vendredi 12 mars 2010

Les hommes en général me plaisent beaucoup, Véronique Ovaldé

J'aime ce livre. L'écriture de Véronique Ovaldé est souvent inattendue, rare et poétique. C'est cru et juste en même temps. On sent la conjugaison du travail et du talent. Une histoire terrible, racontée avec des mots doux. Un livre pas ordinaire. Jetez-vous dessus !

lundi 8 mars 2010

4. Jour de soldes (Nouvelle)


–  T'entends, ce brouhaha ?
–  Ouais, y'a du monde.
–  Ils sentent bizarre. C'est quoi ?
–  Je sais pas, une odeur de chaleur. De linge humide dans la chaleur, plutôt.
–  Mais qu'est-ce qu'ils font ?
Ils regardent le prix, la taille, la couleur. Ils réfléchissent, ils se parlent à l'intérieur, ils pensent... A leur mère, à leur banquier, à ceux qu'ils voudraient séduire.
Pourquoi ils font ça ?
Dis, tu vas arrêter de me poser des questions tout le temps ?
Ben quoi ? C'est pour te faire parler. Et puis, ça passe le temps. Ça divertit.
C'est vrai qu'il est long.
Quoi donc ?
Le temps, voyons. Suis, un peu !
Enfin, au moins, la journée, il se passe des choses. Parce que la nuit... La nuit, c'est morne. Et moi, j'ai peur. Et froid.
Tiens ! Regarde là-bas, à la caisse : deux filles qui s'embrassent. C'est sexy, tu trouves pas ?
C'est vrai qu'elles sont jolies, toutes les deux. En plus, elles ont des boucles d'oreilles, dans le visage. C'est bizarre, les boucles d'oreilles dans le visage... Ça doit faire mal, tu crois pas ?
Mouais. Moi, ça me fait penser à...
A quoi ?
A... Nan, rien.


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Regarde celui-là, avec ce sac énorme. On dirait des livres, dedans. Tout ça de livres ! Dis-donc, là ça fait beaucoup...
Tu crois qu'il pourra tout lire ?
Je sais pas. Peut-être, s'il a rien à faire en ce moment. C'est bizarre, quand même, tout ça.
Tout ça quoi ?
Toutes ces choses qu'ils payent, qu'ils transportent chez eux. Tu crois que ça les aide à vivre ?
A vivre, je sais pas. T'te façon...
Quoi encore ? Tu peux pas finir tes phrases, un peu ?
Si, je peux. Regarde : de toute façon, la vie n'a pas beaucoup de sens. Alors acheter des trucs pour la remplir, si ça les amuse, c'est pas pire qu'autre chose.
Enfin, pas de sens, c'est vite dit : regarde ceux-là, avec leur bébé, ils en sont dingues. On dirait que cette petite face de lune rose est leur centre, leur soleil, ou même, j'sais pas, moi, leur univers tout entier ! Ils le couvrent, le découvrent, lui parlent, lui donnent à boire. Oh, ils lui ont même acheté des petites chaussettes... J'aimerais bien avoir un bébé, moi !
Mpppf ! Toi, un bébé ? Tu te prends pour qui, exactement ? Ou pour quoi, plutôt ? Tu sais, on est de passage, au milieu du grand bazar, de l'entropie universelle. Alors, les bébés, les livres, tout ça, c'est pareil : des trucs pour faire passer le temps.
Rhôôô, t'es déprimant, toi, aujourd'hui !  C'est les soldes, qui te font ça ?
Naaan, je pense vraiment ça. Simplement, je te l'avais pas encore dit. Je sens bien que ça te parle pas, ma philosophie.
Bah, on existe, alors autant vivre !
Non, toi, tout ce qui te plaît, c'est de les regarder vivre, les étudier, les comprendre. Et tu crois que ça donne un sens à ta vie ? Tu finiras dans la benne, comme nous tous !
Oh, ne recommence pas, avec ta benne ! Si j'ai envie de contempler les humains, j'ai bien le droit, quand même ! Et puis, ils m'amusent, avec leurs achats compulsifs... Pendant les soldes, on dirait que leur vie est mieux. Même les vendeuses croient que c'est moins cher !
Ah, tu vois, toi aussi, tu trouves ça vain.
Non, enfin... oui. Mais ce que je trouve vain, surtout, c'est les regarder passer avec ton regard vide, et ta main posée sur ta hanche. Et puis c'est faussement élégant, d'abord !
Ça, j'y peux pas grand chose, ma belle, je suis fait comme ça.
Rien ne t'empêche de t'intéresser à ce qui se passe. Tu pourrais faire un effort.
Oh ça va ! On discute, c'est déjà ça.
Tu m'étonnes ! Imagine, si en plus d'être immobiles, on était muets...
Ouais, on a de la chance : regarde celle-là, là-bas : assise, avec se grandes jambes croisées et sa posture réfléchie. Tu la vois ?
Oui, qu'est ce qu'elle a ?
Et ben, elle parle pas.
Quoi ? Comment tu sais ça ?
Avant que t'arrive, j'étais avec elle, en vitrine. Et... elle m'a jamais rien dit.
Tu lui a parlé ?
Non.
Comment ça ???
Attends, je savais pas que je pouvais, moi !
– Nan ! Tu veux dire que tu ne parlais pas, avant mon arrivée ?
Ben non, patate.
Rhôôô, c'est fou, ça ! Allez, soit pas gêné... T'es content de m'avoir rencontrée, alors ?
Ben oui, plutôt !
Tu veux dire que tes grands discours sur la vacuité de la vie, c'est pour m'impressionner ?
Un  peu. Et un peu je le pense vraiment, aussi. Et puis, j'aime bien parler de l'entropie, moi...
Tu m'aimes un peu, alors ?
Ben... On s'attache, à force. Et puis... te voir toute nue à côté de moi, à longueur de temps, c'est un peu étrange, tu vois ?
Oui, enfin, ça fait que quatre jours que les soldes ont commencé.
Tu sais bien que le temps est beaucoup plus long quand on est immobile.

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Hé ! Le revoilà : Le type avec les livres.
Et alors ?
Et alors, il passe et repasse, depuis tout à l'heure. Ah, le voilà qui s'arrête ! Ben tiens, il s'assied juste en face de nous, comme par hasard.
Ouais, bon. Tu vas pas encore te prendre la tête parce qu'un homme te regarde.
Toi, t'es jaloux ! Ouiii, tu disais, donc... que ma nudité te perturbait ?
J'ai dit que c'était bizarre, pas que ça me perturbait !
Nan mais regarde ! Il nous mate vraiment, le type...
Hmmm... Qui ça ?
Ben, l'homme aux livres !
C'est vrai qu'il est curieux, ce type : il pourrait lire, au lieu de nous regarder d'un air ahuri.
Le voilà qui sourit ! Ça devient gênant, là.
En même temps, tu reconnaitras que je suis mal placé pour appeler le vigile.
Bah, tant pis, c'est bientôt fini. Ça se vide.
Tiens, encore la vieille bourgeoise qui fait du scandale parce que sa robe est fichue.
En plus, elle est en train d'agresser la gentille vendeuse, tu sais, celle qui nous parle doucement quand elle nous habille... Non mais quelle vieille bique celle-là ! Elle doit vraiment rien avoir à faire de ses journées.
–  Nous non plus, remarque.
C'est pas faux. Mais nous, au moins, on se fait pas bassiner à longueur de journée par des abrutis qui viennent nous demander des trucs même pas possibles.
Mouais... Juste un type, avec des livres, qui nous regarde. Enfin, on est quelque part dans le cosmos, et pendant que l'univers poursuit son extension infinie, on regarde passer des mamies furieuses. Rien de grave, ma chérie.
Tu m'appelles chérie, maintenant ???
Oui. T'aimes pas ?
Si, j'aime... Ça accélère l'extension de l'univers, non ?

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Comme les rideaux métalliques commencent à descendre sur les devantures des magasins, je remonte du puits de ma torpeur, et me lève. De l'autre côté de la vitrine, le deux mannequins me lorgnent d'un oeil perplexe. J'ai l'impression qu'ils sourient.
Depuis qu'elle est partie -trois semaines enfermé dans une caverne de littérature- j'ai pensé sortir, faire de nouvelles provisions de rêve. Sauf que ça ne tourne plus très rond, là-haut.
Alors je quitte cette immense galerie marchande qui sent le chien mouillé. Une vieille femme me dépasse d'un pas coléreux, un sac plastique éculé sous le bras.
Je sors dans l'air glacial de la rue, et retourne chez moi, m'étourdir à coup de bouquins. Ça vaut mieux que d'écouter les mannequins nus bavarder un jour de soldes...

vendredi 5 mars 2010

5. Trop tard (Nouvelle)

Le vieux monsieur achève son nœud de cravate devant le miroir. Sous la chemise, son cœur est froid, comme coulé sous une fine chape de plomb. Il s'est levé avec la tristesse, et se demande maintenant si elle le quittera un jour. La matinée s'est écoulée sans un bruit, avec juste l'assaut régulier des souvenirs. Il a le sentiment d'être poursuivi par les ombres, et se laisse aller à leur ouvrir la porte. Suivant le rythme tranquille du vieil homme qui se prépare, des images traversent son esprit ; il est aspiré vers le passé, et à chaque fois tout son ventre se noue dans un crissement sec, le même que quand on marche dans la neige gelée. Il revoit la porte du lycée, ressent l'attente et le serrement de sa poitrine quand elle apparaissait, le cherchait du regard puis sautillait vers lui avec son sourire fier et ses grands yeux pleins d'éclats. Des éclats de sa lumière intérieure, de sa folie aussi, et de son désir pour lui. Il perçoit encore la chaleur enivrante de ses lèvres sur sa peau, se souvient de leurs baisers fébriles, de leurs étreintes fougueuses et maladroites. Il la voit soudain comme  un tableau de Picasso, morceaux de femme mal imbriqués, collés dans n'importe quel sens, mais qui donnent à l'ensemble une certaine justesse. A l'époque déjà rien n'était simple. Beaucoup trop de désirs, trop de gens à découvrir autour d'eux : il leur aurait fallu une île déserte... Réécrire les Liaisons dangereuses quand on a 17 ans, ce n'était pas la meilleure façon de bâtir une histoire solide. Sans doute. Mais ils étaient si jeunes que leur amour n'a pas pu patienter. Et voilà, malgré des vies très éloignées, ils ne se sont jamais vraiment abandonnés. Même durant les années où elle avait quitté le pays. Même durant les années où ils ont été mariés, chacun, à des êtres si différents. Bien sûr, ils ont construit, chacun de leur côté, des vies plutôt bien remplies, authentiques, avec assez d'amour partagé pour accueillir des enfants. Et à chaque fois qu'ils se sont croisés, forçant la main au hasard, ils ont compris qu'ils ne cesseraient jamais vraiment d'être ensemble.

De nouveau il est assailli par les images. Se souvient de leurs premières retrouvailles... Odéon, en pleine nuit. Elle avance d'un pas rapide sur le trottoir. Débouchant d'un porche, il se précipite sur elle, l'enlace, et pendant qu'elle dit dans un souffle « tu m'as fait peur ! », il se concentre sur la violente émotion que lui procure son odeur, qu'il n'a pas oubliée depuis 10 ans.

Puis des nuits passées à s'emplir l'un de l'autre, à faire des réserves d'odeurs, de douceur de peau, de regards langoureux. Indispensables provisions de sensualité parce que jamais ils ne savaient quel serait leur prochain rendez-vous, ni même s'il y en aurait un. Et puis la fois suivante, une fois encore, il se noyait dans son regard pur, partageant avec elle tout ce qu'il ne partageait avec personne d'autre.

Mais ce matin, le vieux monsieur est plein d'amertume. Le goût des regrets est âcre dans sa bouche, et pèse lourd sur son cœur éreinté. Il a le sentiment d'être passé à côté de l'essentiel, d'avoir raté son passage sur terre. Il sait qu'il est bien trop tard pour revenir en arrière et que même ce désespoir est vain. Mais rien à faire : la sensation d'avoir la poitrine dans un étau est bien pire que désagréable. Il cherche une issue à sa solitude toute neuve.

Non, il va pourtant falloir faire face. Se rendre à ce dernier rendez-vous, inéluctablement manqué. 

Il se coiffe et s'aperçoit qu'il tremble. Quoi ! Lui, le grand psychanalyste parisien, ne parvient pas à faire face à la douleur ? La seule issue, c'est l'extériorité : son métier, ses patients, les situations dans lesquelles il a pensé réussir, ou simplement exercé son métier de son mieux. Mais voilà qu'il se méprise, aussi, de devoir s'appliquer d'idiotes statégies de développement personnel parce qu'il est simplement triste. Enfin, peu importe le mépris, peu importe le désespoir et les noeuds à l'estomac ; le voilà qui repasse, comme un chapelet rassurant, la litanie de ses derniers patients : le jeune libraire qui voyait sa jolie compagne transformée en okapi, le quadragénaire solitaire et tellement pétri de littérature qu'il écoutait parler les mannequins des grands magasins, et cette femme qui perdait pied et se livrait au premier venu pour se prouver son existence tangible.

Enfin voilà. Grace à eux, il aura au moins réussi à sortir de son appartement. La porte se referme derrière lui avec un bruit mat, comme si c'était la dernière fois. Il descend les escaliers d'un pas lourd. Le coeur lourd. Silence de plomb. Ciel de plomb au dessus du 15ème arrondissement. Il monte dans le taxi juste avant les premières gouttes de pluie. Lourdes, plombées, elles aussi. Evidemment.

Le taxi entre dans la commune de Villetaneuse. « Déposez-moi à la porte du cimetière » Le vieil homme franchi péniblement les grilles, voûté, le teint gris. Il sent son sang glacial couler dans ses veines. S'approche d'un petit groupe de personnes rassemblées autour d'un trou. Un trou dans la terre. Quelle drôle d'idée de devoir y mettre ceux qu'on aime !

Autour du trou, béant et boueux, il distingue maintenant les visages : plusieurs jeunes garçons d'une douzaine d'années, le teint olivâtre et les yeux brillants. Plusieurs têtes chenues, également. Sans doute les derniers à connaître Marie-Thérèse. Quelques policiers à la mine sombre, qui piétinent dans la terre collante. Un jeune homme noir de peau, sans doute très souriant d'habitude, mais qui regarde le cercueil d'un air abasourdi. Et ce grand garçon dégingandé, dont les mains triturent sa casquette en tremblant, pendant que ses yeux fixent le fond de la tombe.

Cinq ans. Cinq années qu'il était sans nouvelles de sa complice, de son amante éternelle. C'était toujours elle qui prenait l'initiative de leurs retrouvailles. Elle, mouvante et fluctuante, alors qu'il est resté sur place, immobile, passif et patient. Cinquante-sept années de sa vie à attendre qu'elle lui fasse signe. Tous les cinq ou dix ans, environ, elle refaisait une apparition sur le devant de sa scène à lui, chaque fois comme un dernier rappel, et ils en profitaient tous deux au mieux. Et c'est aujourd'hui qu'il se demande pourquoi il n'a jamais pensé à la rechercher, jamais pris l'initiative de la retrouver, pour l'emporter sur une île, comme un trésor qu'on dissimule aux regards jaloux du reste du monde. Comme si le fait de toujours se rendre disponible quand elle débarquait dans sa vie avait pu la rendre heureuse... Il a honte de se trouver lâche pour la première fois. Honte d'avoir été lâche, ou honte de s'en rendre compte au cimetière ? Il a mal, aussi. Se tourne vers les autres tombes, couvertes de fleurs et de plaques commémoratives. Soudain il comprend l'expression « regrets éternels » et réalise qu'il ne risque pas de retrouver le goût du bonheur. Faut-il en finir ?

A l'approche d'un homme de haute taille, les cheveux gris, la peau rose et le regard franc, le vieil homme remonte à la surface.
« Bonjour, vous êtes Gustave, je suppose ? »
L'homme lui tend une main ferme qu'il saisit, balbutiant un « oui » gêné. Qui est cet homme ? Quels sont ses rapports avec la femme qu'il aimait ? Que sait-il du psychanalyste ?
« Je ne sais grand-chose de vous, mais Marie-Thérèse nous avait demandé de vous contacter si jamais elle se trouvait soufrante ou mal en point. Alors, quand elle est décédée... On vous a appellé. »
« Merci. Merci bien. »

Forcément. Ça devait finir comme ça. C'était le risque à prendre pour ne pas s'impliquer d'avantage dans une histoire qui aurait seulement pu s'épanouir et finir bien... Le prix à payer pour rester là, inutile, à attendre qu'elle reparaisse, inssaisissable, plus rapide à disparaître qu'un torrent de montagne. Il est soudain curieux de ce qu'il advient du torrent, dans la vallée. Il aimerait savoir par où elle est passée avant d'en arriver là. A t-elle souffert ? Quelle relation entretenait-elle avec ces gens ? Avec ce petit garçon qu'il n'avait pas vu tout à l'heure et qui ravale ses sanglots pendant que le cercueil descend au fond du trou ?
Mais non. Il est seul désormais, et ses questions resteront sans réponses. Il est trop tard pour agir. A quoi bon mener l'enquête sur la vie de Marie-Thérèse, maintenant qu'elle est morte ? Alors qu'il n'a pas vraiment cherché à en savoir plus pendant toutes ces années, durant lesquelles il ne la voyait pas mais restait sûr de son amour. Et pourquoi était-il si sûr de leur amour mutuel ? Sous le ciel gris de ce cimetière de banlieue, Gustave perd pied. Réalise que le grand amour qu'il croyait donner sens à sa vie n'était peut-être qu'une chimère. Que la femme qu'il prétendait aimer est morte sans lui, seule ou entourée d'inconnus, qu'elle n'a même pas fait appel à lui, et qu'il ne lui a même pas proposé de vieillir ensemble. Comment n'a t-il pas vu la mort venir ?

La lumière s'en va, fait basculer le cimetière entier dans l'ombre. Pendant qu'on jette de la terre sur le cercueil, Gustave fait demi-tour, franchit les grilles d'un pas décidé, rejoint l'avenue quasiment au pas de course, et traverse juste devant un bus qui roule vite.