mardi 10 juillet 2018

L'épine

Parce que c’était la première fois qu’on allait au devant de la ville sans les adultes, on était quatre, on avait quinze ans, pris le train ou peut-être l’un plus âgé venait d’avoir le permis, alors on avait pris la route dans la vallée verte, du bourg à la ville, les trente kilomètres à peu près, et puis la promenade en ville, voilà. Une terrasse de café, celle juste à droite de l’église, vous savez, aujourd’hui le café porte le nom d’un saurien, mais à l’époque, c’était un nom chic, un nom qui connotait chic, mais on n’avait pas encore décodé ce sens caché, on le saurait bientôt, comme on saurait que ces cocktails composés d’un alcool fort au parfum de noix de coco et de jus d’ananas, c’était cher, tellement cher qu’on n’aurait pas à nous tous les moyens de payer une fois le serveur ayant apporté les verres et nous les ayant bus. L’instant de la découverte de la note, le pauvre petit papier légèrement froissé qui grimace, les sourires incrédules des trois amis, le faire semblant de ne pas comprendre ou de garder la face ou les deux ensemble tiens, faire comme si on savait alors que c’est si étonnant, la gêne et le cœur qui bat, l’incompréhension, c’est une erreur non, non non, c’est bien ça, tu crois, le ventre un peu noué – encore enfants faisant bêtises – être renvoyé à cela, l’enfance toute petite et toute méconnaissance du monde, l’inattendu qui se refuse à l’intelligible, ce moment de la perte de soi et du monde autour, presque comme quand on rêve que le pied perd appui et que sursaute le corps entier… Là, la ville nous avait farcé, échappé, pas méchantement mais quand même, il avait fallu aller au distributeur, la somme était invraisemblable et le demeure dans un coin des souvenirs – jamais on ne boit de cocktail dans les bars jamais, et puis d’abord c’est mauvais. Pourquoi buvait-on des Malibus-Ananas à quinze ans dans l’après-midi de la ville, ça, c’est une autre histoire qui tourne un peu la tête, à droite, à gauche. 

Une autre fois on s’est trompé sur le réel. On courait, dix-neuf ou vingt heures, sur le quai pavé, le printemps, faire attention aux chevilles. La meute des chiens aboyait les canards sur la rivière, les canards s’effrayaient, ou pas, ça plus personne ne le sait. Et quand les chiens ont couru derrière et sont arrivés là, tous aboyant toujours, comme si l’on était un canard impavide, ce n’était pas prévu de sentir la dent dans l’arrière du mollet, en haut. Pas du tout prévu, et surprenant en plus d’être douloureux. Il y a avait là une traîtrise indicible, une arnaque, toute la supercherie du monde dans ce trou laissé par une dent pointue, on n’avait pas peur l’instant d’avant la confiance était totale ; le chien petit et noir, sa dent, le maître qui disait de loin n’aie pas peur, pas méchant, faisaient à eux tous pencher le monde comme un grand plat vide et glissant d’où l’on tombe sans pouvoir se raccrocher à rien. Évidemment c’était au crépuscule. Entre chien et loup. 

Et puis un jour on a tourné en rond, non plus autour de la boucle de la rivière, mais en rond, comme faisant des ronds dans l’eau ou faisant du sur place dans cette ville trop connue, c’est ça l’épine coincée entre les orteils, attention, faire gaffe en marchant, la méfiance devenue, le chien, le trop connu, les gens toujours les mêmes, et sortir et croiser le même monde, et sentir qu’au lieu d’être aimable ce même monde sans le vouloir devenait hostile, il y a cette hostilité dans le trop proche, le trop familier devient menace. Alors il avait fallu faire le ménage, de l’appartement et partir avec un balai et une serpillière dans le coffre de la voiture. 

Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, la folle aventure de l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent tout l'été, 140 contributeurs à demi égarés dans la langue et dans la ville !

dimanche 1 juillet 2018

Il fait frais

Il fait frais. Marcher rapidement de la place Pasteur à la place Saint-Pierre, travelling haché par les pas. Les silhouettes qu’on croise, quand on marche vite, sont des ombres qui passent, juste le temps de se faire une idée brève, une idée de soi jugeant l’autre avec célérité, dans cette première appréhension sensible dont on sait d’expérience qu’elle ne durerait pas, si l’on se rencontrait vraiment. Cette femme – cinquante-cinq ans ? – bien droite immobile le regard baissé vers la vitrine d’une boutique de chaussures chères et bleu-marine comme les branches de ses lunettes. De dos, l’homme en costume grisonnant qui déambule en déséquilibre, titubant sous une défaillance neurologique. Le trentenaire chauve et barbu, son garçonnet en trottinette, glissent aussi vite en sens inverse, les croiser ça fait courant d’air. L’odeur des burgers échappée du fast-food à l’angle de la rue d’Anvers, avec l’ombre amicale du patron qui cuit des steaks dans l’avancée vitrée de son échoppe, son ventre avançant lui aussi, redondance de la véranda, redoublement de ce qui déborde, sur la rue ou par dessus le pantalon. La petite vendeuse qui sort en courant de la boutique Etam, robette noir et sac en bandoulière sur l’épaule, cuir retourné couleur de jeune chevreuil, la lanière tressée qui traverse le temps. Et tous ceux et celles qu’on s’attend à croiser et qui ne sont plus là, avec leurs mines tristes, leurs barbes de trois jours, des aigreurs dans le regard, des éclats de rire, des cheveux rasés et des boucles d’oreilles en toc, des rides nouvelles et des souvenirs différents des nôtres – vieux puzzle des adolescences éparpillées dans l’âge adulte.


Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent tout l'été, 130 contributeurs, une folle aventure dans la langue et dans la ville !

samedi 30 juin 2018

Si l'on s'y risque

Rien pensé et pourtant la ville continue à dériver. Place Pasteur, l’ancienne, avait de grandes dalles glissantes, et un amas d’énormes pavés empilés au milieu. On pouvait grimper et s’y asseoir. De là, les fesses un peu talées par l’arrête de la pierre à travers la toile du pantalon, on voyait la place qui n’était plus rien que le croisement ouvert de trois rues : la Grand Rue traversant la place de part en part, la Grand Rue étant la place, en partie ; la rue Luc Breton, avec son léger pas de côté avant de rejoindre la rue des Granges ; et la rue Pasteur, longue et qui en croisait d’autres, avant d’aller aux bistrots. Une sorte d’entonnoir à double embouchure formée par les plus fines rues, la grande s’écartant souplement pour laisser, faire, place. Un peu comme un boa qui aurait avalé un gros lièvre tout rond.
Les fesses sur les faces supérieures des parallélépipèdes rectangles, parois lisses, lustrées, brillantes, certaines d’un beige tirant vers le rose de la peau humaine, d’autres jaunes, plus ou moins foncées, ou grises, d’un beau gris profond et clair, tranquille. Enfant, on était fasciné par l’alternance des dalles au sol, les couleurs, et la taille des blocs scellés au milieu de la place, comme une montagne de géométrie minérale. Dans la rue, il fallait évidemment sautiller, avancer le pied plus loin pour marcher sur le gris. Moins larges que les autres, les bandes grises, régulièrement interrompues, dans la largeur de la rue, et les joints entre ces dalles, rubans plus clairs dans cet espèce de carrelage urbain, faisaient comme un plan de ville imaginaire sur le sol de la Grand Rue, les rues plus claires entre des blocs immenses... Pourquoi les images éloignées de l’enfance ont-elle cet angle de vue resserré ? Les bâtiments s’écartent et la rue devient la place, soudain on a six ans et la ville est intimidante. Ce n’est pas le lieu de souvent, on a quitté le village, ça ressemble à une occasion, la séance de Rox et Rouky, on avait manqué l’école pour venir jusque là et comme c’était un jour scolaire il n’y avait personne bien sûr le cinéma annulait la projection et pourtant, la mère – toujours la mère – avait obtenu qu’on voie le film : deux dans la salle, et des sanglots de désespoir devant tout ce malheur animal, qui reviennent à l’identique aujourd’hui si l’on s’y risque. Si l’on s’y risque.


Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition presque chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une grande aventure collective dans la langue et dans la ville. 

dimanche 24 juin 2018

Des passages...

En face du lycée Pasteur, celui où on a été élève de classe préparatoire une seule année après le bac, ce lycée dont le nom prononcé en seconde évoquait des adolescents artistes et cultivés, chevelus mais vêtus avec recherche, évoquait des heures passées dans des bars où il n’y avait pas les vieux du PMU de la rue Battant – le Tarot – ni l’ambiance du baby-foot du troquet de Palente – le troquet où on buvait des blancs-pomme à neuf heures du matin quand le prof était malade (à force un copain avait vomi dans sa manche en cours de latin, c’était gênant comme il était blanc et l’odeur) – pas cette ambiance donc, ni cette faune de périphérie vieillotte mais une autre : vieux babas cool au fumet retentissant, punks et alcooliques vaguement plus bourgeois qu’ailleurs, une ambiance de centre-ville en somme – Yam’s, sombre Black Hawks et Ptit Vat’ avec ses fresques bande-dessinées aux murs, devenu magasin de chaussures depuis. Pendant les tirets des phrases précédentes on a du aller faire un tour dans le quartier de Palente pour retrouver le nom du bistrot où on jouait au baby, ça n’a pas été possible même en errant dans les rues aux noms de fleurs, entre les petites barres d’immeubles peintes en beige avec un toit rouge clair, et les pavillons des années soixante, balcons en fer forgés escaliers en ciment, on n’a pas retrouvé la trace du bar et du baby-foot ; ce n’est pas non plus le moment d’en parler, pourtant un jour seize ans par amour on avait remonté toute la ville depuis le centre sous la pluie battante, les bords de rue transformés en petits torrents, au lieu de marcher sur le trottoir on avait, pour une raison qui échappe aujourd’hui, préféré marcher là dans quinze ou seize centimètres d’eau, quitte à faire. Le tout pour parvenir à ce bistrot, retrouver ceux et celle qui jouaient au baby-foot, monter l’escalier de ciment, traverser la terrasse, et le cœur battant ouvrir la porte en dégoulinant, soutenir le regard à peine curieux des vieux qui doivent être morts depuis, et le regard bleu, le baiser au tourniquet, l’importance de ce retour sous la pluie, dans le cou mouillé les lèvres chaudes, on ne sait plus pourquoi, tout est parti avec d’autres pluies, torrentielles, depuis. En face donc du lycée Pasteur en 1996 démarre un passage fait d’une suite de plusieurs porches alternant avec cours intérieures, lieux alternatifs qu’on dirait bobos sans aucun doute aujourd’hui – mais lycée et passage ramènent immanquablement vers l’autre lycée, celui des trois années précédentes, devant lequel aussi on trouve un passage, souterrain celui-ci pour traverser le Boulevard, on l’appelait toujours simplement le Boulevard, le seul à faire à l’époque la moitié du tour de la ville, et dans ce souterrain du lycée Pergaud de seize à dix-huit ans on se prenait la main et le sol qui chavire, jusqu’à passer d’un lycée à l’autre, quitter Pergaud, sa guerre des boutons, et les villages environnants pour Pasteur, ses vaccins et la bourgeoisie de centre-ville, laisser derrière soi le boulevard et son souterrain, les doigts entrelacés, le bistrot au baby-foot et les blancs-pomme de neuf heures. L’autre passage, celui auquel on rêve encore avec ses deux grosses vieilles portes en bois couvertes d’affiches de concerts décollées par le vent et la pluie engouffrés là ; le premier porche abritait une boutique de vêtements vintage que du haut des dix-huit ans il était impossible de fréquenter tant tout, là-bas, sentait la mère. Les vêtements d’occasion accrochés sur la façade, les treillis vert kakis pour femme, les blousons avec des patchs de groupes de rock, les tee-shirts délavés, tie-die écœurants de la génération précédente. Aujourd’hui au fond on fuit toujours ces mêmes boutiques pour les mêmes obscures raisons que les brocantes, la mère toujours la mère. La suite du passage était faite de ces cours intérieures dans lesquelles les uns et les autres, habitants des appartements au dessus, entreposaient leurs affaires d’extérieur, vélos, cartons, parfois un fil à linge en travers du carré de ciel, et puis des pavés au sol, luisants et pris de mousse. Ce n’était pas les grands et beaux escaliers en bois, juste des cours grises assez banales, simples et habitées, des murs humides et deux, trois boutiques artisanales. On pouvait traverser par là tout le pâté de maisons – et même si aujourd’hui après New-York on dirait bloc – à l’époque on passait le midi pour aller chercher un sandwich dans la Grand-Rue de l’autre côté, place Pasteur il y avait un Quick, on ne peut pas visiter la ville sans entrevoir une flopée d’anecdotes qui s’envolent telles une petite peuplade de papillons noirs. Cette traversée prenait quelques minutes en 1996. De retour on y entre une veille de Noël, c’est un torrent de lumières, la foule ardente des commerces, une constellations de boutiques, on était prévenu mais le cœur se serre bien obligé de se rappeler cela et ceci, la petite librairie dont le propriétaire collectionnait des éditions indépendantes à la place un institut de beauté – Le bazar de Juliette, gommage corps en promotion – et puis des guirlandes partout des guirlandes et d’énormes boules de papier gris clair décorées naïvement et suspendues à des fils lumineux qui traversent les désormais grands rectangles de ciel découpés par cette architecture du nouveau. Les enseignes rythmiquement nous sautent à la gorge, Jules Orange Yves Rocher Camaïeu France Loisirs Nature et Découvertes Monoprix, au milieu, des fauteuils moulés dans du plastique coloré et des gens qui vapotent, on est vite essoufflé de ce monde trop neuf, de la lumière et de ce séisme qui a eu lieu pendant les vingt années où l’on tournait le dos à la ville. La traversée est bien plus longue qu’on ne pensait. Quelque chose s’est passé dans l’absence, un tremblement lent et puissant dans les pierres des murs, l’âme des façades et celle des gens qui marchent, c’est en dedans et en dehors, le passage, le temps, on n’a rien pensé.


Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une belle aventure collective dans la langue.

dimanche 17 juin 2018

Le fantasme d’écriture-tout, ou la complexion du hamac

Dimanche. Lire le blog d'Anne Savelli et réfléchir à l'atelier d'été du Tiers Livre. Penser qu'on pourrait arrêter de vivre, seulement survivre, et puis écrire tout, ce qui a déjà été vécu, le sensoriel de la survie en cours, rien que ça, et aussi ce qu'on rêve, imagine, pense, extravague. On pourrait devenir juste un œil, des oreilles, une peau et des doigts, ça suffirait pour écrire à plein temps l'expérience d'être simplement au monde, sans rien faire d’autre. Aurait-on seulement le temps ?



Rien dans le langage pour épuiser la perception du réel. C'est sans espoir. Autant vivre avec l'incommensurable à son côté.


Voilà ce que je me disais cet après-midi en allant m'installer dans le hamac sous le palmier avec des écouteurs, un endroit tellement confortable et protecteur – je m'y sens comme dans le ventre de l'arbre, ses palmes retombantes me font une cabane au toit vert et mouvant qui laisse entrevoir des éclats de ciel et de nuages, parfois mes yeux hésitent, se demandent s'il y a un reflet mais non c'est juste la lumière qui traverse, avec les écouteurs les bruits du dehors parviennent tout atténués à mes tympans et pourtant j'entends bien le chant des oiseaux – lieu qui ne tardera pas à devenir un oloé... Je me disais, donc, cela. Et puis j'écoutais un podcast de France culture, la suite dans les idées, où Kenneth Goldsmith parle de son livre avec
Franck Leibovici, et l'émission s'est emmêlée avec des rêves pris dans le bercement du hamac et des idées – que j'avais eues il y a peu en retranscrivant une série d'entretiens effectués pour le boulot – comme quoi c'était une drôle d'école à écriture de dialogues, cette aventure de la transcription de la voix, qui nous met en intimité avec la langue de l'autre, avec sa manière propre de ponctuer le langage, avec le ressac de sa pensée et cette façon singulière d'organiser la signification du monde. Alors là, égarée entre des lambeaux de rêves, les paroles de Kenneth Goldsmith en double – français et anglais – et le balancement quasi-utérin du hamac, j’ai pris le temps de ne pas écrire.

vendredi 15 juin 2018

Il pleut

Il pleut. Écrire la pluie en marchant dans la rue. Dans la flaque qui s’étale au milieu de la rue. Dans le bruit plus sonore de la ville mouillée. Dans l’épouvantable procession des bottes. Dans les reflets des vitrines sur chaque pierre, chaque bitume, chaque bordure de trottoir même. Dans la ville kaleïdoscopée par l’eau tombée du ciel. Dans la pluie d’été, dans la pluie d’hiver, dans toutes les pluies de nos mémoires, et dans ces eaux qui brument et font chatoyer les odeurs. Juste après la pluie, dans la ruelle aux pavés luisants, on entend la voix de celui qui dit, marchant derrière, que le parfum est tellement bon. Et devant elle rit, dans une vieille veste en cuir. A Granvelle, sous les arbres, on reçoit une grosse goutte échappée d’une feuille, grosse goutte coulée longtemps sur les autres feuilles, chue de l’une à l’autre dans un périple de goutte, se nourrissant de ses sœurs rencontrées en route, dialoguant avec l’écorce de l’arbre tout au long du chemin, jusqu’à se jeter avec délectation dans le cou du passant pressé, impatient d’un abri et remontant son col. Cette fraîcheur simple qui monte avec la pluie. Ces échos de voitures qu’on entend dans le petit matin, quand on sait sans ouvrir les yeux qu’il pleut. Et les dalles de la place Saint Pierre qui deviennent tant glissantes que de vieilles dames grommellent des insultes pour le maire, à chaque averse. Et puis dans la rue des Granges, devant le Bar de la Poste, on s’arrête au risque d’être repéré, on se fixe là sous la pluie, dans une immobilité de cheval. A travers la vitre, soudain écarquillé dans tout son intérieur, on regarde ces images sur l’écran, d’un orang-outang qui se bat avec une machine à couper des arbres. Le grand singe roux revient à la charge, n’abandonnera pas devant la machine. La scène dure quelques minutes. Les vieux attablés somnolent. La gouttière achève de décoller ses affiches, et fait sa toilette. Les pavés coupés, plats et glissants, quoique plus petits dans cette rue, continuent de luire. La ville s’essuie doucement. On repart songeur, rêvant d’être soi-même un Don Quichotte animal. 

Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une belle aventure collective dans la langue.

samedi 9 juin 2018

Revenir

On arrive par une matinée d’été, avec au ventre un peu d’excitation. De crainte. Là, déjà, le parvis de la gare est décevant. Il faut prendre un souterrain pour rejoindre le parc des glacis. S’est-on demandé à l’époque pourquoi c’était « parc des glacis » ? Aujourd’hui la question se pose. Ou peut être pas. Qu’importe, les pelouses, elles, sont fidèles. Par là-bas, en contrebas, il doit y avoir une petite aire de jeux où longtemps on s’était embrassé dans le froid, debout sur un tourniquet. L’autre avait des mains chaudes, on fabriquait une haleine de langues mélangées, une douceur de muqueuses où s’engouffrer à deux, les yeux fermés. Le baiser avait duré le temps de toute la chanson Stairway to heaven, de Led Zeppelin, et on se demande s’il faut s’en étonner aujourd’hui. Un slow sur un tourniquet. Les paupières fermées, si proches, les cils en gros plan, à chaque fois qu’on ose un regard. Et d’autres choses, plus secrètes si l’on est pudique.
De la gare, le parc est en descente. On n’y croise personne. Les allées sont lisses, comme avant, et on finit par rejoindre la rue Battant. Passer devant ce bar – une sorte de PMU à l’époque, plein de vieux qui doivent être morts depuis – où, chose étonnante entre toutes, on passait des mercredi après-midi entiers à jouer au tarot. Oui, au tarot. Bande d’adolescents jouant au tarot dans un PMU, buvant des blancs-pomme ou éventuellement quelques bières. C’est aussi de là qu’on vient, ne pas oublier ce fragment de l’histoire. Ni la taille des cartes, rectangulaires et allongées, ni les images sur les atouts, ni le dos lisse et rayé – blanc sur rouge, ni l’usure aux coins.
En bas de la rue Battant, l’esplanade surprend, ou pas, elle n’a pas changé. La rivière est là, grosse des pluies du printemps, marronnasse, et un Jouffroy d’Abbans de bronze la regarde passer. Bon. Le tram tout neuf. Le pont Battant. L’église de la Madeleine. Comme ces mots semblent loin, ils sonnent étrangers, à les écrire maintenant !
Une incertitude de la perception ne cesse de tarauder.
Passer le pont. Au milieu, la vue sur les quais. La sensation d’avant revient et à la fois elle n’est plus là. C’est précisément cela : sentir que la sensation qui a existé, n’est plus. Mais quand on sent que quelque chose n’est plus, on sent aussi ce quelque chose, non ? C’est comme une connaissance qui naît de l’absence.
Après le pont, tourner à gauche. Ne pas emprunter la grande rue et ses boutiques (elles doivent être fermées – ces zones commerciales au loin, comme partout). Ne pas chercher du regard, parmi les jeunes gens, des amis (ils n’ont plus seize ans, peine perdue). Ne pas croiser, non plus, le vieil homme un peu fou qui tendait une main tellement tremblante que si l’on avait voulu on aurait peiné à y mettre une pièce. On le croisait si souvent. Ou est-il aujourd’hui, vraiment ? Pensée pour des gens qui vieillissent maltraités au fond de lieux sordides. Pensée qui n’existait pas, à l’époque du long baiser du tourniquet.
On débouche alors sur la place. Ce n’est pas une claque, non, on sait qu’il y a eu des travaux. C’est d’abord une très légère fissure intérieure, pas une franche douleur, juste une lame amère qui vient du fond de soi, monte et se charge de tristesse. La fontaine de pierre calcaire n’est plus là. On ne peut même pas la décrire, on ne s’en souvient pas assez. On ne se souvient plus de l’aménagement de la place du marché. On sait seulement qu’il y avait là des halles, un marché où l’on avait acheté, une fois, des fraises. A la place c’est une grande étendue vide, et il ne reste presque rien dans la mémoire pour reconstruire. Le bar où l’on ne venait jamais – et où pourtant on avait fêté le bac, vomissant force tequila dans les toilettes – est toujours là, avec l’écran géant, le gazon, les types en short. Et puis le conservatoire. Mais ses marches en pierre on disparu. Le passé est parti avec le calcaire. Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Et on est toujours là, debout, en train de songer, de laisser venir ces remontées de la mémoire qui disent une chose : l’écart, l’étrangeté de l’écart, l’insaisissable différence et similitude entre le soi de ce jour-là et le soi de ce jour-ci. Du présent on ne sait pas quel passé on habite. La ville est en écho. Le sol tangue un peu. 

  
Texte écrit dans le cadre de l'atelier d'été "construire une ville avec des mots", à retrouver chez François Bon, Tiers Livre. Et c'est pas fini !

samedi 19 mai 2018

Ouverture

Langue liminale
Je ne peux pas choisir. être d’un côté ou de l’autre de la langue, ce n’est pas possible. Il va falloir construire un endroit viable. Le rêve d’être non plus découpée : entière. La frontière ne t’appartient pas, elle s’impose à toi, de l’extérieur. Comme ces traits tracés à la règle sur le continent africain, et qui rendent les peuples fous.
Travailler à l’entre-deux-langues. La poésie ne dit pas ce qu’elle va faire. Elle ne donne pas d’explication. La langue universitaire est programmatique, annonciatique, bien syntaxique, explicatique, un peu toxique… Et pas toujours esthétique. Moi je désire une langue-frontière, une langue qui pense en poésie.
Alors écrire dans cet entre-deux. Faire une littérature de la couture, une littérature couturière. Passer le texte dans le chat de l’aiguille et coudre les deux langues ensemble. En faire, pourquoi pas, un vêtement ample et confortable, dans lequel je sois bien à mon aise, et que je puisse porter en toutes occasions.


« Frontières à transgresser […] Limites à faire bouger [] Périmètre à définir […] Possible construction, à la fois cognitive et fonctionnelle, d’un espace alpin liminal »


L’entre-deux c’est moi. L’arc alpin… La frontière devient crête. Et je suis les Alpes.
Être les Alpes entières plutôt que la limite entre deux pays. Beau programme !


Et le rituel, alors ? S’il fallait passer d’une langue à l’autre, et considérer l’espace de l’entre-deux : l’autour-la-limite, ce serait quoi ?
Le rituel liminal m’a tout l’air d’être dans le jeu avec les mots. Ce sont les mots qui nous disent comment faire pour transgresser, pour passer d’un côté à l’autre de la langue. Traverser les montagnes. Les Alpes, pieds nus dans la neige. Oui, mais avec des mots - des mots-chaussettes. Et des images, qui arrivent sur le dos des mots. C’est l’irruption d’une métaphore en plein effort de théorisation qui me semble être du rituel liminaire pour passer, se frayer un chemin de l’un à l’autre. Et c’est là, dans cet espace liminal entre pensée et poésie, que je suis bien. En ligne de crête.













Liminalité - frontière


« La liminalité comme figure particulière de la frontière et de la limite »


D’accord.


Et la frontière intérieure, c’est quoi sa liminalité ?
Frontière : ce qui sépare le pseudonyme de la personne (de l’auteure).
Liminalité : l’autour-la-limite. Le sas. Ce qui permet le passage de l’un à l’autre. Là où les bords deviennent le centre.
Est-ce qu'un pseudonyme peut s'incarner ?
Est-ce qu'un nom peut devenir quelqu'un ?
Et inversement ?
De l’un à l’autre… C’est quoi le rite de passage ? Un rite pas sage. Une zone-marge.


C’est la langue-du-moi.
         ma langue-à-moi.
Celle qui coud les morceaux
Construit le vêtement
Et gomme les lignes trop dures.


Avec une langue-à-soi comme rituel de passage des frontières intérieures, nous pourrions peut-être même être bien.


« Liminal. Ça pourrait être un nom d’escargot. » a dit Marie.
Mais oui, la liminalité, ça bave ! C’est la limite qui est débordée, le coloriage qui dépasse, le mélange autour de la démarcation.


Comment la langue, si pleine du monde, devient-elle un rituel de passage des frontières intérieures ?


« Liminarité = évidement : processus de distanciation vis-à-vis des significations et conventions du rituel »


Alors : évider la langue de ses conventions pour qu’elle devienne la langue-à-soi, celle qui permet de passer, de traverser les Alpes en mots-chaussettes, de se balader sur les crêtes...


Et là,
Avec nos mots-chaussettes dans la neige,
Avec un vêtement ample et confortable,
Avec vue, depuis la crête, sur les deux versants,
Avec une langue-à-soi qui bave et brouille nos frontières intérieures,
On n’est pas mal.


Non ? 

Merci à Juliette Mezenc d'avoir publié ce texte sur son site motmaquis

lundi 2 avril 2018

Le bloc noir

Il a fallu des semaines inquiètes pour la vie. Des semaines sombres avec des questions plein le lit. Manquer de temps, l’étouffement qui vient. Tout qui se serre. Le travail payant qui passionne et qui pompe. De la crise et de l’agitation. Oui, quoi, de l’agitation ! Le jour, la nuit. Et puis bloquer. Ces quelques pavés dans l’agenda, blocs noirs numériques. Deux soirées, trois. Une proposition. Les mots dans l’enveloppe, l’espace à l’intérieur du bloc, deux heures, trois. Les mots dans l’enveloppe, et tout l’espace autour. Avoir pensé et ne plus penser. Même pas vouloir rêver, juste écrire. Retrouver le jaillissement des treize ans, quand ça coule au bout du stylo et qu’il n’y a rien d’autre à faire. Pas de voix, pas de musique, juste le rythme. Défaire le langage. L’appétit de défaire le langage. Et deux blocs d’un temps contraint par tout le reste. Le quotidien comme source, un monde inquiétant et pénible pour que l’écriture devienne un recours. Et puis non. C’est plus simple que ça, ça jaillit. Une nouvelle fois comme à treize ans, c’est tout. Avant la résurgence il a fallu s’emmerder à vouloir écrire un roman, à vouloir faire ce métier-là, puis celui-ci, peut-être que toute l’énergie dépensée avant. Bof, je sais pas, ça semble si simple. Rassembler les conditions d’une agitation, la canaliser dans une enveloppe de mots. Une rencontre, un groupe, deux blocs libres, des mots, une vie un peu chiante. Et puis avoir treize ans à nouveau. Je vais vous dire vraiment. Il a fallu des morts en famille, n’être même pas née, une grammaire qui déborde ce désespoir, la nécessité de vivre et celle de dire, les sourires tristes, l’âme qui s’exalte, la folie des mondes, les solitudes adolescentes, l’once de méchanceté, l’insatisfaction, la vie tellement normale, les baisers à la tisane, les bords du terrain, les après-midi manqués, les émissions de radio, les écrivains qui parlent, les années perdues, le moment venu, les efforts, ce qui coule de source, le reste, l’eau, l’eau, l’encre, avoir treize ans dans une salle pleine de silence, et des alexandrins qui causent tous seuls. Il aura fallu pleurer au fond d’un ventre, une salle pleine de silence et une grammaire en crue. 

Commentaires bienvenus !
(Ce texte a été écrit en mars 2018 en contribution à l'atelier d'écriture proposé par François Bon, sur son site le Tiers Livre, à partir d'un texte de Marguerite Duras.)

vendredi 23 mars 2018

Lieux de Daniel Bourrion (une chronique parce que ça fait longtemps, et là ça vaut la peine...)


Certains font du surf, attendent la vague, patiemment. Daniel Bourrion attend la métaphore. Et quand elle arrive, il la prend, s'y tient debout longtemps, la phrase pour planche, toujours en mouvement, gardant l'équilibre sur les aléas, jusqu'à ce qu'elle l'emmène le plus loin possible, jusqu'à ce qu'elle aille mourir sur le rivage, dans un flux et un reflux de mots nouveaux. On le suit, et parfois on se perd dans ces images qu'il visite de long en large, quitte à sortir par une autre porte que par celle où on était entré, parfois sans prévenir ; le lecteur n'a qu'à suivre. Alors il y a une sorte de satisfaction qui monte, à rester soi-même un peu sur la planche, à s'ajuster à la houle, à se laisser surprendre par des agencements de mots imprévisibles, et puis à les attendre, parce qu'on s'accoutume peu à peu à cette langue, on s'immerge, on prend la température... Et là survient un autre léger décalage, des mots pas tout à fait où on les attend, qui nous sautent à la figure, et ça fait comme une petite vague salée. Comme une baignade en mer, cette lecture n'est jamais pleinement confortable, mais satisfaisante. Parce qu'au fond, Lieux y parle de nous tous humains, et, plus que du retour sur un territoire natal, de l'incroyable empilement des âges, de l'épaisseur des temps, de ce qu'on en saisit et de ce qui nous coule entre les doigts. On est très loin d’Édouard Louis ou d'Annie Ernaux et de leur lecture sociale du retour aux lieux de l'enfance. Avec Daniel Bourrion, ce retour est plutôt prétexte à une relecture métaphysique de ce que chacun peut percevoir du monde ancien : il semblerait que ce soient nos lieux d'il y a longtemps qui nous parlent du passé, bien plus fortement que nos lieux d'aujourd'hui. Il éclaire l'existence d'une géographie temporelle, d'une visibilité du passé variable selon le territoire, entièrement subjective, et pourtant universelle : le présent, c'est là où l'on vit ; le passé on y accède par là où on a vécu. Il y a là de la superposition, un mille feuille de sensations, de pensées, d'impressions fugaces, beaucoup d'insaisissable. C'est cette sorte de brume, pleine des fantômes de l'histoire, qui monte dans Lieux et qui renvoie le lecteur à ces propres lieux d'avant. Quand on sort du livre, qu'on revient dans ses lieux du présent, ils paraissent peut-être bien transparents... Mais rien n'y fait, les lieux du passé ne nous lâchent pas, et Lieux me semble poser une question lancinante : et si vivre loin de ses lieux d'avant était une illusoire tentative de tenir les temps anciens à distance ?

Lieux, c'est aussi une expérience de lecture un peu différente, avec une part d'indéfinissable : c'est tout sauf un roman, sans doute même pas un récit. Mais curieusement, pendant la lecture - pendant les entre-deux de la lecture, ces moments où la vie reprend son cours prosaïque - je me suis surprise à tourner dans ma tête des choses lues, un peu comme quand on s'interroge sur le devenir ou les intentions d'un personnage pendant la lecture d'un bon roman. Sauf que dans ce texte, ce qu'il reste quand on a fermé le bouquin, ce n'est pas l'ombre des personnages, puisqu'il n'y en a pas. Ce qu'il reste, ce sont des images, ces métaphores à coulisses, qu'on peut tourner et retourner, avec lesquelles on peut jouer pas mal. L'étrange oiseau dissimulé dans le village vu du ciel, aux pages 32-33 a eu cet effet sur moi, d'occuper longuement mes pensées. Je me suis étonnée de ce jeu, finalement lumineux, à partir d'un texte dont le ton n'est pas franchement gai, dont le climat est plutôt froid, donc la teinte est à première vue assez brouillée. Est-ce qu'il n'y a pas, chez Daniel Bourrion, un humour incoercible qui transpire, se glisse au travers de cette tendance à s'égarer dans des images comme pour voir jusqu'où on peut aller, et ce que cela produit ? 

Voilà un texte qui interroge, qui offre une possibilité de questionner, en traversant le bouquin, le lecteur que nous sommes. J'y ai trouvé, moi, une forme de pensée métaphorique pour laquelle j'ai de l'affection, et qui ouvre à des prolongements intérieurs. En fait, je crois que c'est un livre suffisamment indéterminé, trouble et troublant, pour laisser de la place au désir et au rêve du lecteur. Et vous, vous l'avez rêvé comment ?

Lieux de Daniel Bourrion, chez Publie.net