vendredi 24 février 2012

#Vendredi lecture : Antonio Lobo Antunes

Vous avez déjà lu quelque chose d'Antonio Lobo Antunes ? 
Si non, dépêchez vous de le faire, c'est une expérience hors du commun.
Si oui, vous savez donc ce que c'est de vous demander parfois combien de personnages pensent et parlent dans une seule et même phrase. Vous connaissez cette incroyable capacité à écrire dans un unique élan, dans un seul souffle, des souvenirs, les détails du présent, des désirs et des sentiments. Tout est emmêlé et pourtant limpide.
Car Antonio Lobo Antunes sait faire quelque chose d'extraordinaire : écrire au rythme des pensées. Il ne s'agit même pas de style, c'est beaucoup plus que ça. C'est mettre en mots le rythme et le cheminement de la vie qui foisonne. Parfois, c'est un tableau impressionniste où se mêlent l'intérieur et l'extérieur, le passé et le présent, le même et l'autre. Très vite, vous êtes emporté par le tourbillon, sorte de course aux mots, dont vous ressortez essoufflé, secoué et heureux. Une expérience de lecture plus qu'inhabituelle.

Dans Traité des Passions de l’Âme, il raconte l'histoire magnifique de deux amis d'enfance qui se retrouvent, adultes : l'un est membre d'une organisation terroriste et l'autre Juge d'instruction.

Deux petits extraits, juste pour le plaisir : 
- p. 23 : "Cela s'était sûrement passé comme cela, cela se passait toujours comme cela, et pour finir la poignée de main du religieux en guise d'adieu, Soyez tranquilles le contact vous fera signe, que chacun se terre tranquillement dans sa tanière, vous aurez certainement de mes nouvelles la semaine prochaine, et sur ces entrefaites la femme du fermier a appelé son fils dans la roseraie, Zé, viens ici un petit instant, Zé, et le Juge d’instruction, sourd, tapotait la pointe de son stylo bille sur son pouce, et il a soulevé un des téléphones sur la petite table à côté de lui, Prévenez ma légitime que je ne sais pas à quelle heure je rentrerai aujourd'hui."
- p. 184 : "La sœur du fils du fermier, nue, pêchait une jupe et un corsage dans une valise de vêtements, et les muscles de ses bras glissaient sous sa peau avec des ondulations d'oiseaux qui dansent. Le soleil caressait sa nuque et ses épaules, ses fesses s'ouvraient en un tendre et doux éventail, des pigeons couleur faïence ont atterri à deux pas au sommet de la treille, une grappe de guêpes bourdonnait dans un trou dans le mur et l'Homme enviait à mort l'amoureux de la sœur du Juge d'instruction, apprenti plombier, avec un grain de beauté sur la tempe, qui se faisait tout petit devant le fermier avec une timidité craintive."
Traité des Passions de l’Âme, Antonio Lobo Antunes, Points, 1990.

En 1997, j'ai fait un voyage solitaire dans le Sud de la France. J'avais 19 ans et des velléités d'écriture en prose. A cette occasion, je suis allée voir un ami de mes parents, écrivain, qui m'a conseillé de lire Lobo Antunes. Je me souviens exactement qu'il a dit "c'est ce que j'ai lu de plus nouveau et de plus différent ces derniers temps". Je l'ai lu beaucoup plus tard. Mais pour moi, c'est toujours vrai.

lundi 20 février 2012

Le Premier Billet du Lundi : Vers une écologie de l'esprit, de Grégory Bateson

Suite à ce week-end fort en émotions (statistiques en tout cas... Merci @Twitter et @DelphinesBooks d'avoir boosté les visites ici), je pense qu'il est temps de rendre la vie de ce blog plus ... Régulière ! Puisque le lundi est de loin, ma pire journée de la semaine, j'ai décidé de m'astreindre à publier un billet tous les lundi soirs. Hey, histoire de m’aérer la cervelle, pas de me plaindre !!! Ça commence ci-dessous.

Aujourd'hui, un livre inracontable, qui parle de tout à la fois et de rien en particulier, mais qui donne à voir une autre manière de penser, à travers une démarche intellectuelle à la fois prudente et audacieuse. Gregory Bateson (1904-1980) change le regard sur "la" science et propose de transformer "les"sciences (oui, rien que ça !) pour éviter les réponses approximatives et les raccourcis dangereux.
L'histoire de Gregory Bateson, l'un des fondateurs de l'Ecole de Palo Alto avec Paul Watzlawick, c'est l'histoire d'un type qui voulait étudier le comportement des dauphins, et qui, faute de financement, s'est retrouvé à observer la communication chez de jeunes schizophrènes, sans rien y connaître. Ses observations filmées l'ont conduit à théoriser ce qu'on appelle le double-bind, double-contrainte ou communication paradoxale, concept essentiel dans les théories de la communication. Avec Bateson, on est au cœur de la complexité, au croisement des sciences "dures" et des sciences humaines.

Une lecture qui, au prix d'un peu de concentration et d'opiniâtreté, stimule l'intellect en l'obligeant à adopter des postures inhabituelles. Bateson forme l'esprit du lecteur par la répétition d'une gymnastique plutôt plaisante. Et, comme n'importe dans quel sport, il y a des claquages, des essoufflements et de la jubilation ! Quoiqu'il en soit, on ne reste pas indifférent.

samedi 18 février 2012

Quand la blogosphère s'agite pour la cause créative (billet d'une novice sur l'affaire François Bon)


Aujourd'hui, en rentrant du boulot, je jette un œil à la twittosphère et je me retrouve happée par une vague d'agitation dont l'origine est une nouvelle traduction du Vieil homme et la mer, d'Hemingway, par l'écrivain François Bon, tenancier du site Publie.net et blogueur du Tiers-Livre. Ça cause de création et de droit d'auteur, de livre papier et d'édition numérique... Je m'accroche et me voilà emportée par un flot d'indignation légitime et de saine colère.
Et c'est comme ça qu'un vendredi soir, j'apprends, au détour d'une petite balade de blogs en blogs, qu'un académicien poussiéreux a jadis traduit, non sans balourdise, ce petit roman que j'ai du lire à 15 ans, parce qu'il le fallait. Et qu'aujourd'hui, un passionné d'Hemingway a pris le temps de produire une traduction dépoussiérée du dit bouquin, probablement bien meilleure que la précédente, qui, elle, sent le moisi (et vous admettrez facilement que le le moisi, pour la Mer, ça colle pas vraiment). Jusqu'ici tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Or, il se trouve que je suis l'heureuse propriétaire d'une liseuse depuis 3 jours seulement. Alors je me précipite pour acheter la nouvelle traduction en question. 

Malheur ! Un grand méchant éditeur était passé par là avant moi ! Car Gallimard  - désormais couramment appelé Gallimerde sur Twitter - est venu gentiment piétiner le travail de François Bon, avec ses gros sabots. Le très gros éditeur met en avant ses droits de traduction sur le dernier ouvrage d'Hemingway et réclame des dommages et intérêts pour la vente de 22 livres numériques à 2.99 euros. 
Non, relisez bien ces chiffres, c'est important. Et consultez ce blog, largement plus instructif que le mien.
Alors oui, nul n'est censé ignorer la loi, c'est vrai. Hemingway ne s'est suicidé qu'en 1961, donc le roman n'est pas libre de droits avant 2031 (edit : 2047 selon les calculs) aux Etats-Unis, terre natale du cher Ernest, et donc partout ailleurs (j'ai vraiment appris beaucoup de choses, ce soir). On imagine aisément le désarroi de ce pauvre M. Gallimard, si jamais, au grand jamais, il avait prévu d'offrir à ses lecteurs une toute nouvelle  traduction du fameux roman d'ici un an ou deux, histoire que les fans dépoussièrent (encore !) leurs étagères et les profs de lettres leurs armoires, pour le plus grand bonheur de tous et surtout la plénitude de son portefeuille. C'est vrai que la menue monnaie, sonnante et trébuchante, amassée par François Bon doit cruellement manquer... Certains disent que c'est "pour le principe". D'autres pourraient dire qu'il faut parfois transgresser la loi pour la faire bouger. D'autres encore que Gallimard serait responsable de la protection des droit d'auteurs au nom de la famille Hemingway et que c'est à ce titre qu'il demande le retrait du texte.
On pourrait conclure qu'il est plus que temps de poser la question de la création et du partage, quand des œuvres écrites il y a plus de 50 ans par des écrivains morts et enterrés, sont encore assez vivaces pour être lues, relues, traduites et retraduites, et briller au milieu de l'immense mêlée de la création artistique de notre époque.
Voilà, le gros éditeur est mécontent, alors il tape de toutes ses forces sur le vilain petit écrivain. Ça fait un peu David et Goliath. L'avenir nous en dira plus... Et si personne ne meurt à la fin, c'est quand même vachement triste. Surtout que, comme je le disais hier, la catalogue numérique des gros marchands de livres est à pleurer et que Publie.net sort vraiment de l'ordinaire.

Mais voilà qu'à la toute fin de ce billet, au hasard de mes recherches, je tombe sur un blog qui diffuse à nouveau le texte traduit par François Bon. Et hop, deux clics et il est là, chez moi ! Merveille du net mouvant, créatif, inattendu, réactif et bien vivant ! Bon week-end Antoine !

jeudi 16 février 2012

Murakami is almost God (and Kobo is my -new- Friend)

Oui, je me souviens d'un groupe qui s’appelait comme ça du temps où j'étais sur Facebook. Depuis j'ai arrêté Fb, mais pas Murakami. C'est même le seul auteur que je lis en ce moment, alors que j'ai arrêté les romans pour éviter les interférences avec ma propre écriture. Pourquoi lui ?
D'abord, parce que j'ai dévoré Autoportrait de l'auteur en coureur de fond juste après Noël, au moment de me remettre à courir un peu sérieusement. C'est un excellent petit livre dans lequel il parle de son expérience de coureur (multi-marathonien et triathlonien, quand même !) et un peu de sa vie et de son travail d'écrivain. De prime abord, ce n'est pas très bien écrit. Franc, direct, honnête en tout cas. Il y raconte très simplement ses entraînements, ses défis, sa manière d'envisager la course à pied et le dépassement de soi (la description du marathon qu'il a couru, seul, d'Athènes à Marathon, en plein mois d’aôut au début des années 80, est un bijou comique !). 
Je n'ai pas lâché ce bouquin avant de l'avoir fini. Pourtant, quand j'en parle comme ça, il me semble que ça n'a pas l'air passionnant du tout... Et c'est sûrement vrai ! Mais quand LUI se raconte en coureur, c'est un vrai bonheur.
Bref, pour peu que vous soyez de près ou de loin intéressé par la course, l'endurance, la persévérance et la philosophie qui s'y rapporte, ou si vous cherchez une lecture inhabituelle, allez-y. Sur un sujet pareil, on repère à coups sûrs les très grands auteurs !

Ensuite, parce que je me suis acheté une liseuse (j'entends d'ici la correction... Oui, "on" s'est acheté une liseuse mais tu n'étais pas là quand le colis est arrivé, et moi si, donc elle me prend désormais pour sa maman :-D). Le premier bouquin que j'ai eu envie de télécharger c'est bien sûr IQ84*. Bref,  comme il fallait bien que quelqu'un essaye le Kobo, je m'y suis collée... Pour mon plus grand plaisir. 
Je vous tiens au courant !


*bon, il faut quand même remarquer que le catalogue des romans disponibles en numérique est à pleurer, mais j'en parlerai une autre fois

dimanche 12 février 2012

La Honte

Certes, je n'ai pas tellement le temps, en ce moment, d'écrire des billets sur ce blog.
Certes, j'avais prévu de parler de Mano Solo, qui est mort depuis un an déjà, de cet excellent petit livre de Murakami qui m'a permis de me remettre à courir, de mon roman qui est au point mort depuis presque Noël, de la vie qui est bien remplie, des essais que je lis, des romans que je ne lis pas, etc. etc. etc.

Mais finalement, si je prends le temps aujourd'hui d'écrire quelques lignes, c'est pour vous dire tout le mal que je pense de Claude Guéant et de ses copains politiques qui jouent les (faux) intellectuels en disant des montagnes de stupidités dangereuses, et prétendent rester des gens respectables. Et vous recommander, en vrac, un chouette entretien avec Françoise Héritier, et aussi une (non, deux !) petite pétition pour soutenir Serge Letchimy, qui a osé leur dire qu'ils allaient trop loin. Voilà l'autre pétition.

Bonne semaine à tous, à ceux qui attendent le redoux comme à ceux qui attendent un bébé sous les tropiques.*

Bien à vous,
Juliette
*et une petite photo du charmant Montaigne, parce qu'il a une belle gueule et que vous le valez bien (j'allais quand même pas mettre la tronche à Guéant sur mon blog !?).

dimanche 27 novembre 2011

Première partie

Ça y est, je suis arrivée au bout. Attention, pas au bout du bout... Juste au bout de la première partie ! Planifier, écrire, relire, corriger, relire à haute voix, corriger, corriger, relire. C'est sûrement pas parfait, mais c'est fait. Et pour une fois, contrairement à la plupart des mes nouvelles, j'ai l'impression d'avoir travaillé pour de vrai. Ne pas laisser en plan des phrases dont je ne suis pas satisfaite, en espérant que les gens vont vite passer dessus. Creuser les incertitudes, épaissir les personnages, détailler les images, réduire la part du hasard. Du boulot, quoi !
L'écrire ici, ça signifie que je me suis habituée à l'idée que le travail avance. Ça lui donne une réalité. Et ça veut dire aussi qu'il va falloir attaquer la suite.
Heureusement, pendant ce temps-là, une demi-douzaine de lecteurs dévoués vont faire une relecture attentive du machin. Et ça, c'est la plus belle motivation qui soit.

dimanche 30 octobre 2011

Un concours !?!?

Aujourd'hui, j'ai besoin de vous.
Je viens de poster une nouvelle pour un concours de textes courts sur WeLoveWords. Alors vous pouvez voter pour moi : c'est ici (descendre jusqu'à "Histoire de l'Okapi - Concours" et cliquer sur Lire puis sur Voter, ou directement sur Voter :-). 
Au passage, vous pouvez aussi aller lire et noter mes textes sur le site. (Voui d'accord, c'est un peu idiot, mais c'est comme ça.)
Merci d'avance !

mercredi 28 septembre 2011

Pourquoi il ne se passe rien ici ?

Certes, on ne peut pas dire qu'en temps normal ce blog déborde d'activité. Ceci dit, ces derniers temps, il touche le fond de l'apathie. Il faut dire qu'en ce moment, avant de m'endormir, je ne lis pas de roman. Alors je n'ai rien à raconter sur les livres. Je lis parfois de sombres bouquins de psycho (pour mes études, mais c'est une autre histoire...),  mais la plupart du temps, je regarde le plafond et je pense. La contemplation du plafond m'est d'un grand secours quand je ne sais plus où vont mes personnages et que je me sens un peu responsable de cette débandade. Parce que si je n'écris plus ici, c'est parce que j'écris beaucoup ailleurs.
J'écris un roman. Ouch ! Quand je dis "j'écris un roman", à chaque fois, je trouve ça terriblement présomptueux. Mais il faut se rendre à l'évidence : objectivement, c'est ce qui est en train de se passer. Alors il est temps d'assumer mes prétentions et de m'acheter une persévérance. Et comme je ne peux pas courir tant de lièvres à la fois, ce blog restera inerte le temps qu'il faudra.

*Merci à Oxo qui m'a gentiment prêté son chouette dessin ! 

mercredi 7 septembre 2011

BD : La Communauté - Hervé Tanquerelle, Yann Benoît

Deux tomes en un seul volume. 1974. Une bande de soixante-huitards décide de s'installer dans une ancienne minoterie pour vivre à contre courant de la société de consommation. Tanquerelle dessine ce que son beau-père Yann lui raconte. Quoique parfois maladroite dans l'écriture ou la mise en scène imagée des entretiens, cette BD a beaucoup de charme. La vie quotidienne, l'évolution des idéaux au fil des années, la difficulté de réaliser une utopie concrète, l'investissement humain et la force des sentiments qui s'y rattachent sont très bien rendus. Un beau moment de lecture pour tout ceux que cette époque, ou d'autres façons de vivre, intéressent.

mercredi 6 juillet 2011

Même pas de lunettes (Nouvelle)

Je n'ai jamais été remarquable. Je suis gros. Un peu. Pas assez pour être mémorable. Juste assez pour être désagréable à regarder. Je passe inaperçu, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de ma présence, déplaisante. Quand je parle à des gens, si j'essaye de me rendre quelque peu signifiant, drôle ou attachant je vois bien, dans les plis de leur visages, apparaître la marque du dédain. Ce n'est pas de la détestation, non. Juste le regard qu'on porte sur un être terne qui essaye de se colorer de quelque chose de sympathique, et qui en devient carrément pénible.

Bref, j'échoue.

J'aurais pu être ce genre de petit gros à lunettes qu'on voit au cinéma, doué d'une intelligence de génie et qui termine le film en héros, sauvant tous les autres d'une fin tragique. Mais non. D'ailleurs, je n'ai même pas de lunettes. Je suis juste là, depuis si longtemps je ne cherche plus à me donner un sens.

Depuis peu, je boîte, en plus. Un problème de dos, bête et méchant comme un cadavre de souris. Un truc petit, mais insidieux, et qui finit par occuper le plus clair de mes pensées. Un nerf minuscule, écrasé par de la chair gonflée, coincée entre deux de mes vertèbres grasses, et qui irradie une douleur diffuse, impalpable, mais lancinante dans ma jambe. Des élancements à l'aine quand je marche ou m'assied. Je claudique, l'air d'un héros de série cynique et minable, du haut de mon mètre soixante-dix poussif et de mes quatre-vingt-dix-sept kilos bien accrochés.

Donc, aujourd'hui, je vais chez le kiné, pour remédier à mon malheur. J'ai bon espoir que quelques séances me soulagent, et surtout me permettent de me concentrer à nouveau sur mon absence de vie sociale et amoureuse.
Je marche péniblement dans une rue de banlieue, ocre et grise. Un bus énorme et bruyant me longe, m'effrayant au passage. Je suis chaque fois épouvanté par ce bruit massif des bus en ville. Par leur carrure impressionnante, leur vitesse et leur puissance. Comme si transporter une cinquantaine de personnes, parfois bien plus, leur donnait raison sur tous ceux qui marchent et cherchent juste à profiter de la sérénité des trottoirs. Attention : je n'ai rien contre les gens qui prennent le bus. C'est juste que tout petit, à l'âge où on tient encore la main des adultes dans la rue, ils me faisaient déjà sursauter. Tout petit - et déjà rond- je regardais leurs gros pneus passer à hauteur de mes yeux en me disant : "Imagine que ta tête soit là, juste en dessous  sur le macadam ; imagine ton corps désarticulé, démantibulé par la roue, imagine ta jambe qui s'enroule autour de ce caoutchouc noir qui tourne à toute vitesse, imagine ton bras projeté violemment contre le bord du trottoir. Ça ferait mal, hein ! ". Adolescent, en regardant les autres garçons jouer avec la mort en traversant la rue juste devant le bus, j'espérais secrètement que l'un deux se fasse prendre, pour voir. Aujourd'hui, devenu adulte, je me dis seulement : "Si t'avais le courage, ça ne ferait pas beaucoup de peine autour de toi. Mais tu es un lâche, parce que tu as toujours peur que ça fasse mal."



Ce trajet est long et douloureux. Marcher ne m'ennuie pas, d'habitude. Mais là, ça me fait mal. Et je dois traîner ma jambe, comme un poids presque mort. J'ai parfois l'impression que je deviens handicapé, petit à petit. Pourtant il n'en est rien, je ne suis pas en train de perdre mes moyens physiques, il ne manquerait plus que ça ! Juste la sensation importune d'une jambe inutile et épaisse, plus longue que l'autre et lourde à porter. Un peu comme une gencive anesthésiée et pourtant douloureuse, en guise de cuisse.

Bref. Je vais chez le kiné. Il est tôt. Il tombe une sorte de grésil sale sur la ville. La ville : on ne peut pas dire ça ici. On devrait dire les villes, mais ça n'aurait pas de sens non plus puisqu'elles s'étendent à l'infini. Ils sont obligés de mettre le nom des communes sur les panneaux des rues pour que chacun s'y retrouve. Ça m'a sidéré, en arrivant ici, de voir qu'on pouvait passer si vite d'un territoire à un autre sans s'en rendre compte. C'est affolant et grisant, tout à la fois. J'aime cette énergie liquide qui monte de la ville. Je m'en étourdis souvent. Ça m'occupe, et parfois, même, je me sens vivant. 


Mais aujourd'hui, aucune griserie. Juste des mamies qui promènent des caniches en manteaux, et des jeunes mères qui traînent à l'école des enfants petits, morveux et pleurnichards. Les enfants m'irritent, ils sont sales. A quelques exceptions près -les hommes politiques, par exemple- ils sont ceux des humains qui ressemblent le plus à des animaux. Et quand leurs mères se mettent à les cajoler devant moi, je les vois se transformer en vaches léchant des veaux baveux. Apparemment, faire des enfants conduit à perdre toute dignité. Je n'y vois que l'assouvissement des plus bas instincts. Aucune grandeur dans tout ça, rien que de la viande bourrée d'hormones, et la lutte pour la survie de l'espèce. Lorsque je croise une famille nombreuse, je vois des bêtes, même plus sauvages.

Kinésithérapeute. Drôle de métier. Confrontés à la chair nue à longueur de journée, à longueur d'année. Comment vieillit-on quand on voit vieillir les autres ? Quand on pratique des massages respiratoires sur des grabataires en couches sales ? Est-ce qu'on accepte, un peu, de devoir  ramollir et pourrir, inéluctablement ? Est-ce qu'on profite d'avantage de la vie, d'un corps jeune et sain et d'un esprit alerte ? Est-ce qu'on a des nausées matinales devant la petite vieille décatie, atteinte de rhumatisme ? Est-ce qu'au contraire on croit voir, sous l'enveloppe répugnante, la beauté des âmes ? Je ne sais pas me confronter à mon propre corps, alors ceux des autres... Quelque chose qui me préoccupe : je n'ai jamais vu une femme nue. Ça m'inquiète.

Je me rapproche du cabinet. Claudication que j'essaye de rendre bienveillante. Les boiteux font peur. Ils évoquent les pirates, les crochets en lieu et place de main, les dents pourries, les gros rires de vrais salauds. Mais moi, je ne ressemble à rien. Je ne sais même pas avoir l'air méchant. J'essaye de sembler gentil, ou, pire, comique, mais rien n'accroche, jamais. Dans mon souvenir, aucune de mes tentatives pour communiquer avec autrui n'ont été couronnées d'autre chose que moqueries, indifférence ou mépris. Au collège, j'aimais le désintérêt des autres, tant il m'évitait les quolibets hargneux. Mes profs ne savaient plus quoi faire pour moi. Certains ont essayé de m'aider, bien gentiment. Sujet idéal pour l'éducation à la tolérance, je leur ouvrais un boulevard pour leurs leçons de morale, aussi grandiloquentes qu'improductives. D'autres dissimulaient, par pudeur ou par professionnalisme, le dégoût que leur inspirait ma personne. Peu à peu, tous se sont lassés, et j'ai disparu de leur champ de vision. La fin de mon adolescence a consacré mon inexistence, à mon plus grand soulagement.


10h31. Ça y est. La délivrance n'est plus très loin. J'appuie sur le bouton, là où il y a écrit KINE, en gros et en rouge. La porte bourdonne et je l'ouvre. Un couloir court, boiseries stratifiées des années soixante-dix, miroir, je tourne, entre dans le cabinet. Il va falloir parler, regarder quelqu'un dans les yeux, percevoir ce que lui inspire mon être, admettre d'exister. Le problème, quand on a le décodeur des âmes, c'est qu'on ne peut qu'être lucide. J'accède, en clair, à toutes les émotions  que ma compagnie provoque chez ceux que je croise. Je vais bientôt savoir ce que ressent un kiné en face d'un patient comme moi.
Dans la salle d'attente, un homme, la cinquantaine, vautré sur une chaise inconfortable. Ouvrier, si j'en crois son bleu de travail crasseux, et ses mains, épaisses et noircies. A mon arrivée, il ne lève même pas le nez de son magazine automobile. Bon. Je me tourne vers le secrétariat. Blouse immaculée, menton fraîchement rasé, mains desséchées, trop propres : mon kiné. Au seuil de la porte, j'articule un "bonjour" neutre. Pas de réponse. Il ne lève pas la tête. Il n'est pourtant pas au téléphone, j'ai vérifié. Il s'active, assis devant un agenda couvert de gribouillis. Il a l'air stressé. Trop de choses à faire sûrement, le pauvre. J'attends un peu et me lance : "j'ai rendez-vous à 10h30."
Pas de réaction. Il est bizarre, ce type. Trop occupé par son planning, ou rendu indisponible par d'autres difficultés. Un désamour passager, de la mélancolie, des regrets ? Un parent malade, qui sait ?
Soudain je réalise que je ne capte rien. Je n'accède pas à son intériorité. Bizarre. Sans doute parce qu'il ne me regarde pas, ne veut pas de moi dans son monde.
10h35. Il bougonne, décroche le téléphone et compose un numéro. Mon numéro. Je ne crois pas me tromper, j'ai à peine le temps de suivre le parcours de son index sur les touches, mais je parierais que c'est mon numéro. Évidemment, ça ne répond pas. Je ne suis pas chez moi, je suis là.
"Je suis là... " Non. Il ne veut pas m'entendre. Il laisse un message "Bonjour, M. de Horla, je suis votre kiné. Nous avions rendez-vous à 10h30, je vous attends. Merci de rappeler si vous avez un empêchement." Raccroche, lève les yeux. Je me déplace de manière à occuper tout son champ de vision.  Un quart de seconde, nos regards se croisent. Ses yeux sont vides et perdus. On dirait qu'il louche à travers moi. Tout à coup, j'ai la trouille. Ce type fait peur, avec sa blouse, ses mains manucurées et son regard déserté. 

J'attends un autre quart de seconde. Il se lève, contourne le bureau massif en faux bois. J'ai juste le temps de m'effacer pour le laisser passer. Il me frôle -sensation étrange- et continue à m'ignorer.
"M. Gnangnan, venez avec moi, je vais vous prendre en avance. Encore un qui n'a pas assez mal pour honorer son rendez-vous, et même prévenir. "

Mon ventre se noue, je suis pris de coliques. Est-ce la colère ou la peur ?

Je m'assied dans la salle d'attente le temps de reprendre mes esprits. Je lui ai pourtant parlé ! Maintenant il est à côté, dans une de ces salles aseptisées. Je l'entends qui babille, pire qu'un coiffeur. Bon. Je vais attendre qu'il repasse, me lever à son arrivée, lui tendre la main, en le regardant droit dans les yeux, et m'excuser pour ce faux retard, parce qu'il est inutile de mettre mal à l'aise un homme stressé en lui rappelant qu'il vous a quasiment marché dessus sans vous voir. Je reste assis en attendant, bras croisés posés sur les genoux, le buste penché en avant. Comme ça, je vois de près mes avant-bras poilus, et les fils de la toile de mon pantalon. Ça m'occupe. Je respire pour prendre de l'assurance. En vain.

Le voilà. Je me lève d'un bond, ça tire dans ma jambe. Je tend la main, lance un sourire badin, plein d'innocence, couplé d'un "désolé pour le retard, hein ! Ah, j'en mets du temps à me déplacer avec cette fichue..." Il avance, vite, il est sur moi toujours impassible. Sensation glaciale, nuée blanche. L'espace d'un instant, le monde entier devient transparent.
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Je suis dehors, à nouveau sous la pluie fine. Il est 10h42. J'ai du m'évanouir. Le souvenir précis qu'il me reste : le kiné me traversant comme une lame glacée. Puis plus rien.
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11h15. Assis sur un banc. Transis de peur et de froid. Je transpire sous la pluie. Tremble. Grelotte. Que faire ? Je n'ose pas rentrer chez moi, affronter la solitude. En même temps, dans la ville, je risque à chaque instant d'être traversé de nouveau pas quelqu'un. Alors je n'ose rien. Même les pigeons font comme si je n'étais pas là. Ils rodent sur le banc, picorent les dernières miettes, s’assiéraient presque sur mes genoux. Pardon, je devrais dire "me traverseraient presque les genoux."
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15h. Il va falloir prendre une décision. Si j'avais appris que ma mère était morte ce matin, j'aurais été triste, j'aurais eu mal, mais j'aurais su quoi faire. Cercueil, frères et sœurs,  enterrement ou incinération, crématorium et couronnes de fleurs. Là, personne n'est mort,  il n'y a rien de changé, si ce n'est que je ne suis plus sûr de rien. A commencer par ma propre existence. Comment prouver, à soi-même et aux autres, qu'on existe ? Aux autres ? Nombre de possibilités s'offrent à vous : nourrir des conflits, pratiquer l'humour lourdingue, militer syndicalement ou politiquement, s'occuper des autres au point qu'ils ne puissent plus se passer de vous, etc... Mais se prouver qu'on existe ? Exister pour soi-même, en réalité, ça n'existe que dans vos rêves. Jusqu'au jour où vous vous faites traverser par un kiné trop propre. Et voilà. Comme si ça ne suffisait pas de ne pas avoir de vie, il faut aussi que je me retrouve sans existence.
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Et voilà. 17h14. 1er à gauche. Odeur d'encaustique dans l'escalier. J'ai osé passer la porte de chez moi. Chez moi : ce grand appartement que mon père m'a légué pour éviter qu'il ne revienne à se deuxième femme, celle qui l'a trompé tellement souvent, tellement longtemps et avec tant de gens différents qu'il a fini par la détester au point de lui reprendre tout ce qu'il lui avait offert, et même le reste. Le genre d'histoire à vous passer l'envie de la moindre amourette, pour peu que vous ayez été tenté. Une cuisine, un salon et trois grandes chambres, paisibles et calmes comme les cellules de nonnes ayant fait vœu de silence. Pas de quoi sauter au plafond mais quand je regarde les vitrines des agences immobilières - j'aime beaucoup les écrans lumineux qu'on y voit - j'ai l'impression que c'est presque indécent, tout cet espace vide, pour moi seul.
Bref, ici rien n'est différent, tout est serein, comme les autres jours. Je me rassure. Je vais me réchauffer. Prendre une douche. Chaude. Boire un chocolat. Chaud, lui aussi. Et tout va rentrer dans l'ordre. 

18h. Banlieue d'un ocre incertain. Immeuble en meulière. Parquet ciré.

Deux enfants dans l'escalier. Qui se chamaillent. Crient. L'un pleure, l'autre ricane.

La mère, poussant la porte, dit d'une voix égale, presque pas agacée :
"Allez, ça suffit, on rentre les garçons. Et tout le monde va se laver les mains avant de prendre son goûter. "

Le plus jeune file à la salle de bain. Fait couler l'eau, joue avec le savon, et soudain se fige.

...

"Maman, il y a encore de l'eau dans la baignoire ! Comme si quelqu'un venait de se doucher !"