mercredi 31 mars 2021

Semainier #12 Rejoindre l'écriture passe par la métaphore

31 mars 2021

Alors il faudrait écrire pour rejoindre l’écriture ? C’est le projet, en tout cas. C’est vrai, pour écrire, il faut bien commencer à écrire. Actionner les mécanismes, comme dit Philippe Castelneau dans nos derniers échanges, qui sont à la fois fructueux et encourageants. Qu’est-ce qui peut faire passage, pour moi, de l’ordinaire de la vie à l’écriture ? A cette heure-ci, au moment d’entamer les trois heures d’écriture qui sont inscrites dans mon agenda, au moment de me remettre à écrire pour le roman en cours, je suis envahie pas mon travail. Une nouvelle demande d’intervention, une curiosité pour les pistes qu’elle ouvre, des perspectives de réflexion, d’action, des équipes à accompagner. Des pensées pour d’autres chantiers qui me ramènent eux aussi à l’agenda du travail : est-ce que j’ai noté de rappeler untel ? comment se cale l’agenda de la fin d'année si j’essaie d’y intégrer cette possible nouvelle intervention ? aurai-je toujours le temps que j’ai prévu pour l’écriture si je réponds à cette nouvelle demande ? Etc.

J’ai envie d’un thé. Ce n’est plus l’heure, mais je vais m’en préparer un quand même, tant pis si je ne dors pas. J’en profite pour manger du chocolat, beaucoup. Parler avec mon fils, chahuter un peu, profiter de sa présence, de sa bonne humeur. En écrivant ces mots, je me rends compte que ce que je suis en train d’écrire, ce passage de mes notes est déjà adressé. Je le remarque aux corrections que j’effectue au fil du texte. Je ne prendrais pas la peine de rectifier de cette façon si je n’avais pas déjà en tête que ce passage irait bien dans le semainier.

En fait, la bascule entre l’écriture pour soi et l’écriture pour le journal sur le blog s’est faite dans la cuisine, un peu avant l’arrivée de mon fils. Pendant que l'eau chauffait pour le thé, je regardais par la fenêtre en réfléchissant à cette histoire de passage vers l’écriture. M’est venue l’image d’une passerelle, un pont de singe - j'avais écrit pont de signe... sûr que cette "faute qui frappe" aurait plu à Erika Fulop, ou le lapsus à l'ami Lacan - ou un étroit sentier pour rejoindre un lieu autre, une destination qu’on fait l’effort de rejoindre parce qu’on sait qu’on y est bien. J’ai imaginé que j’allais écrire au sujet de ce passage pas très facile, un peu vertigineux, qu’on se force à emprunter pour parvenir là où on veut. Et j’ai su que quand je l’aurais fait, presque avec certitude, j’y serais. De l’autre côté du passage.

M’est venue la phrase : rejoindre l’écriture passe par la métaphore.

C’est comme ça que ça s’est présenté pour moi, aujourd’hui, en faisant un thé.

Maintenant, la première tasse est bue. Le temps a passé dans l’écriture. L’écriture s’est passée, elle a pris un certain temps. Son temps pour passer.

Et j’hésite : vais-je aller publier ce billet sur le blog immédiatement ? Le temps de chercher une image et de faire les inévitables et toujours nombreuses corrections qui viennent une fois le texte collé dans l’éditeur du blog, il se sera écoulé trente minutes de plus, sans doute. Me resteront donc deux heures. Deux heures, si je suis satisfaite, si je suis concentrée, si je suis soutenue par la brève satisfaction de la publication d’un billet de blog, soutenue par la possible lecture par des yeux amis, si je suis chaude, lancée, réchauffée par ce premier trajet dans l’écriture, cette traversée pour rejoindre le lieu qui m’intéresse… Deux heures, c’est beaucoup.

Mais au fait, le pont ? Tiens, la métaphore annoncée ne s’est pas dessinée dans le texte. Peut-être que ça suffit. Peut-être une prochaine fois. Peut-être que c’est à vous de dire comment sont vos chemins, vos ponts et vos sentiers, vos passages, pour y aller…

lundi 22 mars 2021

Semainier #11 Quelque chose à dire sans attendre l'écoulement de la semaine

 21-22 mars 2021

De nouveau la tentation d’écrire à propos de ne pas écrire.

Le travail éditorial : pour l’heure, une fatigue énorme, et en comparaison une minuscule satisfaction d’avoir abouti. Une question lancinante au creux du corps, alors que les livres s’apprêtent à sortir : à quoi bon publier des livres, si pendant tout ce temps je n’ai plus le temps d’écrire ? Comment survivre au décalage irrémédiable entre le moment de l’écriture (celui de la mise en œuvre du désir) et le moment de l’hypothétique lecture par des inconnu.e.s (celui d’une gratification attendue et probablement fictive) ?

Réponse (provisoire ?) : avoir écrit (avoir mis en œuvre son désir) ; avoir poussé les textes au niveau d’exigence maximal possible à ce moment-là, être allée au bout (se donner cette gratification à soi-même).

Après écoute de François Bon sur Patreon à propos d’écriture, à propos de méthodologie pour écrire un livre, à propos de peut-on encore écrire des histoires aujourd’hui, ce qui remue au fond de moi c’est le texte à venir, le roman entamé dans l’atelier l’été 2020, et abandonné pour cause de nécessaire concentration sur Lent séisme, après que Publie.net ait confirmé vouloir l’éditer.

Revenons à juillet 2020, donc. Cette folie de toujours croire que je peux faire dix trucs à la fois. Me fixer des échéances, planifier, me comporter avec moi-même comme une sorte de contremaître brutal... En arriver à me rendre compte que j’étais au bord du craquage, du trop, au bord de brûler dehors comme on dit.

Mars 2021 ? Grosse fatigue, et pourtant le désir d’écrire pousse son museau, la nappe souterraine qui n’a jamais arrêté de sinuer dans les cavités internes, une idée, un décor, écrire ceci, faire tel personnage comme cela, ajouter telle anecdote, une note par-ci, trouver un procédé pour articuler le monde social autour et dans l’intimité des personnages, une question par là, est-ce que je vais y arriver, est-ce que je vais m’y mettre, comment je vais m’y prendre cette fois ? Retournerai-je aux ateliers, aux vidéos de François ? Quel sera le matériau de construction, les briques, le ciment, les parpaings... Coulerai-je des dalles ? Faut-il écrire le journal du texte à écrire avant le texte lui-même ? Quel chemin d’approche pour ce qui se nomme cette fois-ci projet, qui m’inquiète justement par son caractère possiblement programmatique, là où les autres se sont écrits « en tas » (je crois bien que l'expression me vient de JD, du groupe des ateliers du Tiers Livre), dans une liberté de ce qui vient – constituant une énorme (mais non insurmontable) difficulté au moment de structurer l’ensemble comme une narration continue, lisible par autrui ?

Cette histoire de journal d’écriture, c’est aussi la question de l’adresse. Est-ce que j’écris mon journal pour moi-même, pour déplier les sinuosités réflexives et en savoir un peu plus à propos de ce que je pense qu’il faudrait faire ? Dans ce cas, j’y parlerai du texte à venir avec des détails sur l’histoire, le contexte, des précisions à propos des personnages, ce sera en quelque sorte un pré-texte. Un prétexte à l’écriture, et un avant-texte destiné à accoucher l’après-texte…

Est-ce que j’ai envie d’adresser ce texte ? C’est-à-dire : est-ce que j’ai envie que d’autres puissent lire la somme progressivement constituée par ces notes ? Est-ce que j’ai envie d’écrire ce carnet de telle façon qu’il soit compréhensible à d’autres et donne envie, peut-être, de lire le texte dont il accompagne la production (le lire dans un espace-temps qui n’a pour l’instant aucune espèce de possibilité concrète vu que le texte, et son pré-texte, ne sont même pas écrits) ?

C’est drôle, il me fallait l’écrire pour répondre. C’est non. Je n’ai pas envie de dévoiler le dessous de ce qui se trame dans l’écriture à venir. J’ai besoin de le garder jalousement. C’est un peu drôle de dire ça ici, dans un journal d’écriture sis sur un blog destiné à être lu. Il y aura donc un autre journal. Un carnet de l’écriture en cours, une parole de soi à soi sur le processus en train de se faire.

[ Relisant ces lignes le jour suivant, je repense  - tellement évident que je ne l'avais pas vu - à Walter Benjamin, dans Sens unique : "Parle si tu veux de ce qui est terminé, mais au cours du travail n'en lis aucun passage à autrui. Toute satisfaction que tu te donnes ainsi ralentit ton rythme. En suivant ce régime le désir sans cesse croissant de communiquer  finira par devenir un mobile pour achever l’œuvre." Et, plus loin : "Ne laisse passer aucune pensée incognito, et tiens ton carnet de notes avec autant de rigueur que les autorités tiennent le registre des étrangers." Je m'étais promis il y a peu, d'écouter ses conseils. Promesse réitérée. ]

Rien n’empêche d’écrire le carnet de notes comme un texte adressé et de le partager un jour, plus tard, ou jamais. Cela revient à se demander si l'adresse, même potentielle, à des pairs, des ami.e.s, des auteur.e.s supposé.e.s comprendre ce qui est en jeu, n'est pas aussi le moteur du carnet ? Peut-être, peut-être pas. On verra. 

En attendant, le journal du texte à venir se dessine comme porte d’entrée pour lutter contre  l'abattement et utiliser la procrastination pour laisser trace du chemin (j’allais dire optimiser… non mais oh, la contremaître intérieure, on se calme !) laisser le chemin ouvert jusqu'à la prochaine fois, laisser le chantier ouvert et ouverte la pensée sur le livre à venir. Peut-être une manière de conjuguer la dimension du projet avec la nécessité de laisser venir ce qui vient pour échapper au risque du programme de travail qui stérilise l’écriture ? 

[Écrivant ceci, je me demande si la fonction de ce semainier sur le blog n'est pas de produire un cadre pour mon travail d'écriture, un cadre qui deviendrait alors plus réel, impliquerait un engagement plus intense parce qu'énoncé devant d'autres ?]

Il reste la frustration ; les bouquins à lire pour SOIR TEXTE qui s’empilent alors qu’arrive le changement d’heure - date supposée être la FIN du cycle SOIR TEXTE jusqu’au prochain changement d’heure à l'automne ; les poèmes qui restent dans la tête et ne veulent pas venir sur le papier, ou alors la main trop fatiguée pour les y conduire ; les blogs pas lus, les commentaires pas posés, les vidéos pas vues, les messages pas envoyés aux copain.e.s, etc... 

Il reste les mailings à faire pour les livres qui vont sortir, les libraires à contacter pour leur proposer d’en prendre en dépôt, les posts sur les réseaux sociaux, les démarches pour vendre, partager ces livres, une fois qu’ils existent…

Il reste aussi à faire que les publications sur le web restent sincères en temps de parution / promotion des livres. La question de ce qu’on fabrique sur les réseaux sociaux – pour qui, pourquoi, comment on parle ? La lutte (perdue d’avance ?) qu’il faut mener pour que l’algorithme nous laisse une chance de se dire des choses authentiques. Qu'est-ce qu'on dit sur Facebook ou Twitter qui ne soit transformé par la machine ? Comment distinguer les registres de nos prises de parole ici ou là ? Quelle fonction pour les blogs alors, si ce n'est d'être déjà un peu abrités des décisions algorithmiques ? ... Ça, faudrait creuser, j’y reviendrai.


mardi 16 mars 2021

Semainier #10 Deux ans après, ce qui a changé ou pas


A nouveau, journal.

Plus d’un an sans écriture sur le blog. Presque deux ans d’interruption du journal. C’est beaucoup.

Le temps a filé mais personne ne sait vraiment où.

14 mars, j’écris : "conjonction de trois choses ou menus événements : lecture de la lettre « Rien que du bruit » de Philippe Castelneau qui évoque son journal d’écriture / ne plus écrire parce que je suis accaparée par les travaux qui ont trait à la publication concomitante de mes deux premiers livres (un roman chez Publie.net et un ensemble de textes de poésie en prose chez Gros Textes) – comme pour les jumeaux on ne saura jamais quel est véritablement le premier, alors même qu’ils sont très différents / parution d'un article « méthodo » de François Bon sur Patreon."

Et voilà que je recommence à croire en la possibilité d’un journal d’écriture. J’ai tellement à dire à propos de ce qui arrive en ce moment, et à la fois tellement peu de temps pour le dire, et même pour le penser…

Je suis irrégulière. Je fais un métier instable. J’ai un volume de boulot irrégulier. Je dois être au fond, un peu instable, et je ne rêve que de routines. J’installe des routines strictes, par moments, qui ne durent jamais. On dirait que j’ai besoin de l’instabilité autant que de la routine. J’aimerais que la vie soit un long fleuve très calme, qui s’écoule sans à-coups.

Et pourtant, je construis sans arrêt des barrages.

En ce moment, je finis de relire la première épreuve de Lent séisme, mon roman à paraître chez Publie.net. Le roman est fini d’écrire (écrit ?) depuis un certain temps, mais le travail de finalisation dépasse de loin, en durée, tout ce que j’aurais pu imaginer avant d’y travailler. C’est un travail d’endurance, qui consiste à se replonger dans un texte qui est déjà devenu ancien. De cela Guillaume Vissac parle très précisément ici, dans le Carnet de Bord de la maison d'édition. Parfois, j’en ai marre, de ce retour à l'ancien. Une partie de moi ne veut pas relire, par crainte de détester le texte. Alors je relis Lent séisme à l’envers, depuis la fin en direction du début, pour traquer les coquilles et vérifier la mise en page sans me laisser assaillir par des questions sur la narration.

J’ai un autre roman, qui est bien avancé. Parfois, je pense qu’il est fini. Terminé. Mais plus je laisse du temps s’écouler entre le moment, passé, de son écriture et ma position qui s’éloigne dans le présent, plus je lis d’autres romans dont le projet me semble s’approcher de celui que je portais initialement, pour mon roman – autrement dit, du roman dont je rêve – plus je me dis qu’il n’est pas fini, qu’il est trop imparfait, qui lui manque vraiment trop de choses pour que je le laisse partir comme ça. Et à l’idée de ce qu’il faudrait faire pour qu'il s'approche un peu plus de ce dont je rêve, j’ai de nouveau cette sensation de vertige depuis le sol, de pied-du-mur dont j’ai déjà parlé ici* et là**. Le vertige depuis le sol, j’ai appris à le surmonter avec Lent séisme, c’est-à-dire à dépasser la crainte de ne jamais y arriver pour parvenir à me mettre au boulot, pied-à-pied avec le mur, et finir par le franchir. Mais là, il se passe autre chose. Je désire écrire du neuf. J’ai une grande hâte intérieure d’écrire un autre roman dont le flux s’avance dans ma tête. Ses eaux, fraîches, neuves, revigorantes, sont en train de s’accumuler derrière le barrage constitué par la finalisation puis le travail autour de la diffusion des deux livres à paraître et la réflexion sur le deuxième roman, achevé ou pas.


Me voilà en train de taper une recherche sur le web avec les mots clés "lâcher d’eau barrage", histoire de voir concrètement comment ça peut se passer… Hum. Ça fait un peu peur. Lorsque l’eau accumulée en amont du barrage est lâchée d’un coup, elle forme un énorme panache blanc. Cette image n’a rien à voir avec la sorte de lent labeur que représente l’écriture d’un roman. Pas même avec le début. Sauf à l’imaginer comme un jaillissement, une débauche d’énergie finalement assez inutile. Un gâchis. Voire un ravage. 

Bon. Tout bien considéré, peut-être que le retour au journal qui a lieu ici et maintenant correspond à une petite percée dans le barrage, une perforation de taille modeste dans ce qui retient l’écriture, pour éviter que la pression ne soit trop importante au moment du lâcher d’eau. 

Pour éviter le ravage de la poussée trop forte.

Alors il va falloir en percer des trous, un peu partout dans le barrage. 

 

***

 

PS : Compte tenu du caractère répétitif et involontaire des métaphores conjuguant l'eau et le dénivelé dans ce journal, j'ai jugé utile de glisser ci-dessous les citations de mes anciens billets de blog

 * 26 avril 2019 - "Mais devenir auteure, autrice, supporter ce pesant bagage, la grosse valise pleine de mes empêchements. Une image pour dire ? Prenez une chute d'eau. Regardez ce qui se passe en bas, là où l'eau choit en masse puissante. Vous voyez cette espèce de tourbillon vertical très dangereux dont vous croyez sans cesse sortir mais non, vous replongez tout au fond ? Et bien c'est à cet endroit précis que je me trouve. A chaque fois que je me crois sortie des doutes et questionnements qui m'entravent, qui m'empêchent de dire "oui oui, c'est moi, j'écris, oui, je cherche, un peu..." et "oui oui, je vais y consacrer plus de temps, aller au bout d'un texte, l'envoyer à un éditeur, essayer de faire quelque chose avec ça.... et bien là, même là maintenant au moment d'écrire cela, je suis emportée vers le fond, le courant plus fort que toutes mes espérances, la masse d'eau qui dit "quoi !? mais quelle prétention, quel orgueil ! Non mais... pour qui elle se prend !!?? [...]"

** 12 mai 2019 - "Quand vient le moment d’attraper le texte dans son ensemble, de le secouer, d'en questionner l’agencement, ce qui vient avant ce qui vient après... Je me trouve au pied d’un haut mur avec un sentiment de noyade. Imaginez que vous êtes devant un grand mur lisse, voire un peu visqueux du fait de ce qui a pu pousser le long du mur, du fait de la présence continue de l’eau, et que vous êtes supposé.e grimper le long de ce mur. Il n’y a aucune prise, de là où vous êtes vous ne voyez aucune d’alternative..."



lundi 30 décembre 2019

Mauvignier de fin d'année

Et voilà, juste pour lire et lire et lire encore...


mardi 24 décembre 2019

Et hop Duras dans le noir

Deux brefs textes de Marguerite Duras, tirés de La Vie matérielle. L'autoroute de la parole et Cabourg.


dimanche 15 décembre 2019

Extrait du travail en cours (*absence d')

Il serait temps de dire quelque chose du temps qui s'écoule silencieusement sur ce blog. De dire que s'il ne se passe rien ici, c'est que je suis occupée ailleurs, avec des manuscrits imprimés et des enveloppes krafts - adresses tenues secrètes évidemment, hé hé - des lectures ici et là - quand on veut bien me laisser dire - des ateliers d'écriture à mettre sur pied et faire tenir debout, et puis du travail du travail du travail d'écriture, toujours un peu soutenu par l'atelier-laboratoire-école de François Bon, à qui la chandelle due devient chaque jour un peu plus fière. Et je ne parle pas des livres à mâcher. Bref. Sachez seulement que ça bosse. Que ça réfléchit aussi à ce qu'il faudrait faire du blog, dans l'affaire. Parce que cet été, une partie de mes textes ont atterri LÀ, et j'ai l'impression que ça risque fort de continuer cet hiver...

* et remarquez d'ailleurs, tellement ça bosse dur, que même la photo n'a pas été changée ! Je laisse, cette mer double...

mardi 2 juillet 2019

J'ai faim et pis j'ai froid

J'ai faim et pis j'ai froid
L'océan tombe en gouttes sur nos têtes
Bientôt ne restera plus rien

Que
Cordes bleues et barrières bois
Les pins leurs sables de pieds
L'océans leurs vagues 
Au bruit de foules inarrêtantes

Et dunes de silence

Va plus rien rester
Même pas mot
Pas même dire

J'ai faim et pis j'ai froid

mardi 11 juin 2019

Semainier #9 où il est question de magie

11 juin, retour de week-end.
 
Tout a commencé par une brève  et première rencontre avec Françoise Durif à Lyon, où j’étais de passage, et où nous avons commenté nos satisfactions respectives de voir redémarrer bientôt l’atelier d’été. 
 
Nouveau : une photo de l'auteur cachée dans un atelier d'écriture ! 😄
Tout a continué avec un atelier d’écriture avec les écrivains turbulents, dont il faut aller lire les merveilleux textes ici. Épaississement de la magie au cours des trois heures animées par Joël Kerouanton autour du livre de Thomas Vinau « Des étoiles et des chiens, 76 inconsolés », et de figures ou artistes écorchés, décalés, rebelles, nous ayant marqué, nourri ou consolés. Très beau mélange des gens où ceux à qui il manque quelque chose ne sont pas ceux qu’on croit, où ce qui se nomme lacune apparaît pleine prise dans la poésie. Après la performance collective où nous lisons chacun nos textes sur la scène, il m’est difficile de franchir le ravin qui me sépare de la table ronde « poème, image, son » où le propos, quoique fort pertinent et ciselé, me paraît soudain tellement ordinaire, inaudible et rasant après ce que je viens d’entendre, que j’ai l’impression qu’il flotte dans l’air une odeur de renfermé. 
 
Me voilà donc à faire un tour, jusqu’à trouver les éditions publie.net qui représentent toujours un centre de gravité rassurant dans ce genre d’immensité livresque qu’est le Marché de la Poésie. Le temps de saluer Guillaume Vissac dont je tente d’imaginer ce qu’il va raconter dans le carnet de bord de publie.net (il me faudra attendre ce matin pour accéder à l’envers sur décor) et de croiser Nathanaëlle Quoirez trottinant avec ses béquilles, je retrouve Céline De-Saër rencontrée un peu plus tôt par le plus grand des hasards (ou pas) à l’atelier d’écriture des écrivains turbulents. S’ensuit une sorte de maëlstrom sympathique (est-ce qu’un maëlstrom peut être sympathique ? c’est en tout cas le mot qui vient, parce qu’il y a là quelque chose d’irrésistible) de rencontres croisées qui m’amènent à revoir Anne Savelli et Virginie Gautier, à découvrir l’apparence corporelle de Claire Lecoeur qui m’accompagne depuis plus d’un an, par téléphone, sur les ateliers d’écriture / analyses des pratiques professionnelles, celle d’Antonin Crenn dont j’offre le soir-même le beau roman L’épaisseur du trait à ma très chère A., celle d’Hédi Cherchour dont j’offre le surlendemain les Nouvelles de la ferraille et du vent à ma très chère D. qui m’héberge dans son grand appartement. Après ces moments singuliers où l’apparence visible vient percuter l’image interne constituée à partir des bribes de ce que nous savons des uns et des autres, nous filons à la lecture prévue au Jardin du Luxemboug ; le trajet retour donnera lieu à une nouvelle crise d'Artalburite, je pense que le maladie est en passe de se chroniciser. 

J’hésite toujours longuement avant de publier ces textes qui jouent avec l’absurde et l’autofiction, mais surtout font intervenir d’autres personnages que moi, souvent mes Grands Autres, intrigants, impressionnants ou rassurants et consolateurs. Il y a dans cette histoire d’Artalburite trois mouvements plus ou moins conscients : jouer avec l’écriture d’un autre ; autofictionner ; fictionner les autres.
Jouer à imiter l’écriture de ceux je lis, c’est un penchant constant dans ma pratique ; j’essaie juste de m’en rendre compte, d’en avoir un peu la maîtrise, de passer par là pour enrichir ma propre écriture. Bon, avec le texte de Pierre Barrault, il y avait une attraction irrésistible, liée à ce que son texte autorise. Et comme l’auteur lui même autorise ce jeu, je me suis vite débarrassée des entraves de la culpabilité.
Autofictionner, c’est certes très égocentré, mais c’est un point de départ comme un autre, et bien pratique, en plus. Je me demande parfois si c’est impudique, et puis j’en arrive à la conclusion qu’écrire, en tant que donner forme partageable à quelque chose qui chemine depuis l’inconscient, c’est toujours impudique. Alors bon.
Fictionner les autres pose d’autres questions : jouer avec l’Autre en tant que figure de sa propre rêverie implique de le faire sien... A priori, c’est très impoli de s’approprier comme ça les gens sans leur demander leur avis. Alors qu’est-ce qui fait que je m’y autorise ?
Se situer au carrefour d’entre-deux (il faudrait mettre entre-deux au pluriel) entre le texte d’un autre et le sien, entre le soi et le personnage, entre la réalité de l’autre et sa recomposition fantasmatique.
Et l’idée d’un hommage. Il m’arrive d’être poussée à écrire par des textes qui me marquent, qui me travaillent et me mettent au travail. Ça a été le cas à plusieurs reprises avec Daniel Bourrion. C'est souvent le cas avec Charles Pennequin, Nat Yot, et d'autres... Ça a été le cas ce samedi avec le texte d’Hédi Cherchour, que j’avais lu mais dont la lecture à voix haute augmente l’intensité. C’est aussi cela que j’avais envie de rendre, et il m’a semblé plus juste de le faire dans une représentation imagée et fantasmatique de ce que peut être l’expérience intime du contact avec le texte lu, plutôt que dans une recension de lecture ordinaire. Pour dire comment les textes des autres viennent nourrir mon intériorité. 
Serge Doubrovsky dit à propos de l'autofiction : « confier le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté » ... Si vous en êtes d’accord, je vais laisser cuire et ne me poserai pas davantage de questions aujourd’hui.

dimanche 26 mai 2019

Semainier #8 Où je monte sur scène

Bien. Il s'en est passé des trucs depuis le dernier semainier, mercredi. 

D'abord, jeudi matin, nous sommes allés enregistrer une chouette émission chez Radio Campus. Nous, ce sont les jeunes avec lesquels j'ai animé des ateliers d'écriture depuis janvier, et les quelques adultes qui les ont accompagnés jusqu'au bout de cette aventure, notamment Soufyan Heutte qui les a aidés à mettre en voix leurs textes. Ce moment est toujours émouvant, rassurant et réconfortant, parce qu'au fil des mois nous traversons, ensemble, des moments difficiles, des moments drôles, des moments de vide ou d'abattement. Même si j'ai déjà fait ce chemin plusieurs fois, c'est toujours une aventure dans laquelle nous cahotons sur une route pleine d'ornières : on a beau être optimiste, il y des passages un peu rudes où on se demande si on va arriver au bout. Alors les entendre oser la voix, les textes, à la radio, c'est sacrément précieux, le sentiment que ça produit. Pour tout dire, j'avais envie d'applaudir bruyamment à la fin de chaque prise de parole de chaque jeune, mais je ne pouvais pas parce qu'on enregistrait l'émission, je devais me tenir tranquille et silencieuse dans un coin. Bref, un grand shoot de fierté, juste ce qu'il faut pour être prête à recommencer l'an prochain. 

Ensuite, jeudi soir, je suis allée à la soirée poésie du Théâtre des 13 vents, qui avait lieu à la ferme des Aresquiers, un endroit sublime, perdu au milieu des étangs, un endroit où tout reprend sens : être ensemble, boire un verre, écouter de la musique, être juste LA, très très là, dans l'air un peu tremblant des étangs, sous le vol des flamants roses, dans la lumière qui descend, au milieu des eaux qui s'irisent. Certes, c'est aussi l'endroit où je me suis fait mon entorse de la cheville l'automne dernier après deux heures d'un concert endiablé de Samarabalouf, mais je n'en tiens rigueur ni à l'endroit, ni à la musique. Ce jeudi, en première partie de soirée, Félix Jousserand nous a lu une partie de son livre Le siège de Mossoul, dans l'air un peu frais de ce soir de mai. On était là avec nos verres de vin rouge et nos assiettes de tapas, tout à fait coites et cois, voire bouche bée, osant à peine respirer à l'écoute de ses alexandrins robustes et sensibles, de ses vers civils et guerriers. Après la pause - le rouge, les tapas - il y avait une scène ouverte. J'avais bien réfléchi dans l'après-midi, et notamment après ce qui s'était passé le matin où certain.e.s jeunes m'avaient impressionnée en osant dépasser leurs craintes de parler au micro, j'avais emmené un texte. J'étais bien entourée, j'avais retrouvé retrouvé Guillonne Balaguer, Blandine Scelles, et d'autres... Bref, l'approche des 41, le lieu, les gens, la nuit tombée... Tout s'est conjugué et j'ai réussi à surmonter une énorme appréhension - tremblements, bouche sèche, vertiges - pour aller lire mon texte (Trouble, un peu mis à jour) sur la scène. Le travail effectué cet hiver pour la vidéo m'a semblé très soutenant : une fois là-bas, je n'avais plus vraiment peur. Je jure que le fait qu'un texte lu donne droit à un verre offert n'a pas pesé dans la balance - d'ailleurs j'avais déjà assez bu et je conduisais. Je suis vachement satisfaite d'avoir fait ça, et j'ai bigrement envie de recommencer. L'atelier avec François Bon cet été aux Rencontres d'Archipels devrait m'aider.



Il y aurait bien d'autres choses à raconter, mais à cette heure-ci, après des aventures mouvementées avec un portillon gris argenté puis noir, et un bureau de vote quasi-fermé, je tombe de sommeil. 

Bonne semaine à tous. 

mercredi 22 mai 2019

Semainier #7 Artalburite aïgue, faut-il se soigner ?

Ça a commencé dimanche soir. Je voulais vraiment me remettre à lire La condition post-moderne, de Lyotard ; je le relis pour un mystérieux projet d'écriture - mystérieux pour moi-même dans le sens où je ne sais pas encore ce qui va s'écrire, je n'en ai qu'une vague idée, autrement nommée désir flou. Bref, Lyotard. Au moment de me mettre à lire avec application, voilà très exactement ce qui s'est passé : j'ai repris L'aide à l'emploi, qui traînait là, relu les premières pages en pensant à ma mère qui va bientôt le recevoir. De la force de ces quatre débuts m'est venue l'idée d'un atelier d'écriture avec ce texte, de tout ce que ça pourrait ouvrir comme portes, notamment avec les ados, le prochain groupe, l'an prochain. Ou avec d'autres gens. A commencer par moi. Donc, sans me le dire tout à fait, me voilà partie sur une proposition d'écriture Artalburienne

Sauf que je n'avais pas pris la mesure de la chose...

J'en suis au quatrième jour de développement des symptômes, qui sont les suivants : excitation verbale, logorrhée, regard vitreux, perception légèrement altérée de l'environnement, tremblements, exagération délibérée des hallucinations, captation immédiate des phénomènes imaginaires et autres idées saugrenues passant par là, ricanements nerveux, agitation, joie intense à la mise en mots, tension irrésistible vers le clavier... Sans compter les accès soudains de culpabilité à l'idée d'imiter "l'écrivain", le plaisir coupable de l'attacher sur un fauteuil, dans un camion, en territoire cronien (avec un lien en boyau de chat), et de revêtir l'aspect d'un grand chien rouge brillant. Tout ça pour nous protéger d'un certain Krastaner-Blaireau. La littérature est un sport de combat. 

Bref, un conseil amical : avant de proposer un atelier d’écriture à partir du travail de Pierre Barrault, prenez le temps d'envisager les risques que vous faites prendre aux personnes concernées.

Moi, je retourne à mes chiens rouges brillants...