Je reproduis ici, avec l'aimable autorisation de Michèle Tatu, l'article et l'entretien parus dans Factuel Info le 2 septembre dernier.
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« Lent séisme » (éditions publie.net),
premier roman de Juliette Cortese, a pour cadre Besançon. Sous une
plume poétique, l’autrice revient sur la mémoire d’une douleur intime.
Son territoire fantaisiste s’ouvre sur un tremblement intérieur.
Magnifique.
Gustave a vécu à Besançon dans une vie lointaine ou peut-être proche. On ne sait pas. Il y revient parfois. « C’est de là aussi qu’on vient. Ne pas oublier ce fragment de l’histoire. »
Besançon
belle comme jamais. Bleue mélancolie. Dédales de souvenirs enchevêtrés,
noués comme les fils d’une broderie savamment ajustée. Une troupe
d’ados joue au tarot dans un petit bar ; ils boivent des blancs-pommes à
9h du matin. A la sortie du lycée, les premiers baisers de langue.
Légèreté apparente teintée d’une douleur sourde.
Que
cherche-t-il dans cette ville ? Pourquoi revient-il ? On l’apprend au
fil du récit, il est hanté par la trace mémorielle d’un drame non vécu,
brutal comme un séisme : Il était dans le ventre de sa mère lorsqu’une
tragédie familiale a eu lieu. Comment écrire sur ce qu’il n’a pas vécu
et ressenti avec violence ? Comment écrire cette histoire-là sans la
tentation d’inventer : « ce dont on ne se souvient pas, on a parfois une urgence à l’inventer, le raconter. »
« L’accident, c’est une histoire douloureuse, sanglante, que je n’ai pas vécue – je n’étais pas vivant, quoique, mais j’étais là...»
Comment trouver les mots pour s’approcher de cette histoire dont il ne connaît que de rares fragments entendus ici ou là ? « L’accident,
c’est une histoire douloureuse, sanglante, que je n’ai pas vécue – je
n’étais pas vivant, quoique, mais j’étais là – une histoire pleine de
morts que je ne connais pas. Alors, je l’ai écrite (…). J’ai inventé des
vivants. Ceux qui ont survécu. J’ai écrit leur histoire faute de la
connaître. J’ai cherché leurs bribes, je les ai posées sur mon bureau,
avec mes lacunes, regardées longtemps, ensemble. Joué avec. Je leur ai
bricolé des vies dans mes creux. »
En
racontant la ville, les mots s’habillent de couleurs, d’odeurs,
d’images et catapultent le narrateur vers un ressenti lointain et
diffus. Enseveli peut-être. Mais comment écrire cela ? Comment parler
d’un événement sans emprunter le chemin d’une enquête classique, sans
chercher la trace des morts dans la mémoire des vivants ? Juliette
Cortese ne s‘approche pas de l’événement tragique, elle en évoque les
secousses lors de retours dans la ville où chaque pas devient le lieu
possible d’une écriture intime. Peu à peu un récit poétique naît par
vagues, soubresauts, flux et reflux d’une mémoire étrangement indélébile
et pas seulement. Car « Lent séisme »
vibre de la naissance de mots détournés de leur territoire habituel.
Chant étrange d’une écriture bercée par des voix qui l’accompagnent.
Les flamants roses sont là aux abords d’un bistrot, un orang-outang se bat avec la machine à couper les arbres...
Écrire.
Chercher la forme. Oser. Au fil des pages le livre s’écrit, établit une
complicité avec le lecteur. Le manuscrit prend corps, balloté au fil
des allers et retours vers la ville, rangé dans sa chemise cartonnée
orange, curieux mélange de mélancolie et de doute.
La clé est peut-être là : Traverser
le pont. Au milieu la vue sur les quais. La sensation d’avant revient,
et à la fois, elle n’est plus là. Précisément sentir que la sensation,
qui a existé un jour, n’est plus. Sentir que quelque chose n’est plus,
sentir ce quelque chose. Une connaissance née de l’absence.
C’est
un roman sur l’absence d’images d’un événement tragique et cette
absence en fait naître une multitude d’autres imaginées par Juliette
Cortese. Toute l’écriture est là et s’invente en tordant le cou au
langage. Elle devient exploration. Il y a du vrai et du faux. Le faux
est éperdument poétique : un éléphant est assis dans un train et, loin
de la mer, les flamants roses sont là aux abords d’un bistrot ou encore,
un orang-outang se bat avec la machine à couper les arbres. Dans la
gravité, Juliette Cortese explore de manière surréaliste la ville où les
manèges caressent les nuages sous le vent et où les toits rouges et
pimpants sont rieurs. Les chiens assis aboient et les lapins allument
les réverbères. Même s’ils sont difficiles à naître, les mots intérieurs
font sourdre un monde à la beauté insolite.
« Il a
raviné, le temps, tout sur son passage. Il a raviné les pluies de
l’enfance. Raviné les étés dans la paille. Les champs de maïs. Le temps
qui ne passait pas. Il a raviné le temps sur son passage. Les folies,
les désespoirs aussi, les nuits blanches et les retours en taxi. Il a
raviné même l’après, le temps durci des premières années de travail,
tout ce qui est parti, l’innocence cruelle d’une ville après l’autre,
les joies et les rames de métro, Jorge Semprun et même Mano Solo. Sous
la même coulée de boue, sous des soleils qui passent. Il a raviné, le
temps, tout sur son passage».
En toile de fond, la souffrance animale...
Juliette
Cortese ne s’empare pas de l’écriture comme d’un exutoire même si
l’origine de l’histoire est là en filigranes. Elle en fait l’enjeu d’un
livre poétique, avec en toile de fond, la souffrance animale. Cela
n’apparaît pas tout de suite, mais au fil du récit elle se dessine par
petites touches. Les bêtes ne ressentent rien disait-on… Il est temps de
dire autre chose.
La
quête de l’autrice, au fil du récit, devient un jeu de pistes où les
mots jaillissent comme de multiples possibilités de dire le monde : elle
les fait danser, n’hésite pas à en inventer : "Intérieur
ville. Nuit. Le manège dort. Personne ne pleut, ne passe. Il fait
rosée. Chevaux ne montent ni ne descendent, seulement somnolent sous des
lampes suspendues, longs fils électriques, abat-jour de cuisine. Juste
derrière le grand magasin, la place vide. Les escaliers morts. Lumières
éteintes du carrousel. Le
silence des cris d’enfants. Ciel qui bleuit de loin, au-dessus des
toits. Les grands carreaux de pierre de chaque couleur, peu à peu
éclairés, s’éveillent. Brillent, faible lueur. Le sol s’ébroue, macadam
prêt à craquer, l’enveloppe terrestre."
Julia
Cortese soulève le voile de son imaginaire habité par une écriture
fantaisiste. Elle secoue les mots de leur silence, les extirpe de leur
gangue, les dénude et nous emmène bien au-delà de l’apparent sujet du
livre, l’évocation du drame initial.
Cela s’appelle l’aurore…
Lent séisme, 176 pages, 16€ (imprimé), 5,99€ (numérique), est publié aux éditions publie.net
Entretien avec Juliette Cortese
« La poésie est peut-être, en nous, une voix parmi d’autres »
Est-ce qu’on gagne ou perd quelque chose à tenter de mettre des mots sur sa propre histoire ?
C’est
une question difficile ! Il me semble que je ne me pose pas la question
de la perte, à travers l’écriture. Si j’écris, c’est que je crois
profondément que cela m’apporte quelque chose qui est de l’ordre de la
construction plutôt que de la destruction. Mais en y réfléchissant,
peut-être qu’en écrivant Lent séisme, j’ai perdu un peu du flou, de
l’indéterminé, du caractère informe que revêtent habituellement nos
souvenirs – en tout cas pour ceux à partir desquels j’ai travaillé dans
l’écriture… Heureusement, il m’en reste beaucoup d’autres…
Dans
votre livre, la ville de Besançon, véritable toile de fond, est
omniprésente et décrite avec minutie. Vous l’avez traversée à plusieurs
reprises lors de l’écriture de votre roman. La mémoire vient-elle en
marchant ?
Je ne suis pas
sûre qu’elle vienne davantage en marchant qu’en rêvant. Je crois même
que parfois, le retour dans le lieu du souvenir peut nous faire perdre
pied, nous faire douter de nos propres souvenirs, qui sont bien plus
réels, bien plus précis dans l’espace abstrait de la pensée que
lorsqu’on les frotte à la réalité du lieu transformé par le temps.
Pour
ce qui est de l’écriture du roman, j’ai effectivement marché dans la
ville de Besançon, mais j’ai d’abord écrit de mémoire, sur ce qui, dans
cette ville, me touchait et s’était inscrit dans ma mémoire. Il me
semble qu’il y a une infinité de couches dans la mémoire : il y a ce qui
s’y est inscrit au moment des événements du passé, et puis il y a tout
ce qu’on a ressenti en se les remémorant, et donc, au gré des retours
dans les lieux de jeunesse, nous ressentons de la nostalgie, de la
tristesse, de la joie, une envie de rire... Je pense que c’est d’abord
l’affectivité qui nous met en mouvement dans l’écriture. Dans un second
temps, j’ai écrit – ça fait parfois rire les lecteurs.trices de
l’apprendre – en utilisant un célèbre site internet qui permet de se
balader dans n’importe quelle ville depuis chez soi : c’était le seul
moyen de faire des descriptions précises des lieux. J’ai d’ailleurs
découvert des détails que je n’avais jamais repérés en vivant
quotidiennement à Besançon pendant plusieurs années ! C’est seulement
après ces deux moments de l’écriture – mémoire puis retour sur les
détails – que je suis allée marcher dans la ville. Là, il s’est passé
autre chose, une nouvelle couche mémorielle est apparue : la mémoire de
ce qu’on a ressenti lorsque les souvenirs ont pris corps dans l’écriture
– comme une épreuve au sens de l’imprimerie – et sa confrontation avec
le réel de la ville qui s’actualise sous nos yeux. C’est ce qui a fait
surgir l’une des voix du roman, Tambour Battant.
«
Depuis toute petite, je suis, comme beaucoup de gens, habitée par une
ou plusieurs voix qui parlent et commentent ce qui se passe pour moi... »
Il y a la présence d’une sorte de chœur qui accompagne le récit, peut-être des voix, d’où cette idée vous est-elle venue ?
C’est
cette multiplication des expériences et des sensations au contact de la
mémoire qui a donné naissance à des voix différentes. Depuis toute
petite, je suis, comme beaucoup de gens, habitée par une ou plusieurs
voix qui parlent et commentent ce qui se passe pour moi ; c’était
particulièrement fort à l’adolescence, cette voix occupait une grande
place dans ma vie, et c’est une voix littéraire au sens où elle prenait
la tonalité, le style, le type d’énonciation du ou des romans que
j’étais en train de lire. Aussi, j’avais très envie d’essayer de
reproduire cela, cette variété des énonciations, dans un livre. Et puis,
il y avait des textes, plus poétiques, qui sortaient de ce cadre-là et
qui pourtant me semblaient reliés au corps du même texte. Je me suis dit
que la poésie était peut-être, en nous, une voix parmi d’autres. C’est
devenu Onde fracassante.
Vous
dites « il y a un plaisir un peu malsain à pétrir à pleine main son
traumatisme pour en faire une histoire, à se délecter d’une tristesse
qu’on n’a pas vécue ». Dans votre livre, il n’y a ni apitoiement, ni
incitation au voyeurisme puisque vous ne livrez aucune image, aucune
bribe de ce que vous savez. En procédant ainsi, vous mettez le lecteur
en position de s’attacher plus à la forme littéraire qu’à la tragédie à
l’origine de cet écrit. C’est un livre sur l’acte d’écrire. Une fois ces
écueils évités, comment avez-vous trouvé cette forme originale ?
Pour
être tout à fait sincère, je dois dire que Lent séisme est en partie né
du travail mené sur un autre texte, qui traite plus directement du
drame dont il est question dans les deux textes. Il est issu des
questions que me posaient l’écriture de cet autre texte. C’est sans
doute parce que je l’ai fait autre part, que j’ai pu éviter de
m’appesantir sur cette partie de l’histoire dans Lent séisme. De ce
fait, ce roman tourne autour d’un creux, d’une absence. Pour écrire un
texte autour d’un vide, j’ai eu besoin de déplier les différentes
facettes du personnage, de les mettre en scène dans leurs délibérations,
leurs contradictions, leurs tourments. Par ailleurs, ce travail autour
de l’absence coïncidait avec mon désir d’écrire sur la mémoire, qui,
elle aussi, entretient un lien particulier avec ce qui n’est pas là,
plus là…
«
La première chose contre laquelle on se bat, dans l’écriture, c’est une
partie de soi-même : la censure intérieure, le regard dépréciatif et
les petites voix pénibles qui, si on les écoute, nous font tout arrêter.
»
« La
ville est une machine à fiction » écrivez-vous et, ailleurs, « ma
mémoire est une tombe indécise ». Est-ce pour cela que vous inventez un
univers poétique, un bestiaire qui nourrit le récit de touches
surréalistes ?
C’est
une question complexe : qu’est-ce qui fait qu’on invente ? C’est
d’ailleurs ce qui est en jeu dans Lent séisme : Que se passe-t-il quand
Gustave écrit ? Par quelle espèce de magie naît la fiction ? Comment
s’articulent les événements de sa vie passée et présente avec ce qu’il
écrit ? Quelle forme prennent ces événements, une fois symbolisés par le
truchement de l’écriture ? Pour le bestiaire, je crois que j’ai laissé
la place à une symbolisation spontanée de certains ressentis. Je pense
que c’est une production de l’inconscient, c’est ce qui se passe quand
on «laisse venir ». Ça ne peut pas être programmatique, c’est pour ça
que les phrases que vous citez viennent plutôt en aval du processus,
comme un constat, plutôt qu’en amont. La particularité de Lent séisme,
c’est d’être issu d’une écriture assez pulsionnelle, puis composé dans
des après-coups successifs qui lui ont donné sa forme actuelle : du
texte, et des regards sur le texte.
A
un moment donné, vous vous laissez prendre par l’écriture : les mots
tombent : le « Laisse venir » ; contre quoi faut-il se battre jusqu’au
moment où l’écriture arrive ?
C’est
peut-être un poncif, mais je crois que la première chose contre
laquelle on se bat, dans l’écriture, c’est une partie de soi-même : la
censure intérieure, le regard dépréciatif et les petites voix pénibles
qui, si on les écoute, nous font tout arrêter. Et puis des craintes, qui
ont à voir à la fois avec soi et avec l’extérieur.
A
force de travail, on gagne la bataille contre la censure intérieure, à
la condition d’avoir toujours des bataillons en état de marche,
c’est-à-dire des outils pour détourner l’attention de la censure,
éteindre temporairement la négativité qui nous assaille. En atelier
d’écriture, les propositions d’écriture servent précisément à cela. J’ai
pu m’appuyer notamment sur celles de François Bon, qui, sur son site
Tiers Livre, consacre une belle énergie, généreuse et communicative, à
ouvrir des voies possibles pour l’écriture. D’une manière générale,
écrire, c’est trouver une organisation temporelle et psychique qui
permette d’échapper à ce qui nous empêche, en focalisant son attention
sur un point précis pour dépasser les obstacles. Le lien avec l’éditeur
est essentiel : j’ai eu la très grande chance de travailler avec
Guillaume Vissac, directeur éditorial chez Publie.net,
dont l’accompagnement, soutenant et exigeant, a été vraiment précieux ;
Lent séisme ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans ses nombreux
retours et lectures.
D’autre
part, lorsqu’on écrit à partir de sa propre histoire, les craintes
portent sur le dévoilement produit par l’écriture, parce que l’histoire
ne concerne jamais que celui ou celle qui la traverse. On n’est pas à
armes égales contre la crainte d’exposer son entourage, notamment parce
que c’est une crainte qui a un fondement objectif indéniable : on l’a vu
encore récemment avec l’exemple d’Emmanuel Carrère, certains livres
blessent les proches de ceux qui les ont écrit. Pour moi, c’est quelque
chose de très angoissant, qui demande du temps pour être élucidé. Cette
angoisse, on la retrouve chez Gustave, le personnage de Lent séisme ; la
nécessité de la dépasser est une autre « machine à fiction ».