samedi 24 novembre 2018

Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

On écrivait pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait des histoires dans lesquelles on disait qu’il fallait des histoires pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait pour croire encore que c’était possible que tout n’aille pas de mal en pis. On écrivait pour penser aux gens morts avant nous, à leur grands bras refermés sous la terre, à leurs mâchoires serrées dans les creux. On écrivait parce qu’un jour on avait croisé des ossements au cimetière, bonjour, en haut d’un tas de terre fraîchement retournée, et ce n’était pas des squelettes de rongeurs comme ceux qu’on trouve dans les champs, pour la simple raison que ce n’était pas un cimetière de rongeurs, mais un champ d’os humains, un endroit où laisser les morts tranquilles le temps de devenir squelettes, le temps de lire quelques livres, d’attendre qu’il fasse vraiment froid et que les fleurs soient fanées, les autres vivants devenus des morts en boîte. Ensuite on retournait la terre et hop, un petit tibia blanc sur la motte de terre humide.
Alors on repartait en pensant que la mort était un bon sujet pour écrire, qu’écrire la mort ferait semblant de ne pas voir le monde décrépir, et peut-être le reconstruire. On écrivait que les textes étaient des grands morceaux vivants, qu’ils faisaient le monde toujours plus riche d’un assemblage de mots comme ceci comme cela, que de toutes ces langues bien vivantes il sortirait sans doute quelque chose de bon. On écrivait parce que ça faisait un sens par où aller, par où marcher dans le monde décrépitant, c’était toujours ça de pris sur la mort et la gabegie du siècle. On écrivait parce que c’était toujours mieux que d’aller pleurer sur les étiquettes en carton blanc des magasins, que d’aller contribuer à ces sortes d’esclavages un peu partout dès qu’on sortait son portefeuille, on s’était tous mis à écrire comme une respiration, inspirer le monde, souffler dans la langue, inspirer le monde, souffler dans la langue, comme un bouche-à-bouche ultime pour redonner vie à ce qui, dans l’ensemble, était mourant.
Et ça en faisait des lignes d’écriture, tous ces sauvetages de l’ensemble mort ou mourant, les massages cardiaques des poètes avec leurs brèves tentatives, les gyrophares du théâtre qui éclairaient le creux de la nuit, tous ces textes qui se répétaient en planant sur les grands champs moribonds. Toutes les petites lettres dessinées tapées, elles s’inscrivaient partout, codées avec des uns des zéros des petites impulsions électriques, gravées dans le marbre des réseaux, circulant dans des grands fils de fibre sous-marine quand personne n’y pense, comme ces animaux marins du tout au fond qu’on ne connaît pas, ceux qui font de la lumière dans le noir alors que personne n’a besoin d’une lampe pour lire, langues du monde invisibles et pourtant fixées à jamais, qu’est-ce qu’on ferait de tout ça, comment ce serait quand ce serait fini, la grande coupure de tout, ou quand ça repartirait, comme quand la lumière se rallume alors que tu viens de trouver une bougie, ta quête n’a plus de sens et la satisfaction s’évapore avec la lumière la gredine, qu’est-ce qu’il resterait de tous ces petits dessins de mots qui n’attendaient que d’être lus pour devenir des images des sons, réveiller des sens. Rêver éveillé, décence de la modernité. Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

mercredi 21 novembre 2018

Journal du poulpe

Une nouvelle vidéo en ligne aujourd'hui. Montée toute seule sans l'aide du précieux Jules_Air qui a d'autres chats à fouetter. Je n'ai pas été très interventionniste sur le montage, j'ai laissé les rushes faire comme ils avaient envie, se poser sur les mots. Comme un cut-up d'un autre genre, ajuster un peu, mais très peu, et voir ce que cette couche supplémentaire apporte au texte. Peut-être qu'il se passe un espèce de truc indéfinissable dans nos têtes quand on regarde et qu'on entend, mais quoi ? Au moment du montage j'ai l'impression que mon cerveau fait des aller-retours entre les sens, dans tous les sens du terme, sens-perception et sens-compréhension. Et pour vous ?





Et sinon, le texte original, ici

dimanche 11 novembre 2018

Nos vies autres

Les vies que j'aurais voulu vivre sont là,
Au pied du debout
Dans la flaque
Près de la main
Dans la poche
Elles battent comme un œuf chaud
Sous la surface
Liquide
Du temps.
Légères
Fatiguées
Se posent ensemble
Sur le corps usé d'un lampadaire
À Paris
Au replat octogonal
D'une tour new-yorkaise
Dans le sombre pavage d'une ruelle
de Bombay
Au Cap Vert.
Elles sentent les gaz d'échappement
Et la sauvagerie des espaces crus
Ressemblent à des agneaux
A peine nés
Déjà émancipés
Sans voix.

Les vies que je n'ai pas vécues
Ont des odeurs d'épices
Que personne ne connaît
Elles trempent
Au fond d'une fontaine
Dans les limons d'un lac
Avec des animaux marins
Comme elles invisibles
Et fantastiques
Elles nagent
Et se demandent
Si de sirènes un jour
Deviendront
Femmes libres.

Nos vies autres
Sont toutes mouillées
Et poilues.

Laineuses, exactement.

Ce sont des brebis noyées.

Dans leurs doux langages qui bêlent
Elles nous intiment de vivre
Non pas comme des avions qui cherchent à s'envoler
Mais comme des krills tranquilles nourrissant souriantes 
Les baleines de nos quotidiens.
De vivre
En pensant que les vies vécues
Sont tout aussi poilues 
Et mouillées
Comme des épaules qui marchent
Comme des bateaux qui tissent
Une grande nappe de mer brodée.

Alors cheminons - étoiles sur les toits
En écrivant de temps en temps aux brebis du dessous
Pour leur dire combien leur poésie traverse
La nappe du quotidien
Et coule sur nos ordinaires.

Sans leurs sœurs subaquatiques
Nos vies
Seraient toutes épilées
Nues desséchées
Comme un désert d'herbe rase et qui a soif
Une famine de brebis.

dimanche 7 octobre 2018

Le Nord du monde, de Nathalie Yot

C'est un livre difficile et léger. Difficile à penser, difficile à parler. Après coup, on se dit que la première moitié est presque légère. Au milieu du livre vient l'amour fou d'une femme adulte pour un enfant. Un amour qui n'a rien de maternel. La parole prise dans le livre va à rebrousse poil du tabou, elle s'écrit dans l'envers de l'interdit anthropologique. Mais elle y va avec le naturel de la folie. Et tellement de finesse pour dire. 

La subjectivité radicale de celle qui parle. L'ignorance de l'autre. Sans cesse, le texte nous rassure, semble nous tirer du malaise en même temps qu'il nous met dedans. On flotte entre deux eaux, entre trouble et légèreté ; l'un se nourrissant de l'autre, l'un se jouant de l'autre.

Elle s'autorise des ellipses inattendues, des grands sauts d'histoire, comme pour déstabiliser un peu plus. Et puis le dépouillement des décors, le dénuement des lieux, qui nous emmène loin dans l'intérieur du personnage, sans jamais trop en dire. 

Il fallait bien la solidité d'une écriture comme celle de NatYot pour raconter une histoire pareille.

jeudi 9 août 2018

Répétition des jours, adolescence

Dix-huit heures. Chacun sortait de cours, on arrivait en jetant son sac aussi nonchalamment que possible le long du mur et on cherchait du regard ceux qu’on voulait retrouver. C’était l’heure des baisers d’adieu du soir, des baisers de retrouvailles du soir, des garçons appuyés entre les jambes des filles, quelle que soit la température les filles leurs fesses posées sur les rebords de fenêtres, d’un bâtiment si long qu’il laissait place pour cela aux jeunes générations dans leur entier, l’architecte avait bien pensé ces rebords de fenêtres en ciment, dénivelé idéal pour laisser pendre des cheveux de filles autour des têtes de garçons, ceux-ci ayant ainsi facilement leur nez dans des poitrines menues ou replètes, c’était agréable pour chacun, et mettre les mains autour des fesses. Le bâtiment était bien consentant pour ces baisers alignés sur lui ; moins les adultes qui le peuplaient, mais on le faisait quand même : la masse aidant, les adultes de dix-huit heures se terraient dans des renoncement de bureaux, attendant que l’heure des caresses passe. C’était des minutes qui s’égrenaient vite, celles d’une cigarette de célibataire ou d’un long baiser de langues, jamais dans les vies futures ne seraient aussi longs les baisers répétés de dix-huit heures, on faisait bien de profiter. On ne s’était presque pas approché de toute la journée ou alors on savait qu’on n’allait pas se revoir avant l’éternité du lendemain matin, toutes bonnes raisons de s’étaler dans ces sensualités d’embrasures, de combien de séductions peuvent-elles témoigner ces fenêtres depuis la construction, cinquante-quatre ans de baisers multipliés par une profusion de lycéens, quelle proportion de ceux qui fument et de ceux qui minoritaires lisent des livres, avant de devenir couple, avant d’être recrachés de nouveau dans la cohorte des célibataires et pour combien de temps jusqu’à la prochaine histoire brève ?
Dix-huit-heures cinq, il fallait être raisonnable, abandonner les fenêtres et leurs douceurs d’étreintes. Une lente transhumance adolescente commençait, comme un ruisseau remontant le flanc de la colline et se séparant en deux selon le sexe, à droite les filles à gauche les garçons, on remontait par des allées cimentées, des enchaînements d’escaliers et de replats, bordés de poteaux métalliques soutenant des toits pour abriter les troupeaux, et de basses haies pour les contenir. La remontée faisait un brouhaha, et on aimait à dire « brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha » à plusieurs jusqu’à l’entendre vraiment, le bruit du brouhaha délibéré et rire ensemble. Peu à peu la remontée unisexe ramenait chacun à une intimité de son genre. Fille, on dévisageait celle qui désormais sortait avec un tel, on témoignait brièvement d’avoir vu l’autre, délaissée, pleurer discrètement ; une commentait l’épilation d’une telle qu’on trouvait jolie pourtant, les sourcils épais – ses grands yeux de loup-garou ; on riait gras en n’évoquant qu’à moitié sous cape les pets du matin ou les ronflements de la cothurne, la manière de manger d’untel, l’odeur de la chambre, la pionne qui fronçait le nez en ouvrant la porte au réveil. Garçon on usait de sa grosse voix neuve pour faire résonner les toits les poteaux, on parlait un peu des fesses des filles, on lâchait bruyamment des préoccupations vaguement contenues la journée, on montrait aux autres qu’on savait parler de bites et de couilles pleines pour l’arrivée du week-end. Il fallait sûrement que chacun montre les forces de son âge et celles de son appartenance au genre ; peu osaient faire exception. Mais tous on avait les jambes lourdes d’être restés assis, lourde la tête de cet enfermement dans le ciment du lycée, lourd le cœur de devoir être captif pour la nuit, pesante la joie d’être avec tous tout le temps, étouffant ce quotidien d’horaires et de répétitions, le rythme compact, et bien épaisses les amitiés en chantier, leur poids en cacahuètes pour toute la vie à venir, en train de cimenter sédimenter à notre insu.


De part et d’autre, on s’agglutinait devant les portes des deux bâtiments identiques, quatre portes avec chacune un gros cylindre de métal de haut en bas pour poignée. Le métal usé dessinait des mappemondes vertes et dorées sur la rotondité du tube. Lourdes portes claquaient en faisant peur aux doigts, leurs vitres abîmées, grattées, même plus transparentes – des graveurs versatiles écrivaient ici comme partout où c’était possible des messages de jeunesse des prénoms des déclarations d’amour des bribes de nos passions éphémères des dessins obscènes – on éteignait même des mégots sur la vitre parfois pour voir – sur ces lourdes et pauvres portes que la pionne ou le pion du soir finissait par venir déverrouiller d’un gros trousseau bruissant de clés, et ouvrir en grand les battants jusqu’aux poteaux plantés là pour butée. Dix-huit heures dix, on entrait.
Ensuite c’était le hall carrelé et ses échos de chapelle, le long couloirs aux tout petits carreaux, longer les salles d’études et bruire d’une résonance collective dans la rumeur des escaliers. Au troisième étage le « dortoir » des terminales – une suite de chambres de quatre ou six lits de part et d’autre d’un couloir sombre à peine éclairé par des lampes « issue de secours » – commençait par une pièce donnant sur l’extérieur, habitée d’un évier et sans doute d’une vieille table, et nommée cordonnerie pour ses alignements de barres métalliques vouées au rangement des chaussures d’extérieur la nuit, des chaussons le jour, et ainsi de suite dans un balancement quotidien de pendule. La cordonnerie vivait au rythme de nos intimités rendues publiques par le matin, intimités plurielles qui s’effaçaient un peu devant l’arrivée des demi-pensionnaires aux cours de huit heures, tout le monde avait oublié les chaussons, ceux de l’internat comme ceux de la maison, et l’on était, tout le jour, chaussures ensemble, avant de redevenir nos différences nocturnes. Sur la vieille table de dix-huit heure douze – ou peut-être était-ce un bureau – la pionne – le pion jetaient leur cahier de pointage, comme un signal de dresseur de bêtes qui sait ce qui l’attend, et là commençait le moment intense où chacun grimpait sur l’autre et criait son nom pour être coché dans le registre, on devenait bestialité pure on régressait dans des sauvageries d’enfance quitte à avoir été bien sage et modèle toute la sainte journée, le pointage était un exutoire dont on n’aurait pu se passer, dont le lycée lui-même n’aurait pu se passer, il fallait bien décharger l’agressivité du jour, avant de pouvoir vite repartir, apaisés et apaisées, redescendre et rejoindre ceux de l’autre sexe, se rasseoir sur les appuis de fenêtre ou s’y tenir debout devant, fumer crânement et puis aller dîner en se tenant la main sous les réverbères, dans un réfectoire éclairé de néons blafards. Il était dix-huit heures quinze ou vingt, l’appel avait fait passage du jour à la nuit, du temps des cours à celui de la vie tout le monde avait traversé le Rubicon quotidien. On passait son plateau sur trois barres luisantes, on saluait les gens des cuisines dans un tintement d’assiettes. C’était l’heure de la bande, du repas, des rires, du ketchup-mayonnaise mélangé à tout, des répliques de films cent fois répétées, des moqueries parfois trop méchantes et qui faisaient mal. C’était l’heure de l’insouciance des premiers bonheurs, de ceux dont on ne sait pas encore qu’on va les perdre.

Rendez-vous sur Tiers Livre, web et littérature pour découvrir les autres propositions, celles d'autres auteurs ou les miennes.

vendredi 3 août 2018

Vendredi c'est vidéo !

Reprise du texte Un mot pour contenir le monde ? en version vidéo.


Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !

mardi 31 juillet 2018

Juste un journal du temps (1)

Les guêpes ne sont peut-être pas toutes mortes. L'air va brûler. Regarder 27, relire 26, avancer droit, slalomer entre les propositions, les réseaux sociaux, les idées qui naissent et se rendorment aussi vite. Lire (plutôt la nuit) dormir (plutôt le jour) écrire (plutôt tout le temps). Manquer le temps alors qu'il est là, devant toi. Se tapir. L'attendre au tournant.

vendredi 27 juillet 2018

Le temps a un goût de tragédie - version vidéo

Mon texte Le temps a un goût de tragédie que vous avez pu lire ici en février dernier, a désormais une version vidéo. C'est la première, elle doit énormément à la parfaite assistance technique de Jules Air.
Heureuse d'avoir osé profiter des vacances pour passer à l'acte.
Commentaires bienvenus.



Pensées flottantes sur le temps (chapitre 1)

En écho à la très belle aventure qui a lieu en ce moment sur Tiers Livre, l'atelier d'été, je viens d'exhumer mon carnet de voyage de Tanger en mars dernier. Ça fait des jours que j'y pense, à ce carnet non ouvert depuis le retour, avec le souvenir vague d'un ou deux textes qu'il faudrait reprendre ici. Ce matin à la plage j'ai écrit ma contribution à la proposition n°25, avec le sentiment d'être tombée à un endroit de vrai questionnement. Cet après-midi, j'ai ré-ouvert le carnet. Et ça résonne curieusement fort. Alors voici, pour le plaisir du chemin et dans le désordre : la proposition de François Bon, le texte de mars, le texte de ce matin. Tout cela entre aussi en résonance avec ce texte-ci, dont je viens de terminer une première version vidéo.



Samedi 24 mars 18 – fin de matinée

Ici Tanger, en terrasse de la librairie des Insolites, à lire de la poésie. Les balayeurs de la rue en pente, et de l’autre côté la mer qui se cache derrière un arbre. Ici je touche du doigt mon intériorité. Être ici dans cette étrangeté, et à la fois pas là du tout, ailleurs, au dedans de moi. C’est ça le mystère ? demande la voix intérieure. Peut-être… qui sait ? Le mystère c’est être là, ne rien savoir, à peine se demander. Regarder les chats, sentir le vent (froid) et interroger la magie, ce à quoi on accède dans un lieu étranger. De quoi sont faites nos pensées dans la solitude du lointain ? Là où il n’y a nul souvenir à soi, seulement ceux de milliers d’autres. Il y a comme un vide, à se balader dans ces souvenirs étrangers. Un espace vide dans lequel l’esprit se vide pour laisser place à autre chose. C’est une sorte de gouffre, un canyon, des gorges qui nous séparent du monde. De l’autre côté c’est très habité, bondé de monde, d’imaginaires qu’on ne saisit pas, de vies au sens desquelles on n’accède pas. Au bord de la falaise, on regarde de l’autre côté, on se retourne sur le côté connu puis on regarde le vide à nos pieds. Il aspire une partie du trop plein de l’esprit, laissant place à une rêverie inhabituelle, plus lente. Il n’y a pas de réseau. L’agitation a laissé place à un ressac souple et discret, qui roule entre ses longs doigts chaque grain de sable du monde intérieur. Les mains froides. Le sang s’est retiré dans le cœur, cerveau en survol, au dessus de l’abîme.
Tanger au bord de deux mondes. Le détroit de la pensée, ce que ça fait. D’ici on ne comprend pas mieux l’Espagne, l’Europe, pas mieux l’Afrique. On est juste un peu plus près de soi, un peu plus près du sablier intérieur. 



La proposition de François Bon





Ma contribution (à paraître sur Tiers Livre quand François sera de retour dans sa nouvelle vie)

Le temps a-t-il un goût de tragédie. De quelle substance est la mémoire des choses absentes. Qu’est-ce qu’on ne saisit pas dans le passage du temps et ses géographies. Est-on seul ou nombreux à trouver que le mystère s’épaissit avec les années. Les années épaisses forment-elles brouillard empêchant vision des géographies temporelles. Est-ce seulement insaisissable dès le début et pour toujours. Que se passe-t-il quand on se déplace et que le temps passe sur ce mouvement. Est-ce qu’on garde un morceau intérieur de là où on est allé comme dans ces histoires où à la fin il reste quelque chose de tangible d’un monde pourtant enfui à jamais enfoui à jamais. Est-ce que quelqu’un peut dire ce que c’est d’avoir été là et de ne plus y être. Est-ce que quelqu’un sait remplir ce vide toujours déjà plein d’autre chose. D’un endroit à l’autre sommes-nous les mêmes ou bien autres. Comment le déplacement dans l’espace s’impose-t-il à nous par quelle abstraction stratégique ou brutale comment y survivre. Pourquoi le passé est passé comme un mur. Pourquoi les regrets remplissent-ils les nuits de trop. Où vivent les marqueurs du temps dans le monde s’il existe ou en dedans de soi. Quelle est la matière du présent instable inflammable. Comment échapper à la tristesse comment être. Faut-il seulement accepter la tuerie trouble du temps. Pourquoi ne pas revenir en arrière pourquoi c’est si douloureux. Respirer l’abstraction du temps à grandes bouffées est-ce la réponse. Écrire la carte de nos géographies temporelles est-ce que ça sauve et quid de la carte et du territoire alors. Qui dresse et frise la fresque de nos chronologies spatiales. Puissent-elles être autre chose que nostalgie juste incompréhension et l’envie de savoir c’est grave. Est-ce qu’il y a une ellipse quelque part entre Tanger New-York et Copenhague. Bermudes. Est-ce qu’écrire fait sentir mieux éprouver mieux toucher mieux la substance du présent et celle du passé fugace. Est-ce qu’on pourra sortir un jour de l’abstraction par le langage et l’appui du réel. Comment s’ouvre la brèche comment. Comment elle sévit intérieurement pour chacun pour chacune. Qu’est-ce qu’on partage de ça qu’est-ce qu’on peut en dire qui soit intelligible à l’autre que faire d’autre que produire parole singulière ancrée parole singulière encrée dans la matière du souvenir pour essayer d’éclairer le mystère épais comme soupe de pois soupe à l’encre de sèche à l’ancre sèche – en cale sèche. Est-ce que le passé existe vraiment est-ce qu’écrire c’est autre chose que tenter de répondre à la question est-ce que la mer y peut quelque chose. Est-ce que vivre avec le temps qui passe ce serait comme faire la planche se laisser porter par la vague et le sel sans rien savoir accepter les nappes d’eau chaude et plus froide aimer le sable et pour sa tendresse et pour son craquant rêche sous les dents.






mardi 10 juillet 2018

L'épine

Parce que c’était la première fois qu’on allait au devant de la ville sans les adultes, on était quatre, on avait quinze ans, pris le train ou peut-être l’un plus âgé venait d’avoir le permis, alors on avait pris la route dans la vallée verte, du bourg à la ville, les trente kilomètres à peu près, et puis la promenade en ville, voilà. Une terrasse de café, celle juste à droite de l’église, vous savez, aujourd’hui le café porte le nom d’un saurien, mais à l’époque, c’était un nom chic, un nom qui connotait chic, mais on n’avait pas encore décodé ce sens caché, on le saurait bientôt, comme on saurait que ces cocktails composés d’un alcool fort au parfum de noix de coco et de jus d’ananas, c’était cher, tellement cher qu’on n’aurait pas à nous tous les moyens de payer une fois le serveur ayant apporté les verres et nous les ayant bus. L’instant de la découverte de la note, le pauvre petit papier légèrement froissé qui grimace, les sourires incrédules des trois amis, le faire semblant de ne pas comprendre ou de garder la face ou les deux ensemble tiens, faire comme si on savait alors que c’est si étonnant, la gêne et le cœur qui bat, l’incompréhension, c’est une erreur non, non non, c’est bien ça, tu crois, le ventre un peu noué – encore enfants faisant bêtises – être renvoyé à cela, l’enfance toute petite et toute méconnaissance du monde, l’inattendu qui se refuse à l’intelligible, ce moment de la perte de soi et du monde autour, presque comme quand on rêve que le pied perd appui et que sursaute le corps entier… Là, la ville nous avait farcé, échappé, pas méchantement mais quand même, il avait fallu aller au distributeur, la somme était invraisemblable et le demeure dans un coin des souvenirs – jamais on ne boit de cocktail dans les bars jamais, et puis d’abord c’est mauvais. Pourquoi buvait-on des Malibus-Ananas à quinze ans dans l’après-midi de la ville, ça, c’est une autre histoire qui tourne un peu la tête, à droite, à gauche. 

Une autre fois on s’est trompé sur le réel. On courait, dix-neuf ou vingt heures, sur le quai pavé, le printemps, faire attention aux chevilles. La meute des chiens aboyait les canards sur la rivière, les canards s’effrayaient, ou pas, ça plus personne ne le sait. Et quand les chiens ont couru derrière et sont arrivés là, tous aboyant toujours, comme si l’on était un canard impavide, ce n’était pas prévu de sentir la dent dans l’arrière du mollet, en haut. Pas du tout prévu, et surprenant en plus d’être douloureux. Il y a avait là une traîtrise indicible, une arnaque, toute la supercherie du monde dans ce trou laissé par une dent pointue, on n’avait pas peur l’instant d’avant la confiance était totale ; le chien petit et noir, sa dent, le maître qui disait de loin n’aie pas peur, pas méchant, faisaient à eux tous pencher le monde comme un grand plat vide et glissant d’où l’on tombe sans pouvoir se raccrocher à rien. Évidemment c’était au crépuscule. Entre chien et loup. 

Et puis un jour on a tourné en rond, non plus autour de la boucle de la rivière, mais en rond, comme faisant des ronds dans l’eau ou faisant du sur place dans cette ville trop connue, c’est ça l’épine coincée entre les orteils, attention, faire gaffe en marchant, la méfiance devenue, le chien, le trop connu, les gens toujours les mêmes, et sortir et croiser le même monde, et sentir qu’au lieu d’être aimable ce même monde sans le vouloir devenait hostile, il y a cette hostilité dans le trop proche, le trop familier devient menace. Alors il avait fallu faire le ménage, de l’appartement et partir avec un balai et une serpillière dans le coffre de la voiture. 

Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, la folle aventure de l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent tout l'été, 140 contributeurs à demi égarés dans la langue et dans la ville !