dimanche 5 mai 2019

Thérèse Raquin ou Zola précurseur de la psychanalyse ?

Ça faisait fort longtemps que je n'avais lu un Zola. La lecture ordonnée des Rougon-Macquart me poursuit depuis l'adolescence, et je me suis arrêtée il y a quelques années, après La bête humaine. Et voilà, il a suffit que J. soit forcé de lire Thérèse Raquin pendant ces vacances, pour que je replonge, au prétexte d'un sursaut de solidarité maternelle. 

Bon, soyons clairs : il est un peu ennuyeux, ce roman. Entre nous, c'est sans doute un assez bon moyen de dégoûter la jeunesse de la littérature : il faut se farcir un texte long - relativement à l'intrigue - et particulièrement glauque. En deux mots : Thérèse Raquin, orpheline, est élevée par sa tante avec son cousin Camille, un avorton souffreteux qu'elle épouse sans amour dès vingt ans. Très tôt dans le roman, elle vit une passion adultère avec un ami de son mari, Laurent. Passion qui les conduit à tuer Camille ; on est au premier tiers du roman, le mari est noyé, je me demande avec une certaine inquiétude (et des pensées pour mon fils) comment les deux amants vont nous occuper les deux tiers restant. Même si le plan se déroule selon leurs souhaits - ils finissent par se marier, au milieu du roman, avec l'assentiment de l'entourage - les tendances sombres et fatalistes de Zola se mettent en travers de leur chemin, leur apportant tourments, culpabilité, hallucinations morbides... Que du bonheur ! Lorsque enfin ils se retrouvent ensemble, au lieu de s'aimer sauvagement comme au début du livre, ils sont hantés par le fantôme du mari défunt, qui vient chaque nuit se coucher dans leur lit, ou plutôt dans leurs hallucinations, avec sa sale tronche de noyé et ses mauvaises odeurs. La deuxième moitié du livre raconte par le menu leurs tentatives désespérées de survivre à cette situation cauchemardesque, sous les yeux de la vieille tante devenue paralysée et muette, qui se trouve obligée de subir leurs confidences en long en large et en travers sans pouvoir rien répondre. Non contente de découvrir un par un les détails de la mort de son fils, elle de dépend des deux meurtriers pour sa survie quotidienne. Les deux jeunes gens se haïssent profondément, essaient à s'entretuer et finissent pas se suicider ensemble, sous les yeux de la vieille qui jubile sombrement. Bref, c'est tout à fait charmant, digne d'un fait divers dans un EHPAD, version XIXème siècle.

A 20 ans, je rêvais de faire une thèse sur Zola en littérature et sociologie. Cette lecture de Thérèse Raquin, et sans doute mes préoccupations d'aujourd'hui, m'ont ramenée au Zola psychologue. Bien sûr ce n'est pas une nouveauté, sa curiosité pour les travaux de Charcot sur l'hystérie, l'ambition "physiologiste" des Rougon-Macquart, son intérêt pour la maladie mentale etc... Mais avec Thérèse Raquin, on se situe en amont du projet de rapprocher science et littérature dans une étude sur l'hérédité. Il l'écrit vers 1866, soit près de vingt ans avant de fréquenter le salon de Charcot et - peut-être, je n'ai pas vérifié - d'y croiser Freud. Or, ce qui m'a étonnée, c'est de trouver à deux reprises dans ce texte des passages qui font une place singulière à la parole et au langage. 

D'abord, la nuit de noces, qu'ils occupent à parler plutôt qu'à jouir de la liberté de s'aimer :
"Et malgré eux, par un étrange phénomène, tandis qu'ils prononçaient des mots vides, ils devinaient mutuellement les pensées qu'ils cachaient sous la banalité des paroles. [...] Ils tenaient toujours du regard une conversation suivie et muette, sous leur conversation à haute voix qui se traînait au hasard. Les mots qu'ils jetaient ça et là ne signifiaient rien, ne se liaient pas entre eux, se démentaient ; tout leur être s'employait à l'échange silencieux de leurs souvenirs épouvantés. Lorsque Laurent parlait des roses ou du feu, d'une chose ou d'une autre, Thérèse entendait parfaitement qu'il lui rappelait la lutte dans la barque, la chute sourde de Camille ; et, lorsque Thérèse répondait un oui ou un non à une question insignifiante, Laurent comprenait qu'elle disait se souvenir ou ne pas se souvenir d'un détail du crime. Ils causaient ainsi, à cœur ouvert, sans avoir besoin de mots, parlant d'autre chose. N'ayant d'ailleurs pas conscience des paroles qu'ils prononçaient, ils suivaient leurs pensées secrètes, phrase à phrase ; ils auraient pu brusquement continuer leurs confidences à voix haute, sans cesser de se comprendre. Cette sorte de divination, cet entêtement de leur mémoire à leur présenter sans cesse l'image de Camille, les affolaient peu à peu ; ils voyaient bien qu'ils se devinaient, et que, s'ils ne se taisaient pas, les mots allaient monter d'eux-mêmes à leur bouche, nommer le noyé, décrire l'assassinat. Alors ils serrèrent fortement les lèvres, ils cessèrent leur causerie." (p. 99*)

Qu'est-ce que c'est que ça ? Au lieu d'un dialogue, une description du dialogue. Ce pourrait être le "jeu [...] entre la conversation et la sous-conversation" dont Sarraute parle près d'un siècle plus tard dans l’Ère du soupçon. Les paroles échangées disent à la fois ce qu'elles disent et bien autre chose. Le langage ne dit pas ce qu'il prétend dire, les mots ne signifient rien en dehors de ce qu'un autre entend. Dès lors, il vaut mieux se taire pour éviter de révéler ce qui nous agite, qui pourrait se dire sans le vouloir... On dirait bien que Zola effleure du bout de la plume la notion d'Inconscient, avec son air de ne pas y toucher.

Un autre passage que j'ai trouvé frappant : lorsque sa tante est devenue totalement paralysée et muette, Thérèse se traîne fréquemment à ses pieds pour lui parler de la mort de Camille et de ses propres remords.

"Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du désespoir à l'espérance, se condamnant, puis se pardonnant ; elle prenait une voix de petite fille malade tantôt brève, tantôt plaintive ; elle s'aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obéissant à toutes les idées d'humilité et de fierté, de repentir et de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait qu'elle était agenouillée devant Mme Raquin, elle continuait son monologue dans le rêve. Quand elle s'était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle descendait à la boutique, calmée, na craignant plus d'éclater en sanglots nerveux devant ses clientes." (p. 145)

Bien sûr, c'est une confession, la religion n'est pas loin. Mais le choix d'un personnage muet, qui n'absoudra jamais le crime qui est énoncé, et le soulagement, voire la jouissance, que Thérèse paraît trouver dans la parole, évoque curieusement le dispositif de la cure psychanalytique : elle évoque un trauma, avec une voix de petite fille, jusqu'à oublier celle qui l'écoute et poursuivre "dans le rêve". Étrange, non ?

En farfouillant sur le net, j'ai trouvé une ou deux mentions selon lesquelles Freud se serait beaucoup intéressé à Zola. Je ne suis pas allée plus loin, mais ça semble un terrain de recherche fructueux, et sans doute déjà exploré. En tout cas, ce que je retiens de Thérèse Raquin, au delà du caractère franchement moralisateur de l'intrigue (on ne peut vivre heureux quand on a commis un crime) c'est l'idée que l’expérience que le sujet fait de son histoire est toujours décalée de la réalité objective, et que la réalisation du désir peut rencontrer bien des entraves intérieures. A force de fricoter ensemble, Eros et Thanatos ont davantage d'avenir commun que les personnages principaux de ce roman.

*J'ai travaillé sur l'ebook du projet Gutenberg


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