dimanche 19 mai 2019

Artalburite #4

22/05/19

Ce soir je suis calme. Tout s'apaise peu à peu. Je suis dans mon lit, je suçote le u de boulangerie, son goût de chocolatine chaude. Les perruches dorment dans leurs grottes. Je suis toujours dans l'intestin du tapir. Pierre Barrault a quitté son fauteuil. Mon nénuphar est une palette en bois brut vêtue d'un plaid vert, on dirait la peau d'un martien. Les parois sont couvertes d'une végétation sous-marine multicolore qui ondule dans le courant d'air. Je me demande d'où vient ce courant d'air. Je lève mon museau et me redresse sur mes pattes avant car je sens une odeur étrange, que je n'ai jamais sentie auparavant. Quelque chose me dit que nous arrivons dans un domaine inconnu, sans doute celui de Cron. Je coasse pour attirer l'attention, au cas où. Le camion s'arrête brutalement. Les perruches s'ébrouent. Pierre Barrault se retourne. Son visage est méconnaissable. Je coasse plus fort. Je me lève. En étirant le b de boulangerie j'obtiens une corde aussi solide que du boyau de chat. J'attache solidement Pierre Barrault à son fauteuil. J'attends patiemment. J'aboie un peu pour faire passer le temps, ou les kilomètres. Pierre Barrault ne dit rien, il me toise. Je conduis le camion. Je suis le grand chien rouge assis à côté de moi. Je suis le grand chien rouge qui surveille Pierre Barrault attaché à l'arrière du camion, dissimulé sous un plaid vert martien. Krastaner apparaît sur le bord de la route. Il nous fait signe de garer le camion sur la bande d'arrêt d'urgence. Je saute du camion et lui fais la fête en jappant joyeusement et en bavant abondamment sur son costume. Je descends du camion et j'obéis à l'ordre qu'il me donne d'ouvrir le container dans lequel est caché Pierre Barrault. Il fait un tour dans l'intestin du tapir en tordant un peu son museau noir et blanc dans différentes directions. Le blaireau a l'odorat fin, chacun sait ça. Pourtant, il ne repère pas Pierre Barrault. Les perroquets mauves sont silencieux, à l'exception du plus jeune qui gémit sur l'air de l'Internationale au moment où Krastaner-Blaireau descend du camion. Il se retourne brièvement mais je jappe plus fort et lui mordille le petit doigt de la main droite, détournant son attention.
Nous sommes provisoirement tranquilles.

samedi 18 mai 2019

Artalburite #5

26 mai 2019

Je suis dans une sorte de centre de vacances, ou peut-être est-ce un orphelinat pour adultes. Je cherche mes amies. Pierre Barrault s'est libéré de ses boyaux de chat et roule à vive allure sur une route toute droite au milieu d'un désert de poussière. Les perroquets mauves s'agitent dans les cavités de Pierre Barrault, le vent qui s'engouffre par la fenêtre leur donne des envies d'envol. Je suis le grand chien rouge brillant assoupi sur le siège du passager. Je somnole, bercé par le bruit du moteur. A l'orphelinat-lycée, je retrouve Guillonne Balaguer et une autre amie. Nous prenons la mer dans une barque légère qui rase l'eau bleue turquoise du Pacifique. C'est Guillonne qui rame et pilote. Nous sommes loin de Krastaner-Blaireau et pourtant l'inquiétude est toujours palpable. Nous voguons en haute mer sur cette barque très fine, comme un tapis volant, pour ciel la mer. Mes perruches vertes et jaunes pépient doucement dans mes cavités, le vent marin leur donne des envies d'envol. J'ai peur de perdre mon ordinateur dans l'eau salée. Nous arrivons en vue d'une petite île du Pacifique. La barque tangue d'une façon impressionnante. Je me demande comment Guillonne Balaguer peut savoir si bien se repérer, en pleine mer, comment trouve-t-elle son chemin ? L'océan paraît immense. Nous accostons sur la petite île. Ma mère et une de mes sœurs descendent de la barque. Au milieu de l'île, Pierre Barrault est assis sur son fauteuil, entouré de deux grands lapins orange brillants qu'il carresse d'une main nonchalante. Son visage a retrouvé sa forme habituelle, tous les éléments sont au bon endroit. Sauf peut-être les oreilles, qui ont rétréci, se sont multipliées par mille et ornent ses pommettes en battant des ailes comme une tribu de petits papillons. Il m'informe qu'il a pris la place de Cron. Il l'a ligoté sur une palette en bois brut avec les boyaux de trois chats, puis l'a revêtu du plaid en peau d'extra-terrestre. Cron est seul au milieu du désert de poussière. Il fera le régal des cactus fructivores, qui ne manqueront pas de le prendre pour une papaye. Krastaner-Blaireau est le lapin orange de gauche, ce qui permet à Pierre Barrault de le surveiller. Tout va bien. Le lapin orange de gauche porte une laisse en cuir avec un collier hérissé de piquants qui pénètrent un peu dans sa peau. Nous sommes paisibles. Les perruches s'envolent en chantant, à bouche fermée, le Chant des partisans, devant un  coucher de soleil somptueux, vert et violet. Guillone dit que c'est bien fait pour Krastaner-Blaireau, le lapin orange, le collier à piquants. Je suis pied nus dans le sable, les cavités se referment une à une. Nous ramassons du bois pour le feu. Nous cuisons de grandes carottes jaunes et très belles.

vendredi 17 mai 2019

Artalburite #6

29 mai 2019

Je suis chez moi. Dans la cuisine précisément. C’est confortable, d’être chez soi. Je travaille un peu dans ma tête en regardant par la fenêtre de la cuisine. Je me dis que c’est bien, d’être là. Tranquille. Soudain on frappe à la porte. Je l’ouvre. Derrière la porte se trouvent un petit homme aux yeux clairs avec des dents un peu écartées, et un vieil homme qui porte des lunettes dont les verres sont retournés sur son front. Ils me sourient à grandes dents. Je comprends très vite qu’il s’agit de Cron et Claurpioure. Les deux hommes entrent dans la cuisine, et me présentent une brochure avec un cœur, un poisson et un signe étrange. Ils me demandent si je sais qui dirige le monde. J’ai envie de répondre les lobbies mais je préfère attendre la suite. Claurpioure dit qu’il en a marre de parler, et me demande un verre d’eau. Je lui remplis un verre d’eau au robinet, et lorsque je le retourne pour le lui donner, Claurpioure tient dans sa main un verre d’eau sur lequel il a posé sa main à plat. Cron est à l’intérieur, il s’agite comme un enfant grenouille. Claurpioure me regarde et me dit je ne vais quand même pas le boire. Je lui dis que ça suffit, les jeux bêtes, et je le chasse avec un torchon pour essuyer la vaisselle. Il s’enfuit en criant merci de m’avoir aidé à l’attraper, nous sommes tranquilles à présent.
Je retourne devant la fenêtre, je fais chauffer de l’eau pour un thé.

jeudi 16 mai 2019

Artalburite#7

30/05/19
C’est mon anniversaire. Jean-François Lyotard m’offre un carnet sur lequel il est écrit Discours de légitimation des croquettes pour chats. Je décide d’y faire le récit de mes aventures avec les perruches. Je m’installe à mon second bureau, celui pour écrire. Je suis dans la cuisine. Pierre Barrault est couché sur un tas de petits serpillières humides. Il ronronne. Mon mari rentre du travail. Je retire mon tablier, Chéri, le repas est prêt. Il me répond Tu as vu, je t’ai offert un chat. Moi : Ce n’est pas un chat, Chéri, c’est Pierre Barrault. Lui : Ah, mince, ils ont du se tromper, à l’animalerie. Nous dégustons le dîner qui est trop cuit, j’en rougis de honte. Les cicatrices des perruches me font mal, elles chauffent. Mon mari sort pour tondre la pelouse. Je nourris Pierre Barrault, qui semble préférer la pâtée aux croquettes. Il miaule de satisfaction pendant que je le grattouille sous le menton. Ses moustaches sont juste sous son front et ses yeux ont pris la place de ses oreilles. Il a une ligne de petites oreilles de chat dressées le long de sa colonne vertébrale, comme ces dinosaures en plastique qu’on trouve à la jardinerie. Je le trouve très amusant, mais pas très pratique à caresser. Je prépare un nouveau rôti, je le recouvre d’une poudre orange malodorante. Je suis à mon bureau pour écrire, Émile Zola tape au carreau mais je refuse de lui ouvrir, il y a déjà trop de monde dans la maison. Je mets une crème à base de carotte sur mes cicatrices de perruches. Il frappe plus fort, je lui fais non non non avec mon index. J’en ai un peu marre, de ces histoires. Pierre Barrault arrive sur le balcon, il retrousse les babines et fait le gros dos. Avec ses oreilles dressées il est effrayant et grogne Emile Zola qui s’enfuit à toutes jambes. Je suis dans la cuisine, je lave le rôti avec une éponge et du produit vaisselle. Puis je l’arrose de vinaigre blanc et le glisse dans la machine à laver, à 250° pendant 45 minutes. Puis il me faut ramasser les crottes que Pierre Barrault a laissées un peu partout. Je le gronde gentiment. Il me répond Oh ça va, elles ressemblent à des crottes de lapins, et marmotte dans sa barbe, C’est pas la mort non plus. Je vais à la jardinerie, je lui achète un grand chien rouge brillant en souvenirs de nos aventures. Ils semble très satisfait et s’endort sur des serpillières. Elles sentent la lavande. Je remonte à mon second bureau, espérant écrire enfin paisiblement.

mercredi 15 mai 2019

Artalburite #8

8 juin 2019

Je suis dans le jardin du Luxembourg. Je suis assise sur une chaise métallique couleur vert d'eau. Je suis dans la cuisine dans ma maison. Pierre Barrault a déménagé, tout est calme, de son passage il reste seulement une légère odeur de lavande. Je pense que les choses vont s'arranger, peu à peu. Je revois mon médecin, ce voyage à Paris n'est peut-être pas une bonne idée. Je suis à Saint Sulpice et je m'aperçois que j'ai oublié les croquettes. Dans mon corps les cavités refermées des perruches ne demandent qu'à s'ouvrir, si elles avaient des mains elles les tendraient. Quelque chose n'est pas guéri. La proximité des livres, des auteurs et des éditeurs produit un ébouillantement intérieur. J'ai envie de retourner à la boxe. Je suis dans le jardin du Luxembourg et je m'entraîne avec un coach. Il a des yeux très bas, tellement bas qu'ils pourraient concurrencer ses oreilles, en taille et peut-être en écoute. Un gros nez tordu est posé juste au dessus de ses sourcils, les ailes de ce nez volettent tranquillement sur son front. Alors que je boxe ses poings, alors que je transpire en sautillant, les éléments de son visage reprennent une place ordinaire. Je suis dans la cuisine. Le four est rempli de linge sale, la chaleur tournante produit une drôle d'odeur, un peu safranée. L'odeur attire une multitude de petites chauve-souris qui viennent taper au carreau, peu à peu elles sont si nombreuses qu'il n'y a plus aucune lumière dans la cuisine. Je cherche une lampe torche. Je suis assise sur la chaise métallique. Les boxeurs poussent des petits grognements mais la voix d'Hédi Cherchour couvre le son de leurs poings frappés. Autour de ma chaise métallique, il y a d'autres chaises métalliques qui soutiennent des personnes aussi lumineuses que variées. Il y a Claire Lecoeur, il y a Anne Savelli et Virginie Gautier, il y a Guillaume Vissac , Hédi Cherchour et puis il y a Antonin Crenn, et Céline que j'ai rencontrée ce matin. Chaque personne est nimbée d'une lumière différente, spécifique. J'essaie de contenir l'ébrouement souterrain des perruches dans les cavités. Je sens qu'il va y avoir une nouvelle éclosion bientôt, mais je ne voudrais pas interrompre la lecture d'Hédi Cherchour. Je me concentre. Je boxe toujours. Sautille. Tape. Je suis dans l’Ami 8 « ça fait un peu peur : c’est la veine qui a fabriqué les enfants, la veine à l’avant de la voiture en marche et les enfants sur la banquette arrière. Une veine circule avec force de vivre et papiers d’identité.»* La veine de la mère est devant mes yeux, à l'avant de la voiture. Je suis dans la voiture, à l'arrière. Mon frère et ma sœur jouent à la boxe sur la banquette arrière. Ça fait un bruit de claquement sec. Je suis sur ma chaise métallique, j'écoute Hédi Cherchour et mon corps devient langue. Pas une seule et grande langue, mais une multitude de petites langues qui luisent crachouillent et postillonnent. Les langues s'agitent au rythme de la voix d'Hédi Cherchour, le texte cinglant qui ferraille avec le vent fait bruire les langues dans ce jardin. Comme France culture, la pluie apaise les perruches, à l'intérieur de mes cavités. Je suis un peu gênée, je me demande si les autres personnes présentes voient toutes les langues qui se meuvent dans l'air de cette après-midi tranquille. Je suis allongée dans la canopée au sommet des arbres du jardin. Le son de la voix d'Hédi me parvient, comme les claquements répétés des gants de boxe. Je regarde le ciel traversé par le serpent lové dans la veine de la mère, « le serpent est le signe des Abid Cheraga »*. Je regarde le ciel qui ressemble à ma mère. D’en haut on voit tout le jardin. Je boxe encore un peu les gants du coach jusqu'à ce que les éléments de son visage soient revenus à leur place. Les chaises métalliques sont vides. A la place des personnes, leurs clartés assises ici l’instant d’avant, il ne reste que quelques gouttes d'eau. Je vais acheter un petit paquet de croquettes au cas où, je rendors les perruches en leur récitant un poème de René Char, quand on a une fois ouvert les yeux, on ne peut plus dormir. Une perruche à peine éclose me rétorque avec aplomb que la citation n’est pas exacte et qu'il s'agit d'un poème de Pierre Reverdy. En passant à hauteur d'un véhicule j'examine mon reflet dans une vitre pour m'assurer que les langues ondulantes ne sont plus visibles. Mon corps a repris sa forme initiale. Les perruches brisent une à une l'opercule fragile de mes cavités. Je me demande si j'irai écouter les lectures hommage à Antoine Emaz demain, que va-t-il encore se passer ? Je rejoins les autres au Marché de la Poésie. Je me fais discrète. Tout cela est bien gênant et me complique l'existence.

* les citations sont extraites du livre d'Hédi Cherchour, Nouvelles de la ferraille et du vent, aux éditions publie.net.

dimanche 12 mai 2019

Semainier ou peut-être journal #6 Toujours dans la flotte

Aujourd’hui j’avais décidé,
Ou plutôt devrais-je dire “j’avais décidé pour moi aujourd’hui”,
Ou encore “le moi d’hier avait décidé pour celui d’aujourd’hui”...

Bref, il était convenu avec mon agenda et une part jamais unanime de moi-même, que je devais travailler jusqu’à 15h, ensuite écrire. Et retravailler vers 17h. 

Cela vient d’un constat : mes temps d’écriture durent souvent 1h30 à 2h, ensuite il y a comme un tarissement de la source. Il faut attendre, laisser passer du temps, faire autre chose, et revenir à l’écriture, revenir à l’écrire. Quelque chose doit se reconstituer avant de pouvoir à nouveau écrire.

L’envie, le désir, le courage. 

J’écris ici maintenant parce que mon ventre est un peu noué par des questions que me posent le travail, et qui ne sont pas solubles dans l’écriture. J’écris ici parce que les questions se chevauchent dans ma tête, sur ma tête, comme mes cheveux les boucles posées n’importe comment sur mon crâne, que je tri-cote-pote. 

Hier soir, par exemple, j’ai repris un texte un peu long sur lequel j’ai eu, il y a peu, un retour encourageant, ce qui me pousse à me remettre à l’ouvrage. J’ai repris ce texte en le regardant globalement, en cherchant comment agencer mieux les chapitres (tiens c’est drôle, j’avais écrit agender à la place d’agencer, lapsus qui désigne la décision prise par un moi autre que celui du présent*...) - que réécrire, ajouter, retirer ? Pour moi cette étape du travail est pire que tout. En tout cas, sur ce texte là. En tout cas, maintenant. C’est beaucoup plus simple de suivre le fil fragmentaire qui me fait écrire, texte après texte, sans poser de questions. Quand vient le moment d’attraper le texte dans son ensemble, de le secouer, d'en questionner l’agencement, ce qui vient avant ce qui vient après... Je me trouve au pied d’un haut mur avec un sentiment de noyade. 

Imaginez que vous êtes devant un grand mur lisse, voire un peu visqueux du fait de ce qui a pu pousser le long du mur, du fait de la présence continue de l’eau, et que vous êtes supposé.e grimper le long de ce mur. Il n’y a aucune prise, de là où vous êtes vous ne voyez aucune d’alternative...

BIM ! Ici ceux qui suivent remarqueront que revient une précédente métaphore, celle du tourbillon au pied de la chute d’eau. Drôle de voir arriver une autre métaphore aquatique avec sensation de noyade et de hauteur. Curieux motif pour l'écriture. "Faudra que j’en cause à l’Homme au Divan", comme dirait Sophie Jaussi. 

*Et BIM ! Je reviens sur agender. Est-ce qu’il ne s’agit pas simplement de cela ? Plutôt que vouloir grimper le mur lisse ; écrire, et prévoir qu’un autre moi, un jour ou un autre, va ré-agencer. Agender l’agencement à d’autres calendes, en somme. Reporter les remaniements. Écrire sans tergiverser. Tergi – verser (l’eau, du haut de la chute). C’est moi qui jette l’eau d’en haut, et c’est encore moi qui me noie au pied du mur, comme l’Artalbur de Pierre Barrault qui se fait écraser par le bus à l’arrière duquel il se trouve. Le dédoublement est sans doute le meilleur moyen de tourner le dos et de fuir, selon l’étymologie de tergiverser. 

On est toujours seul avec ses sois quand on écrit. Aujourd’hui ils sont plus bruyants que d’habitude. 

Je suis venue ici pour les faire (parler) taire. 

Merci de votre écoute ♥



L'aide à l'emploi : les coups de langage de Pierre Barrault, ouvrier à la chaîne signifiante

Ce matin j'ai fini le livre de Pierre Barrault, L'aide à l'emploi. 

Ou plus exactement, m'étant réveillée trop tôt pour un dimanche, j'ai lu quelques pages situées à la fin du livre, puis je me suis rendormie. J'étais dans une réunion de travail au cours de laquelle je proposais qu'on demande un stage de formation à la détection des lapins rouges brillants. Ma voix se perdait dans les dénégations des personnes présentes. Notamment une femme, dont je m’apercevais avec horreur que son nom n'était rien d'autre que l'anagramme de Muriel Pénicaud. 

En me réveillant j'ai pensé à nos voisins qui ont récemment fait de longs travaux consistant à bétonner entièrement l'espace autour de leur maison. A la fin du chantier, la phase de décoration a consisté dans l'installation de deux grands chiens rouges brillants. Alors que ces travaux n'ont pas vraiment d'impact sur mon quotidien, cela fait plusieurs semaines que je nourris un ressentiment assez féroce à leur égard. Ce matin j'ai compris pourquoi : ils travaillent pour Cron. 

Je crois que Pierre Barrault parle facilement de physique quantique pour expliquer sont travail, notamment à propos de Clonk. Mais j'ai évité de trop l'écouter jusqu'ici parce que je voulais d'abord lire ses livres. Dans L'aide à l'emploi, s'il fait fonctionner la mécanique quantique, c'est au rythme huilé du rêve. On passe d'un lieu à un autre par une porte ou un couloir ; le personnage est susceptible de faire plusieurs choses à la fois ; on est dans un monde un peu différent du notre, l'univers semble s'être déplacé de quelques mètres, et pour autant le rêve éveillé d'Artalbur (dont on se gardera bien de chercher qui il peut désigner - joie toujours renouvelée de l'anagramme) parle au plus près de chacun de nous : ce que Pierre Barrault saisit à travers ce récit où l'on passe du rire au frisson d'horreur, c'est l'expérience subjective du contrôle social. Il me semble que si on est séduit par L'aide à l'emploi aujourd'hui, c'est parce qu'il donne une forme précise au sentiment confus d'être pris dans les rouages d'un monde absurde, et qu'il fait émerger nettement les modalités du rapport de domination-soumission spécifiques des organisations de travail contemporaines, et leur pendant, la quête du "retour à l'emploi" : simulacres, humiliations, frottements entre l'intime et le social, sentiments de honte et de culpabilité, pulsions violentes qui changent d'objet... A travers un récit chargé d'absurde, c'est bien le réel de notre condition sociale qui est pris dans les rais du texte.

Ce n'est pas tout. Je lis aussi L'aide à l'emploi comme une voie d'émancipation possible. Face à un pouvoir qui raconte des histoires et se joue du langage pour le tirer à son avantage, Pierre Barrault multiplie les "coups de langage", au sens de Lyotard : c'est-à-dire qu'il reprend le pouvoir sur le langage en le tordant pour dire ce qu'il a à dire : il déplace les limites de ce qu'il est possible de dire, produit un récit qui dit autre chose que ce qu'on croit qu'il dit. J'écoutais hier le psychanalyste Gérard Pommier dire que les psychanalystes étaient des "ouvriers à la chaîne... signifiante". Je me demande si ce n'est pas aussi le cas de l'écrivain Pierre Barrault : il produit une chaîne signifiante qui éclaire, à la manière d'un stroboscope, des bribes de l'inconscient collectif. 

Artalbur ne veut pas travailler. Il cherche un emploi. Espérons que Pierre Barrault quant à lui ne trouve pas trop d'emploi, et puisse poursuive son précieux travail de la langue. Pour cela achetez, offrez, parlez de son livre !

mercredi 8 mai 2019

Semainier ou peut-être journal #5 Du cinéma à la maison et de deux ou trois autres choses

Le mercredi 8 mai fût totalement pluvieux. Une belle occasion de se lever tard. En me levant je pensais écrire, je pensais à tout ce que je voulais écrire, ou plutôt à tout ce que j'avais à écrire. Et puis j'ai passé la journée à travailler, à travailler pour le travail rémunéré, j'entends : un cours à préparer sur la notion de transfert dans la relation éducative, et les derniers ajustements pour le quatrième jour de la formation sur l'écriture, vendredi. 

Parfois écrire c'est ne pas écrire. Je lâche prise un peu, je suis moins raide, moins dans la tension du vouloir faire. Dans quelques semaines je serai quasiment débarrassée de mes derniers chantiers de travail avant l'été, je pourrai prendre du temps. Alors je suis plus calme. 

Et quand je dis que j'ai travaillé toute la journée, ce n'est pas tout à fait vrai : il y a eu plusieurs sessions de bagarres-câlins avec F., qui en est friand en ce moment, et je dis rarement non ; j'ai aussi pris le temps d'organiser un peu mon séjour près de Poitiers en juillet, pour l'atelier "de la voix des mots et du son" qui sera animé par François Bon pendant le festival Rencontres d'Archipels. On a réservé un gîte à plusieurs avec les copin.e.s des ateliers du Tiers Livre et ça, c'est drôlement chouette. 

Je voulais aller au cinéma la semaine dernière, j'ai même demandé des idées de films sur fb, et finalement on n'y est pas allé. Enfin, si. On est allé voir le Dumbo de Tim Burton, en famille, mais je l'ai moyennement apprécié, je ne m'attendais pas à une copie aussi précise du dessin animé. Pour le reste, je me suis dit que le ciné c'était bien à la maison aussi. Une flemme inouïe me retient de sortir quand ce n'est pas absolument nécessaire : pour les courses, pour le travail ou pour courir dans la campagne. L'envie de sorties citadines me reviendra bien assez tôt, avec la chaleur, avec l'été. Ce soir on a regardé un film de Lubitsch, Rendez-vous - The shop around the corner - de 1940. Noirs et blancs sublimes, précision des dialogues et beaucoup d'humour. Curieusement, les personnages parlent de leurs problèmes de fric, de ce que coûte ceci et cela, de leur crainte du chômage. J'ai fait une petite sieste pendant le film mais je me suis régalée.

Sinon, je poursuis les lectures parallèles. Thérèse Raquin est déjà un vieux souvenir. Je me réjouis de lire l'Aide à l'emploi après Clonk, c'est vraiment jubilatoire ce que Pierre Barrault s'autorise avec le langage. Mes insomnies sont toujours peuplées par les personnages puissants d'Hédi Cherchour dans ses Nouvelles de la ferraille et du vent. J'ai aussi commencé L'Affaire la Pérouse, d'Anne-James Chaton, qui me donne envie de le lire à voix haute tout entier. J'ai de plus en plus envie de faire des vidéos de lecture à haute voix. Lire les textes d'autres c'est peut-être moins engageant. J'ai aussi craqué pour Elle regarde passer les gens, du même AJ Chaton, parce que j'ai été complètement happée par le peu que j'en ai lu, et c'est encore la faute de François Bon. Comme je pensais offrir les deux livres de Chaton (après les avoir lus), j'ai aussi acheté, pour moi, Elles en chambre de Juliette Mézenc. Mais finalement je ne sais pas si je vais avoir envie d'offrir les deux autres. En tout cas, je me suis rendue compte seulement en rentrant que Elles en chambre et Elle regarde passer les gens se dialoguaient drôlement : Juliette Mézenc y parle des lieux d'écriture de femmes écrivains (dont Monique Wittig, encore une lecture à venir, les Guérillères sort en poche en septembre, j'attendrai), tandis qu'Anne-James Chaton saisit le quotidien de treize femmes célèbres qu'il rend anonymes. Ce sera parallèle encore. La construction du bouquin de Juliette Mezenc m'intrigue, il y aussi des textes d'auteures contemporaines qui parlent de leurs lieux d'écriture et à la fin des liens hypertexte, j'ai vraiment hâte.

dimanche 5 mai 2019

Thérèse Raquin ou Zola précurseur de la psychanalyse ?

Ça faisait fort longtemps que je n'avais lu un Zola. La lecture ordonnée des Rougon-Macquart me poursuit depuis l'adolescence, et je me suis arrêtée il y a quelques années, après La bête humaine. Et voilà, il a suffit que J. soit forcé de lire Thérèse Raquin pendant ces vacances, pour que je replonge, au prétexte d'un sursaut de solidarité maternelle. 

Bon, soyons clairs : il est un peu ennuyeux, ce roman. Entre nous, c'est sans doute un assez bon moyen de dégoûter la jeunesse de la littérature : il faut se farcir un texte long - relativement à l'intrigue - et particulièrement glauque. En deux mots : Thérèse Raquin, orpheline, est élevée par sa tante avec son cousin Camille, un avorton souffreteux qu'elle épouse sans amour dès vingt ans. Très tôt dans le roman, elle vit une passion adultère avec un ami de son mari, Laurent. Passion qui les conduit à tuer Camille ; on est au premier tiers du roman, le mari est noyé, je me demande avec une certaine inquiétude (et des pensées pour mon fils) comment les deux amants vont nous occuper les deux tiers restant. Même si le plan se déroule selon leurs souhaits - ils finissent par se marier, au milieu du roman, avec l'assentiment de l'entourage - les tendances sombres et fatalistes de Zola se mettent en travers de leur chemin, leur apportant tourments, culpabilité, hallucinations morbides... Que du bonheur ! Lorsque enfin ils se retrouvent ensemble, au lieu de s'aimer sauvagement comme au début du livre, ils sont hantés par le fantôme du mari défunt, qui vient chaque nuit se coucher dans leur lit, ou plutôt dans leurs hallucinations, avec sa sale tronche de noyé et ses mauvaises odeurs. La deuxième moitié du livre raconte par le menu leurs tentatives désespérées de survivre à cette situation cauchemardesque, sous les yeux de la vieille tante devenue paralysée et muette, qui se trouve obligée de subir leurs confidences en long en large et en travers sans pouvoir rien répondre. Non contente de découvrir un par un les détails de la mort de son fils, elle de dépend des deux meurtriers pour sa survie quotidienne. Les deux jeunes gens se haïssent profondément, essaient à s'entretuer et finissent pas se suicider ensemble, sous les yeux de la vieille qui jubile sombrement. Bref, c'est tout à fait charmant, digne d'un fait divers dans un EHPAD, version XIXème siècle.

A 20 ans, je rêvais de faire une thèse sur Zola en littérature et sociologie. Cette lecture de Thérèse Raquin, et sans doute mes préoccupations d'aujourd'hui, m'ont ramenée au Zola psychologue. Bien sûr ce n'est pas une nouveauté, sa curiosité pour les travaux de Charcot sur l'hystérie, l'ambition "physiologiste" des Rougon-Macquart, son intérêt pour la maladie mentale etc... Mais avec Thérèse Raquin, on se situe en amont du projet de rapprocher science et littérature dans une étude sur l'hérédité. Il l'écrit vers 1866, soit près de vingt ans avant de fréquenter le salon de Charcot et - peut-être, je n'ai pas vérifié - d'y croiser Freud. Or, ce qui m'a étonnée, c'est de trouver à deux reprises dans ce texte des passages qui font une place singulière à la parole et au langage. 

D'abord, la nuit de noces, qu'ils occupent à parler plutôt qu'à jouir de la liberté de s'aimer :
"Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils cachaient sous la banalité des paroles. [...] Ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient pas entre eux, se démentaient ; tout leur être s'employait à l'échange silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille ; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient ainsi, à cœur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase ; ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de Camille, les affolaient peu à peu ; ils voyaient bien qu'ils se devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent leur causerie." (p. 99*)

Qu'est-ce que c'est que ça ? Au lieu d'un dialogue, une description du dialogue. Ce pourrait être le "jeu [...] entre la conversation et la sous-conversation" dont Sarraute parle près d'un siècle plus tard dans l’Ère du soupçon. Les paroles échangées disent à la fois ce qu'elles disent et bien autre chose. Le langage ne dit pas ce qu'il prétend dire, les mots ne signifient rien en dehors de ce qu'un autre entend. Dès lors, il vaut mieux se taire pour éviter de révéler ce qui nous agite, qui pourrait se dire sans le vouloir... On dirait bien que Zola effleure du bout de la plume la notion d'Inconscient, avec son air de ne pas y toucher.

Un autre passage que j'ai trouvé frappant : lorsque sa tante est devenue totalement paralysée et muette, Thérèse se traîne fréquemment à ses pieds pour lui parler de la mort de Camille et de ses propres remords.

"Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant ; elle prenait une voix de petite fille malade tantôt brève, tantôt plaintive ; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle descendait à la boutique, calmée, na craignant plus d'éclater en sanglots nerveux devant ses clientes." (p. 145)

Bien sûr, c'est une confession, la religion n'est pas loin. Mais le choix d'un personnage muet, qui n'absoudra jamais le crime qui est énoncé, et le soulagement, voire la jouissance, que Thérèse paraît trouver dans la parole, évoque curieusement le dispositif de la cure psychanalytique : elle évoque un trauma, avec une voix de petite fille, jusqu'à oublier celle qui l'écoute et poursuivre "dans le rêve". Étrange, non ?

En farfouillant sur le net, j'ai trouvé une ou deux mentions selon lesquelles Freud se serait beaucoup intéressé à Zola. Je ne suis pas allée plus loin, mais ça semble un terrain de recherche fructueux, et sans doute déjà exploré. En tout cas, ce que je retiens de Thérèse Raquin, au delà du caractère franchement moralisateur de l'intrigue (on ne peut vivre heureux quand on a commis un crime) c'est l'idée que l’expérience que le sujet fait de son histoire est toujours décalée de la réalité objective, et que la réalisation du désir peut rencontrer bien des entraves intérieures. A force de fricoter ensemble, Eros et Thanatos ont davantage d'avenir commun que les personnages principaux de ce roman.

*J'ai travaillé sur l'ebook du projet Gutenberg


jeudi 2 mai 2019

Poésie du tremblement (et des canads sans tête)

Levée bien avant l'aube pour aller aux salins de Frontignan avec Jules Air et Benjamin Lpc. On craignait les nuages, ils nous ont ravis. Les flamants roses nous ont fait faux bond, on manque d'entraînement. Le reste de la matinée consacré à des conneries. Puis quatre ados à table, un peu piano et l'après-midi sur l'enregistrement et le montage, jusqu'à maintenant.



Ce levant m'a semblé à point pour accompagner l'un des textes en cours. Oui, c'est simplement ça, l'image pour accompagner le texte. Bien peu d'ambition, à part celle de me forcer à dire, même si je ne suis toujours pas courageuse pour Audacity - François va encore râler et il aura un peu raison.

C'est juste l'idée d'aller au bout d'un truc. Et puis essayer, améliorer, tranches par tranches.

Une chose importante quand même : pousser le texte. A force de l'entendre dans ma bouche, le texte retravaille. Peut-être que la vidéo n'est qu'un petit endroit du processus. J'avais pas pensé comme ça encore.

Ah oui, et j'oubliais : c'est le début d'une série, enfin, disons qu'il y aura de quoi faire au moins une autre vidéo avec ce texte. Il continue, on verra bien jusqu'où...