samedi 24 novembre 2018

Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

On écrivait pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait des histoires dans lesquelles on disait qu’il fallait des histoires pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait pour croire encore que c’était possible que tout n’aille pas de mal en pis. On écrivait pour penser aux gens morts avant nous, à leur grands bras refermés sous la terre, à leurs mâchoires serrées dans les creux. On écrivait parce qu’un jour on avait croisé des ossements au cimetière, bonjour, en haut d’un tas de terre fraîchement retournée, et ce n’était pas des squelettes de rongeurs comme ceux qu’on trouve dans les champs, pour la simple raison que ce n’était pas un cimetière de rongeurs, mais un champ d’os humains, un endroit où laisser les morts tranquilles le temps de devenir squelettes, le temps de lire quelques livres, d’attendre qu’il fasse vraiment froid et que les fleurs soient fanées, les autres vivants devenus des morts en boîte. Ensuite on retournait la terre et hop, un petit tibia blanc sur la motte de terre humide.
Alors on repartait en pensant que la mort était un bon sujet pour écrire, qu’écrire la mort ferait semblant de ne pas voir le monde décrépir, et peut-être le reconstruire. On écrivait que les textes étaient des grands morceaux vivants, qu’ils faisaient le monde toujours plus riche d’un assemblage de mots comme ceci comme cela, que de toutes ces langues bien vivantes il sortirait sans doute quelque chose de bon. On écrivait parce que ça faisait un sens par où aller, par où marcher dans le monde décrépitant, c’était toujours ça de pris sur la mort et la gabegie du siècle. On écrivait parce que c’était toujours mieux que d’aller pleurer sur les étiquettes en carton blanc des magasins, que d’aller contribuer à ces sortes d’esclavages un peu partout dès qu’on sortait son portefeuille, on s’était tous mis à écrire comme une respiration, inspirer le monde, souffler dans la langue, inspirer le monde, souffler dans la langue, comme un bouche-à-bouche ultime pour redonner vie à ce qui, dans l’ensemble, était mourant.
Et ça en faisait des lignes d’écriture, tous ces sauvetages de l’ensemble mort ou mourant, les massages cardiaques des poètes avec leurs brèves tentatives, les gyrophares du théâtre qui éclairaient le creux de la nuit, tous ces textes qui se répétaient en planant sur les grands champs moribonds. Toutes les petites lettres dessinées tapées, elles s’inscrivaient partout, codées avec des uns des zéros des petites impulsions électriques, gravées dans le marbre des réseaux, circulant dans des grands fils de fibre sous-marine quand personne n’y pense, comme ces animaux marins du tout au fond qu’on ne connaît pas, ceux qui font de la lumière dans le noir alors que personne n’a besoin d’une lampe pour lire, langues du monde invisibles et pourtant fixées à jamais, qu’est-ce qu’on ferait de tout ça, comment ce serait quand ce serait fini, la grande coupure de tout, ou quand ça repartirait, comme quand la lumière se rallume alors que tu viens de trouver une bougie, ta quête n’a plus de sens et la satisfaction s’évapore avec la lumière la gredine, qu’est-ce qu’il resterait de tous ces petits dessins de mots qui n’attendaient que d’être lus pour devenir des images des sons, réveiller des sens. Rêver éveillé, décence de la modernité. Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

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