tellement idiot que je ne l'imagine même pas.
Je suis celui qui délimite la terre de l'un et la terre de l'autre, celui qui dit la frontière et détermine l'étendue.
Je viens de la maison en ruine, là-haut, sur cette petite montagne grise à laquelle s'accrochent quelques nuages et le souvenir de ma mère.
Le patriotisme c'est la chair de mes parents, la peau de mes enfants et l'honneur de mon bouc !
Je suis avec ma cane neuve qui brille ; elle cogne parfois l'arrière-train d'une chèvre insolente.
Ne pas faire la guerre c'est sombrer dans une sieste longue, le repos d'un Ulysse retrouvant les siens, retrouvant sa place et la fleur rouge de Pénélope.
Pour moi la liberté c'est l'angoisse de l'étendue vide et sans limite, et mes mains qui tremblent devant le regard d'une femme.
J'aime le soleil froid qui caresse mon nez en rigolant.
Pour moi la défaite c'est renoncer à dire les contours du monde qu'on a voulu, c'est déplacer des larmes sur les joues des soldats.
La guerre idéale ce serait me battre une dernière fois dans ces draps secs avec celle qui est partie depuis longtemps sous la terre.
Je cherche le souvenir d'une constellation de grains bruns sur sa cuisse.
Pour moi être victorieux c'est se lever dans le petit matin sans pousser un grognement, et me dérouiller en silence.
Ma mémoire est une tombe indécise.




Ce texte est le fruit d'un atelier d'écriture animé par Emmanuelle Malhappe (merci à elle) en novembre 2014, et proposé par Ascaé (association de soutien, de conseil et d'accompagnement à l'écriture). Il a ensuite été lu lors d'une déambulation théâtrale au Chai du Terral à Saint Jean de Védas pour commémorer la première guerre mondiale.





Gaïa Mirador, née en juin 2008 à Mexico, de sexe féminin


Je suis une petite fille je suis un animal de la rue.
Se battre c'est tous les jours survivre et manger prendre aux autres pour vivre et souffrir moins.
Pour moi les tranchées c'est le trou qu'on creuse pour mettre les morts emmêlés dedans.
La guerre c'est creuser un grand trou et m'enfouir dedans dormir au plus profond du ventre du sol me cacher disparaître vomir la peur et souffrir moins.
J'ai besoin d'un abri pour échapper aux brûlures sur ma peau et au feu qui pique mes yeux.
Vendre plus que les autres et recevoir un sourire un regard brillant avec des dents blanches et un morceau de pain.
Dans mon pays je suis une au milieu des autres chats et chiens errants à la poursuite d'un peu de paix d'un répit qui ne vient pas d'une trêve qu'on attend toujours.
Je viens de manger un morceau de viande que personne animal ou humain n'avait repéré ça me chauffe et ça gargouille mon estomac comme le gros hélicoptère qui est passé l'autre jour.
J'ai froid et faim parce que l'humidité glace jusqu'à mes cheveux et qu'il n'y a personne contre qui dormir.
Je suis avec cette petite robe rouge que j'ai trouvé là-haut. Elle brillait d'un feu intense et puis maintenant voilà ! Mouillée mangée par la terre elle est moite et fade assombrie par les jours.
Ne pas faire la guerre c'est manger des glaces au bord de la mer et sentir le vent salé sous mes aisselles.
Pour moi la liberté c'est courir et crier tous ensemble.
J'aime rire quand il fait soleil.
Pour moi la défaite c'est quand je perds une chaussure et que mon orteil s'accroche à la pierre.
Une guerre idéale ce serait une journée où je trouve de la viande cuite et un vivant contre qui sommeiller.
Je cherche à remplir mon estomac et mon corps et la sombre tristesse le soir quand je m'endors et que tout me manque sans que je puisse même imaginer ce qui pourrait être doux et chaud et sucré.
Leur monter dessus leur casser les doigts et mordre la peau de leur dos avec mes dents dures.
Ma mémoire est un sac de terre lourde qui colle à mes pieds nus et ralentit ma fuite.

Ce texte est le fruit d'un atelier d'écriture animé par Emmanuelle Malhappe (merci à elle) en novembre 2014, et proposé par Ascaé (association de soutien, de conseil et d'accompagnement à l'écriture). Il a ensuite été lu lors d'une déambulation théâtrale au Chai du Terral à Saint Jean de Védas pour commémorer la première guerre mondiale.

Echauffements...

Bon, c'est pas tout ça, mais il va falloir se remonter les manches !

Octobre 2012. J'envoyais mon demi-roman à une bande de lecteurs amicaux et persévérants, avant de (re-)plonger dans les études universitaires. Et voilà que, presque trois ans plus tard, j'ai à peine ressorti la tête de l'eau ! De fil en aiguille, me voilà changée. Un peu. Beaucoup.

Le demi-roman est toujours là.

Je relis les commentaires des lecteurs amicaux et persévérants. Une fois. Deux fois.

Je ressens une impression étrange quand j'entends un écrivain parler de son travail à la radio.
Un peu comme une grosse envie de pleurer, en plus serein et en plus joyeux.
Juste une grosse envie d'écrire, peut-être ?

Sauf que trois ans, c'est pas rien. Et même si j'ai entretenu l'écriture professionnelle, ça n'a rien à voir. C'est un peu comme arrêter la course à pied et faire de la natation : on a toujours le souffle mais ce ne sont pas les mêmes muscles qui travaillent. Bref, avant de filer plus loin la métaphore - j'ai envie d’écrire "filer plus loin dans la métaphore", tant ça ressemble à une échappatoire pour éviter ce qui va suivre... Non c'est vrai, je pourrais continuer longtemps sur cette comparaison, qui me paraît potentiellement fort productive ! Avant de filer donc, et de trouver un autre prétexte pour ne pas m'y mettre, je crois qu'il faut que je crache le morceau, et que je me rende (les armes et tout) à l'évidence : ça va pas être facile.

Sauf que. Heureusement, il y a les échauffements. Alors au lieu de me remettre directement au travail pour faire du demi-roman un trois-quart-de-roman, je vais peut-être essayer de m'échauffer. Histoire d'éviter de me froisser un muscle.

Ahah !

mardi 13 janvier 2015

Overdose de sens, ou comment mon monde a changé de texture

Si les frères Kouachi avaient fait feu dans une grande surface, on aurait dit "ça n'a aucun sens". On aurait pleuré aussi, sans doute. On aurait été désemparé, révolté, désorienté par l'injustice et l'absurdité d'un tel geste. On se serait rassemblé, aussi, sans doute. 

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.

Les frère Kouachi ont dégommé à la kalachnikov les dessinateurs de mon enfance. En elle-même, l'idée de tirer sur Cabu à l'arme automatique a quelque chose de drôle. Bergson disait que le rire vient du fait de plaquer de la mécanique sur du vivant. Il y avait effectivement quelque chose d’humoristique dans les fatwas lancées contre Charb, dans cet énorme décalage entre ses personnages marrants, et la volonté de tuer. Si ce n'était pas aussi sordide, il y aurait quelque chose de comique dans le fait de décapiter Charlie Hebdo avec des armes de guerre, parce que c'est d'abord le signe d'une bêtise insondable. 

Mais je n'ai pas ri quand j'ai appris leur mort. J'ai eu l'impression que l'univers basculait sous mes pieds. J'ai eu peur, et j'ai eu envie de vomir. J'ai voulu que ce ne soit jamais arrivé, j'ai voulu revenir en arrière, empêcher que ça se produise. J'ai voulu que ce ne soit pas vrai, que ce soit impossible que des mecs talentueux, intelligents et rigolos soient transpercés par des balles et qu'en un instant ils arrêtent de dessiner pour toujours. Comme beaucoup sans doute, je me suis sentie personnellement attaquée, et la violence de l’événement m'a totalement sidérée. Son irruption soudaine dans mon univers paisible, fait de parole et de pensée, m'a fait l'effet d'un tremblement de terre.

"Quand on a les yeux pleins de larmes, on ne voit pas très clair", disait un journaliste il y a quelques jours. Je n'ai rien pu écrire avant aujourd'hui. Les larmes sèchent et on commence à s'habituer à l'idée de ces morts, à l'idée que ce soit possible qu'en France des mecs tuent des journalistes parce qu'ils ont dessiné des trucs un peu grossiers, provocateurs, parfois discutables. Alors je jette mon mouchoir et je me dis que j'ai peut-être un peu plus la tête sur les épaules aujourd’hui qu'il y a une semaine.

Maintenant ce qu'il nous reste à penser, c'est la question du sens. La signification de ce geste vient perturber le cours habituel de nos vies et de nos pensées, parce que des dessins, des traits de crayon sur du papier n'ont rien à voir avec la violence physique qui consiste à assassiner un homme. Au contraire, ce qui nous donne du plaisir dans les dessins de presse, c'est d'y lire du sens, à travers des symboles qui renvoient chacun à une signification particulière et universelle ; signifiants qui mis ensemble et reliés dans un certain sens nous font rire, nous permettent de penser autrement. C'est précisément là que ça coince : lorsque la symbolisation n'est pas possible, lorsque la distinction entre une représentation et la réalité n'est plus envisageable sous peine de meurtre, nous sommes tous en danger. C'est ce qui s'est passé pour les frères Kouachi. Et c'est ce qui se passe pour une partie de la jeunesse française, qui ne différencie pas des dessins provocateurs et des attaques meurtrières, et le dit à haute voix.
Le sens est au cœur de cette actualité sombre. La mort des journalistes de Charlie Hebdo, c'est tout le contraire d'une absurdité. Cet événement, et tout ce qui s'ensuit, déborde de sens : pour les djihadistes, c'est une vengeance suprême ; pour beaucoup de ceux qui se sont rassemblés dimanche, c'était l'occasion de montrer qu'on tient à ce que des images et des expressions de toutes sortes puissent continuer à exister paisiblement ; pour les musulmans, celle de dire qu'ils n'ont rien à voir avec des tueurs ; pour Marine Le Pen, Sakozy et d'autres, ce sera l'occasion de produire encore et encore des amalgames nauséabonds, entre islam et terrorisme, entre terrorisme et immigration...

Tous ces jours, entre deux montées de larmes, je me suis demandée quoi faire maintenant. J'ai lu les articles et les billets de mes collègues profs, qui se débattent comme moi avec des ados paumés, qui cherchent une position juste pour donner du sens à leur métier, ou qui assument une responsabilité lourde quant à l'étendue de l'ignorance. J'ai regardé énormément de dessins de presse qui m'ont fait rire et encore pleurer, qui m'ont rassurée sur le fait qu'on pouvait toujours se parler à travers des mots, à travers des traits, partager des valeurs à travers des images. J'ai discuté avec mes enfants, avec l'homme que j'aime, avec mes proches, mes amis, pour essayer de redonner du sens à ce qui nous arrive. J'ai cherché ce qui pouvait nous permettre de lutter contre la radicalisation, j'ai acheté des livres...
Et puis je me suis dit que la première chose à faire, c'était d'écrire : écrire pour partager la douleur éprouvée, écrire surtout pour dire que je ne peux pas me faire à l'idée que des gens soient morts pour des bêtes dessins, que je ne m'y ferai jamais. La différence avec mardi dernier, c'est que maintenant j'ai compris que c'était possible que, dans mon pays, des journalistes tombent sous des balles. L'attaque de Charlie Hebdo sera lue par certains comme une déclaration de guerre, qui s'empresseront d'y répondre avec des refrains bellicistes. Je pense que ce serait donner trop d'importance à l'ignorance et à la bêtise, et puis je n'ai pas plus qu'avant envie de faire la guerre, pas plus que Cabu, Charb, Wolinski et les autres n'étaient en guerre contre qui que ce soit. Par contre, leur mort nous oblige à ne plus baisser la garde sur le sens des paroles qui mélangent les symboles et la violence en acte, les hommes et leurs appartenances, parce qu'elles peuvent conduire au pire. Leur mort nous oblige à rester en alerte auprès de ceux qui confondent la valeur des êtres avec ce qu'ils sont ou ce qu'ils représentent. Leur mort nous appelle à répondre plus que jamais, point par point, aux bêtises énormes qui sont dites sous notre nez, et qui portent en elles un germe mortifère.

Si j'ai tant pleuré, je crois que c'est parce que je me suis d'abord sentie totalement impuissante face à l'absence de pensée qui traverse cette attaque obscène ; et devant une telle barbarie, j'ai cru un moment que parler ne servirait plus à rien. Les frères Kouachi ont été abattus par le GIGN. Tous ceux qui pourraient être tentés de les suivre ont besoin de nous. Il s'agit bien de lutter pied à pied contre la bêtise et l'intolérance qui conduisent au fanatisme, et contre tous les stéréotypes qui clivent et minent le lien social. C'est une lutte pacifique et sans concession, avec pour arme la Loi, la parole et la réflexion. Avec la sérénité d'être plus nombreux que jamais. Avec une énergie renouvelée, à la mémoire de nos amis. 



mercredi 17 juillet 2013

Les lisières, Olivier Adam

Parfois tu as un coup de foudre amoureux, le plus souvent illusoire. Parfois un livre te parle, à toi seul, en direct. S'engage alors une conversation intérieure et silencieuse qui te propulse dans une relation intime avec l'auteur. C'est un coup de foudre littéraire, tellement rare et précieux. Le livre que je viens de dévorer en quelques jours, comme par hasard au moment de quitter Paris pour aller vivre bien plus loin, au bord de la France, le livre que je viens de refermer est de ceux qui me font un effet bœuf. Oui, c'est une expression étrange pour un livre. Elle conviendrait mieux pour un homme. Mais ce qu'il suscite en moi n'a rien de délicat ou de tendre. Et sangloter discrètement dans un TGV estival et morne n'était que la manifestation visible d'une secousse plus profonde. Comme si c'était le livre qui me manquait pour recommencer à écrire, le livre qui fait le pont entre des éléments épars, des morceaux de moi toujours à ramasser, rassembler, recoller, indéfinim
ent. Parce qu'il jette une passerelle de toute justesse entre le social et le psychisme, les déterminismes et le libre-arbitre, la politique et la littérature ; sorte de pont de singe bringuebalant, lumineux et vertigineux à la fois, qui m'est indispensable pour traverser la vie, et surtout pour retrouver le sens de mon travail d'écriture. La voix qui porte ce roman, une mélancolie presque candide et ce niveau d'angoisse feutrée que je partage tellement ces derniers temps, fait que j'entretiens une relation d'abord charnelle avec ce livre, parce qu'il prend aux tripes et ressuscite une passion enfouie, un émoi oublié, des raisons profondes d'écrire, sous la forme de sensations plus que de pensées. Une attirance électrique pour cette écriture fluide, ce rythme si parfait qu'il semble facile, quand justement son évidence est à la mesure du travail qu'il nécessite. Une envie terrible de faire pareil, et sans doute pas mal de jalousie. Une espèce de répulsion aussi, devant ce que provoque la littérature, dans les âmes et dans la vie, ce fossé qui se creuse entre l'écrivain et sa vie, dit sans tendresse, dans toute sa brutalité crue. Quelque chose qui m'apparaît souvent comme autant d'obstacles à mon propre travail. Une ambivalence complète, entre rejet et empathie pour ces personnages, rêvés ou bien réels, d'écrivains torturés, nécessairement hors du monde, que dans la vie je méprise autant que je les comprends. Que je fuis autant que je crains d'en être. Olivier Adam fait remonter l'angoisse, celle qu'on enseveli sous des montagnes de projets, d'activités, d'amis, celle de l'enfant debout au bord de précipice, du vertige de ceux qui passent leur vie à tourner autour d'un gouffre intérieur et insondable.
Les lisières est un roman splendide et triste et douloureux, un roman haletant, tenu avec une endurance à la fois diabolique et merveilleuse. La littérature française d'aujourd'hui -et moi- avons bien besoin d'Olivier Adam, qui réalise une synthèse rêvée entre Djian, pour l'écriture, Banks, pour l'univers, et Carrère, pour le côté story teller talentueux. Ma génération avait besoin de son Annie Ernaux, version mâle, nostalgique. Et un peu punk. Sur les bords au moins. En lisière.

mercredi 10 juillet 2013

Les jours

[Jour1] 
Il est long le jour où je ne te touche plus de mes paupières sales. Le temps vicieux terni ton portrait suspendu au fond de ma mémoire comme une relique tendre une affiche cachée par d’autres arrachée découpée sur un mur épais. Une étrange poussière de temps tombe à l’arrière de mon cerveau, floutte ton image comme la neige tamise le bruit brutal de mon désir.
Les adieux nerveux reviennent par vague. Nez enfoui dans mes cheveux pour contourner mes larmes et surtout ne pas respirer le moindre sanglot des fois qu’il soit empli d’une peste amoureuse indécrottable mortelle et terriblement douloureuse. Tu avais raison les heures se sont enchaînées irrémédiables et tellement sûres qu’il y a eu un jour entier fondu écoulé comme sable en sablier c’est facile mais la nuit est passée par à coups mordante dure dure dure et violente avec ça. L’ouverture béante du manque au creux du ventre je n’ai pas lutté pas mordu la poussière suis restée là éperdue les yeux ouverts cherchant à quoi à quoi m'accrocher dans ces sables infâmes et mouvants. C’était trop d’absence pourquoi tout ce vide alors qu’il n’y avait presque rien ?

[Jour 2]
Il est long le jour où tu disparais de ma pensée. Sauve-toi petite il ne faut pas rester là, tu sais c’est dangereux tu deviendrais polichinelle, celle avec laquelle je joue en pensée comme enfant la peluche passée par dessus bord. Je n’oublie pas je cache. Mon désir indiscernable et le trop plein des nuits qui viennent se coucher à ta place, l’épaisseur de l’air pèse sur mon ventre parce que ce n’est pas toi. Mourrons mourrons loin de l’autre ! C’est plus simple que s’emballer dans un papier cadeau affadi par les années. Non, tu ne sauras rien de mon amour aux oubliettes, je le garde. Juste une petite gouttière, joli plic-ploc qui rappelle ton absence avec un froissement de cœur à chaque seconde. Il suffit de ne pas y penser. A quoi bon commencer quand il n’y a presque rien ? 

Vous aimez ? 
Lisez Les Minutes et Les Heures

dimanche 31 mars 2013

Juste pour le plaisir...


Il est des moments où... il faut laisser la place aux grands.
J.


Tête de faune

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée, incertaine et fleurie, 
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l’exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunies et sanglantes ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.


Arthur Rimbaud.




mercredi 6 février 2013

Le tunnel

Cinq longs mois de silence ici. 

Cinq mois qui m'ont conduite de la fin de l'été au creux de l'hiver, de la rentrée scolaire au cœur de cette année pas comme les autres. 

Septembre a été riche, heureux, productif : du soleil, des dizaines de kilomètres en courant, des dizaines de pages de roman, le bonheur du temps libre consacré à soi-même.

Octobre, excitant, démarrage d'une nouvelle aventure appelée master, chouette, les semaines défilent dans l'allegresse !

Novembre, anxieux, en un instant. Le master m'aspire. A peine le temps de réaliser que je n'ai plus le temps d'écrire, ni même l'énergie d'exister sur Twitter, que déjà on descend sur la pente glissante de l'hiver.

Décembre, sombre et froid, manque de lumière. Toujours beaucoup de belles découvertes à la fac et les fêtes, qui, d'année en année, me sont chaque fois un peu plus pénibles.

Janvier, chargé : nouvelle expérience professionnelle, cumulée avec les cours, le boulot universitaire toujours, et le reste de la vie. Dont un déménagement à prévoir, dans 6 mois : 800 kilomètres plus au sud, tout de même.

Février est oppressé. L'exaltation de l'automne a fait place à la réalité. Sentiment d'être dans un tunnel, dont je ne vois la petite extrémité lumineuse qu'en septembre prochain. C'est loin...

D'ici là, point de salut pour Juliette, peu de place pour l'écriture, si ce n'est ce qui s'écrit dans ma tête, à des moments improbables. Heureusement qu'il reste cet espace de liberté dans l'esprit. Sinon, j'aurais le sentiment d'étouffer.

Conclusion : même si j'en ai parfois l'illusion, je ne peux pas courir plusieurs lièvres à la fois. Cette incapacité de répartir mon énergie entre des projets de nature différente mais qui demandent autant d'implication, je la ressens comme une limite humaine contre laquelle je n'aurai aucun intérêt à me battre.

Et puis, je suis là après tout ?

Patience et longueur de temps...

mardi 4 septembre 2012

La rentrée du blog : de la préciosité du temps libre et autres angoisses

Il faut bien reprendre un jour. 
J'ai attendu, pensé à ce moment tous ces derniers jours, repoussé, reculé pour mieux sauter. Et pourtant me voilà au pied du mur. Seule, avec un ordi et un bon paquet d'heures de liberté devant moi, dont je vais devoir trouver la force (le courage-la méthode-l'énergie-la ténacité) de faire quelque chose... C'est vraiment l'angoisse du moment. Certes, cet été n'a pas été très drôle, mais tout s'arrange : des pages se tournent, des inquiétudes se taisent. Et puis août est parti, "on aurait vraiment dit qu'il agitait les mains pour dire au revoir"*, et j'arrive devant septembre. La lumière est belle, je suis reposée, en forme, prête, avec une envie d'écrire plus réelle que jamais, doublée de cette crainte de ne pas parvenir à profiter de cet espace de liberté dont je mesure la rareté. Voilà le nœud : c'est tellement précieux, il ne faut pas gâcher. C'est précisément là que tout se complique !
Par quoi commencer ? Me remettre bille en tête au travail sur le roman me paraît difficile. Comme si le fait de l'avoir laissé en plan depuis trois longs mois l'avait dangereusement éloigné de moi. Comme si j'avais besoin d'un échauffement. Comme si je n'osais plus. Comme si je doutais de mes capacités à mener ce projet à son terme. 
Sensation de vertige. "Arrête de palabrer, ne dévale pas la pente, raccroche-toi aux branches" se dit-elle. "Non, non, si je cesse de parler, tu vas voir : je vais me diluer dans les tâches ménagères, disparaître aux yeux du monde, me transformer en fer à repasser ou finir engloutie par la machine à laver... Nooooooon !"
Trêve de cauchemar. Revenons à nos moutons. Admettons que j'aie besoin d'un échauffement. Ou que je me laisse guider par mon envie, pour surmonter cette "angoisse de la préciosité du temps libre", celle-là même qui me pétrifie et me pousse à planifier sans cesse et sans tenir compte de mon désir. Elle est peut-être là, la solution. 
Alors que je commençais ce billet avec en tête une liste de textes "à paraître sur le blog", je vais terminer avec ça : pas de planning ! Un mois de septembre au gré de mes envies, c'est tout ce que je vous promets... Tiens, j'ai faim !

*Citation tirée du livre d'Haruki Murakami, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond.

jeudi 14 juin 2012

Les heures

Heure [1]
Et puis je n’ai plus pensé qu’à toi parce que mon cerveau vide sans personne pour l’habiter ce n’était pas vivable j’ai rêvé ton corps jusqu’à l’absurdité imaginé ce baiser répété des milliers de fois sans trouver jamais le bon angle je n’y crois pas et pourtant j’ai évoqué jusqu’à l'obsession tes yeux sombres cernés d’insectes noirs qui ondulent sur mon cœur amolli. J’ai pensé mille et une fois à toi à toi à toi pour ne pas penser à moi à moi à moi j’avais peur de l’amertume et de la désillusion du risque à m'amouracher si fort et si brutalement et si je m’étais trompée sur toute la ligne (de métro) et si ce train pressé avait fait tourner en moi une chimère prétentieuse et limpide selon laquelle tu me désires ? La seule utopie valable celle d’un baiser rendu fou par l’urgence et volé là sur le bord blanc bosselé du quai.
Elle est longue l’heure où je m’essouffle à vaticiner dans chacun de nos recoins amoureux à battre la campagne à la suite de toutes petites impressions qui dressent les murs de cette maison dans laquelle tu veux de moi. Elle est longue l’heure et j’y prends un plaisir malin comme un bébé avec son pouce comme quelqu’un qui veut s’en aller du monde et flotter entre deux eaux pour toujours c’est un délice insatiable une rêverie inassouvie dont rien ne peut me tirer sauf peut-être toi si tu étais là mais tu es déjà loin perdu dans un livre égaré dans je ne sais quelle pensée simple ou malhonnête.
Car je ne sais à quoi ressemblent tes pensées ton altérité abrupte et sans appel me renvoie comme une balle contre le mur de la solitude insondable et me confine au bord du gouffre petite fille paumée dans le vent véhément qui agrippe ma robe et griffe mes joues humides et blanches.

Heure [2]
Et puis je n’ai plus pensé à toi, parce que ce n’était pas utile de traînasser autour de cette envie vague et douloureuse et pas seulement charnelle. Il fallait fuir aussi le désir d’être collé à toi pour toujours, comme une bouée qui serait prolongement, un morceau de moi. Je n’ai pas voulu, je préfère disparaître en coulée ventrale tel un serpent, un lézard ou un macareux solitaire, car je sais l’isolement mieux que quiconque ici et j’ai rangé depuis longtemps les mirages avec les songes et le reste des trompe-l’œil. J’ai jeté la plupart des fièvres et des ivresses avant de remettre le couvercle et de m'asseoir dessus, tranquille pour longtemps. Depuis je ne me souviens même plus avoir vraiment rêvé. Enfant j’étais déjà malheureux, il m’a fallu des saisissements toujours plus forts jusqu’au jour où tout a explosé, j’ai du ramasser les milliers de morceaux de moi à la main et ce fût très long. Éparpillé partout, je me suis réparé comme j’ai pu et promis de ne plus jamais souffrir ni souffrir. Le plus sûr était de capituler avant tout combat, abstention à l’histoire, désistement de la vie. Je n’ai pas voulu réfléchir ton regard avec mes yeux tristes, car je ne suis pas un miroir, ou alors sans tain.
Elle est longue cette heure où je m’efforce d’éviter l’assaut de toi dans mes pensées... Laisse-moi, laisse-moi seul avec moi, je n’ai besoin de personne et surtout pas d’une désespérance supplémentaire. Va t’en s’il te plaît loin de mon esprit qui ne sait plus s’abandonner au transport amoureux. Il n’y a rien d’aisé dans la chute sentimentale : il faut conjurer le sort, s’obstiner et se résoudre à endurer l’accroche à l’autre, alors que tu ne seras jamais complètement mienne, jamais complètement l’aile brillante d’un palais que nous bâtirions à mains nues.
Alors il vaut mieux partir en regardant le sol grisâtre, oublier les constellations, la fleur rouge et l’invasion du désir qui parfois obscurcit ma raison. Rentrer au château-fort et contempler le monde à travers les meurtrières de ma pensée.




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Et la suite : Les Jours