dimanche 31 mars 2019

Un jour, un jeu !

C'est Guillaume Cingal qui est responsable de ce qui se passe ici... Tout a commencé par un bête post matinal sur Facebook. Le 29 mars à 9h37, voilà ce que je lis : 

"Ce matin, j'ai battu un record en me rendant aux Tanneurs.

De porte à porte : 26 minutes. 


4 minutes de chez moi à l'arrêt de bus.
2 minutes d'attente.
4 minutes en bus.
12 minutes en tram.
4 minutes de l'arrêt du tram à mon bureau.


Voilà une suite dont on pourrait faire une forme poétique innovante : cinq strophes de 4, 2, 4, 12 et 4 vers respectivement.

Mais pas maintenant. J'ai cours toute la journée."

Voilà qui pique ma curiosité, me donne envie de répondre à la proposition ainsi formulée. On est vendredi matin, j'ai du boulot, j'y pense un peu, et puis j'oublie...

Le lendemain matin, samedi, peu après le réveil, je découvre que le Guillaume Cingal a pondu sur son site un poème qui répond à la forme évoquée plus haut, et que, comme il est joueur, il a ajouté une contrainte, à nous de la trouver... Je cherche, je cherche, ne trouve pas, il me donne des indices, et pour finir... Wahou, balèze la contrainte ! Mais ça me tente, j'aime bien les formes contraignantes. J'avais quelques pistes en tête, une histoire bizarre, bref, la matinée s'écoule, j'y songe, et un peu plus tard, je mets un point final à mon texte (ci dessous) qui respecte donc la même forme que celui de Guillaume. A vous de jouer  : D'abord, trouvez la contrainte supplémentaire ; ensuite, amusez-vous bien... On attend vos textes ! 

Parole d’utérus

Il me parle d’habitude, ou au moins me parla
Mais depuis hier plus mot, walou, zob,
Il est coi. Je parle à mon estomac
Qui lui, toujours, répond.

Las ! frémit l’infirmière.
Attendez le médecin, il passe derechef.

Misère, ce n’est donc pas un gag ?
C’est un coup du magyar, sans doute à l’heure du rush
Il a prélevé votre précieux, cet abruti
Un riquiqui tout juste arrivé de Tokaj !

L’organe en poche, a filé jusqu’au dock
S’embarquant sans tarder sur un vaisseau fluvial
Sans craindre pour lui même qu’on lui vole son rectum
Ni songer une seconde à l’avenir incertain
Que lui réserve ce voyage en cargo,
Car paré d’une pareille matrice, il court à la gueule du loup.
Dans sa besace, le morceau, coté puissant au Nasdaq
Pèse lourd, et attire derrière lui ceux qui veulent le piller,
Car rares sont ceux qui parlent la langue des utérus.
Il faut dire qu’aujourd’hui, on marchande avec tout,
Et que cet étudiant était ici sans le sou,
« Gagner, gagner ! » c’était son leitmotiv.

Monsieur, je n’aime pas votre flow !
Vos apprentis sont anormaux !
Je vous charge de vite récupérer mon bien, dès maintenant allez-y,
Sans quoi c’est vous que, tout bientôt, vous éviscérerez.

samedi 30 mars 2019

La crotte du gecko

Le linge très sec sur le balcon, il est rêche et doux par endroits, usé. La nuit a été chaude, le jour va l’être encore plus. Sur la surface plane et colorée, jaune vif, sur le tissage serré de fils de coton, sur le drap propre et tendu, une très petite crotte noire, de la taille d’une graine, un peu pointue à une extrémité, plus arrondie à l’autre. La crotte, dont la forme indique qu’elle a été moulée par l’anus minuscule d’un animal passé là pendant qu’on n’y était pas, dans sa promenade nocturne. Une présence dans notre absence, comme un cambriolage sans vol. (Un cambrioleur qui s’envole.) La crotte du gecko. Sèche et délicatement collée à la fine toile du drap, le bruit minime presque silencieux lorsqu’on secoue le drap, le bruit minime qui est aussi vibration ténue, vibration de la crotte collée qui se décolle, vibration du drap léger, bien usé, mince tremblement des fibres lorsque la crotte est entraînée par son poids (ou poussée du doigt par qui dépend le linge). On pourrait croire que la crotte est un peu collante parce que le gecko tient à ce qu’on s’aperçoive bien de sa présence – sans cette qualité d’être collante, elle pourrait s’envoler avec les vents chauds des nuits d’été – à ce qu’on repère bien la trace de son passage. Mais le gecko sans doute ne choisit pas la nature de sa crotte. Sa crotte est simple, comme toutes les crottes, un modeste amas des déchets alimentaires non exploités par l’organisme de celui qui fait sa crotte, et qui vient à s’évacuer là, un peu humide, le moment venu. Puis qui sèche dans l’air libre de la nuit. Que l’esprit matinal sur le balcon reste perplexe devant cette crotte sur le linge propre, cette crotte qui signe le passage du temps, la continuation du monde et de la vie pendant notre absence, c’est une chose qui ne concerne point le gecko. C’est autre chose et (pourtant c’est toujours la crotte). L’étrange absence de l’animal, le savoir indéniable de son passage, son invisibilité dite par la crotte en même temps que son existence sûre, la crotte sa présence absence. La toute petite crotte noire, sèche et pointue, nous métaphysique. Et (ce n’est pas tout) elle nous ramène immanquablement à son auteur, son petit producteur, elle le fait surgir dans la pensée, le gecko, à travers sa trace, comme l’empreinte du sanglier dans la boue d’une forêt fait surgir le groin marron foncé et le poil hirsute de cochon noir, comme la marque gravée dans la pierre d’un monument porte en elle le baiser des amants – leurs initiales perdues – la crotte porte en elle l’espèce de lézard épais, comme un lézard ordinaire de nos contrées qui serait devenu obèse, et (un peu crapaud). Il n’est pas d’ici, le gecko, c’est un animal migrant. Trente ans (à peu près, sans doute) que ses crottes sont arrivées sur les étendoirs à linge des balcons du sud de la France. La crotte de gecko nous écrit dans une langue sauvage composée de mots-crottes tracés au hasard sur les draps, nous écrit du lointain, (de derrière les volets), nous écrit que l’œil du gecko nous regarde, qu’un animal exotique est dans nos parages, nous raconte l’histoire, la présence précise (et incontournable) de cette petite crotte noire, sèche, pointue (à une extrémité, pas à l’autre). Dans cette crotte qu’on trouve le matin, arrêtée dans le linge propre, il y a des containers trimballant palmiers des pays tropicaux vers les grands ports de la méditerranée, il y a le climat réchauffé qui offre aux geckos (les doux hivers de) leur survie. Mais c’est une grande exagération de l’esprit que cela : est-ce que l’infime objet, posé là sous l’œil de qui s’apprête à dépendre le linge, contient l’imaginaire, est-ce que la crotte contient l’histoire de la mondialisation lancée (comme un cheval au galop inarrêtable) ? Le gecko lui s’en fout, il crotte. Sa crotte colle au drap. Le drap est coloré, vert vif, sec, un peu rêche et usé, quelqu’un le dépend. Dans la tête derrière l’œil qui regarde, un gecko bien vivant, bien là, il entretient un lien d’intimité avec l’été, avec le palmier, sa crotte comme l’âme apparente de l’animal. Dépendre le linge ouvre au vide de la pensée, dans ce vide se niche le gecko (l’épais lézard à la peau grumeleuse), rugueux comme chez Claude Ponti (les personnages), les doigts du gecko terminés chacun par une ventouse circulaire, l’imaginaire derrière l’œil, ce n’est pas avoir un lézard dans la tête, c’est l’histoire du gecko sa généalogie qui se raconte pendant que les doigts courent sur le tissu rêche (par endroits usé). Le gecko dont on ne sait presque rien, si ce n’est son épaisseur, la rugosité de sa peau, la forme un peu pointue à une extrémité de sa crotte, ses apparitions brèves sur le même mur à une heure identique qui ponctuent les soirs d’été, notre étonnement (une curiosité sincère), la course rapide le long du mur qui fait sursauter qui ouvre les volets au couchant. Avec la crotte sur les draps, il y a la maigre connaissance de l’invisible, de ce qui passe, les petits qui s’égarent dans la maison à la fin de l’été, qu’on tente d’attraper pour reconduire au dehors, qui laissent leurs petites queues tombées longtemps frétillantes (dans les escaliers). Pourtant dans le visible, il n’y a que cette petite chose noire, un peu dure (friable) qui en séchant a pris dans sa matière quelque fibres du coton usé, et qui fait un très léger crissement en se détachant du drap. Qu’est-ce donc que cette crotte ? Un petit tas d’atomes. La matière. Les insectes mangés. Des déchets de moustiques morts et digérés, qui ne piqueront plus personne, ne ferons pas râler les touristes de passage, ceux qui ne prennent pas le temps (de s’habituer aux piqûres). Dans l’amas minuscule de matière (atomes molécules) évacué par l’animal, sa présence totémique, nos fantasmes de tropiques. LA CROTTE. Le lézard au mur chez Robbe-Grillet, la Jalousie, l’insaisissable répétition des scènes dans le Nouveau Roman (une époque lointaine ou proche – selon), la fascination pour le texte quasi-vide, plein du désir. Non, non, ce n’est pas un lézard, (dans le livre) c’est un scolopendre. La scène du scolopendre, l’homme qui se lève et le tue, le couple à table, immobile, la tache au mur – il n’y a pas d’histoire il y a ce qui se passe – la scène, les personnages, ce que veut dire le scolopendre, ce qu’il ne veut pas dire, ce qu’il ne dit ou rien, la tache. Ce que le texte ne dit pas. (Ce que le réel ne dit pas.) Ce qu’il se passe dans la tête. La crotte de gecko qui fait surgir l’imaginaire colonial. Le réel qui n’agit en rien, la crotte immobile qui ne veut rien, la pensée qui pense. La tête qui pense ou ne pense pas, la tête qui vit sa vie, sa folie de tête. La jalousie. La chaleur. Les doigts qui ramassent les pinces à linge, le drap maintenant replié, les tropiques. La scène qui se répète, l’adultère. La jalousie (c’est un store). Les palmiers qui voyagent, le chaud, le froid, les containers, les geckos à l’assaut du monde. De cela rien n’existe, tout est là peut-être, entre la crotte et le drap. La crotte qu’on peut écraser entre le pouce et l’index, la petite forme moulée qui devient poussière, les évocations, poussière de tête à l’intérieur du crâne (le souffle du vent qui respire). Le chaud qui monte du balcon. Et puis ce n’est pas un gecko, l’animal (une tarente de Maurétanie).
Photo. Rémi Fonters, LPO Isère

(encore un texte né chez François Bon, dans l'atelier d'hiver du Tiers Livre)

dimanche 24 mars 2019

Trouble

En vidéo ici 




Trouble l’eau trouble ton regard trouble qui trouble, qu’est-ce que tu regardes ? c’est l’eau que tu regardes ?
C’est l’eau que tu regardes ?
Qui regarde, qui ? qui regarde ? Ça, l’eau trouble. Qui regarde.
Elle est trouble, c’est net.
Et qu’est-ce que c’est qui se regarde là ? Palmier feuilles mortes en surface, un tas au fond, ou bien un âne mort et deux abricots ?
Palmier feuilles mortes en surface un tas au fond ou bien un âne mort et deux abricots.
Deux abricots. Oui deux.


Vert vert bleu, carreaux. Cœur carreau.


Arrêtez, pas les cartes, arrêtez !


Les yeux c’est qui ? Les yeux sont à qui ? Comment tu regardes ? Avec quoi ? Quelle majesté te regarde du fond de l’eau ?
Un petit tas de feuilles mortes ?
Sa majesté l’âne mort noyé qui regarde et qui trouble.


Et qui trouble, trouble l’eau, trouble la feuille morte, la surface avec ses gouttes, celles-là, là, qui troublent.
Qui regarde et qui empêche de voir ? Qui pêche ? Qu’est-ce qui pêche ?


Personne ne pêche, arrêtez !


La lumière pêche la lumière décroît, la lumière pêche par son absence, sa décroissance, sa décrépissence, son amour de l’eau trouble et du fond.
La lumière au fond. La lumière qui fond, dans l’eau trouble.


La lumière décrépite au fond de l’eau trouble. Un petit tas de lumière fondue. Devenue masse sombre.


La lumière décrépite au fond de l’eau trouble. Un petit tas de lumière fondue. Devenue masse sombre.


La surface qui ne sait même plus ce qu’elle est, où elle est. La surface qui n’est pas trouble, qui n’est pas là, est-ce qu’il y a même une surface, une frontière entre l’air… ou un passage vers la mer ?


Est-ce qu’au fond on trouve des animaux venimeux célestes et qui font de la lumière. Qui fondent la lumière. Fond de la lumière.


Le fond de la lumière est une eau froide et verte et bleue avec un petit tas d’ânes morts au coin.


L’eau fait l’amour avec le fond, l’âme sourd du fond.


Arrêtez avec les jeux de mots !


Ce qui sort et ce qui mord. Ce qui n’est pas mort. Ce qu’il reste après la mort : ce qu’il reste du mort.
Décrépissence et mortitude du fond.
L’eau.
Maximation, frivolation délegerée. Des légèretés.
Du déréglé. L’eau de la pluie qui se réchauffe.
Sommes-nous un futur petit tas de petits ânes morts ?


samedi 24 novembre 2018

Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

On écrivait pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait des histoires dans lesquelles on disait qu’il fallait des histoires pour ne pas laisser le monde mourir. On écrivait pour croire encore que c’était possible que tout n’aille pas de mal en pis. On écrivait pour penser aux gens morts avant nous, à leur grands bras refermés sous la terre, à leurs mâchoires serrées dans les creux. On écrivait parce qu’un jour on avait croisé des ossements au cimetière, bonjour, en haut d’un tas de terre fraîchement retournée, et ce n’était pas des squelettes de rongeurs comme ceux qu’on trouve dans les champs, pour la simple raison que ce n’était pas un cimetière de rongeurs, mais un champ d’os humains, un endroit où laisser les morts tranquilles le temps de devenir squelettes, le temps de lire quelques livres, d’attendre qu’il fasse vraiment froid et que les fleurs soient fanées, les autres vivants devenus des morts en boîte. Ensuite on retournait la terre et hop, un petit tibia blanc sur la motte de terre humide.
Alors on repartait en pensant que la mort était un bon sujet pour écrire, qu’écrire la mort ferait semblant de ne pas voir le monde décrépir, et peut-être le reconstruire. On écrivait que les textes étaient des grands morceaux vivants, qu’ils faisaient le monde toujours plus riche d’un assemblage de mots comme ceci comme cela, que de toutes ces langues bien vivantes il sortirait sans doute quelque chose de bon. On écrivait parce que ça faisait un sens par où aller, par où marcher dans le monde décrépitant, c’était toujours ça de pris sur la mort et la gabegie du siècle. On écrivait parce que c’était toujours mieux que d’aller pleurer sur les étiquettes en carton blanc des magasins, que d’aller contribuer à ces sortes d’esclavages un peu partout dès qu’on sortait son portefeuille, on s’était tous mis à écrire comme une respiration, inspirer le monde, souffler dans la langue, inspirer le monde, souffler dans la langue, comme un bouche-à-bouche ultime pour redonner vie à ce qui, dans l’ensemble, était mourant.
Et ça en faisait des lignes d’écriture, tous ces sauvetages de l’ensemble mort ou mourant, les massages cardiaques des poètes avec leurs brèves tentatives, les gyrophares du théâtre qui éclairaient le creux de la nuit, tous ces textes qui se répétaient en planant sur les grands champs moribonds. Toutes les petites lettres dessinées tapées, elles s’inscrivaient partout, codées avec des uns des zéros des petites impulsions électriques, gravées dans le marbre des réseaux, circulant dans des grands fils de fibre sous-marine quand personne n’y pense, comme ces animaux marins du tout au fond qu’on ne connaît pas, ceux qui font de la lumière dans le noir alors que personne n’a besoin d’une lampe pour lire, langues du monde invisibles et pourtant fixées à jamais, qu’est-ce qu’on ferait de tout ça, comment ce serait quand ce serait fini, la grande coupure de tout, ou quand ça repartirait, comme quand la lumière se rallume alors que tu viens de trouver une bougie, ta quête n’a plus de sens et la satisfaction s’évapore avec la lumière la gredine, qu’est-ce qu’il resterait de tous ces petits dessins de mots qui n’attendaient que d’être lus pour devenir des images des sons, réveiller des sens. Rêver éveillé, décence de la modernité. Faut-il apprendre internet par cœur pour le réciter dans les bois la nuit ?

mercredi 21 novembre 2018

Journal du poulpe

Une nouvelle vidéo en ligne aujourd'hui. Montée toute seule sans l'aide du précieux Jules_Air qui a d'autres chats à fouetter. Je n'ai pas été très interventionniste sur le montage, j'ai laissé les rushes faire comme ils avaient envie, se poser sur les mots. Comme un cut-up d'un autre genre, ajuster un peu, mais très peu, et voir ce que cette couche supplémentaire apporte au texte. Peut-être qu'il se passe un espèce de truc indéfinissable dans nos têtes quand on regarde et qu'on entend, mais quoi ? Au moment du montage j'ai l'impression que mon cerveau fait des aller-retours entre les sens, dans tous les sens du terme, sens-perception et sens-compréhension. Et pour vous ?





Et sinon, le texte original, ici

dimanche 11 novembre 2018

Nos vies autres

Les vies que j'aurais voulu vivre sont là,
Au pied du debout
Dans la flaque
Près de la main
Dans la poche
Elles battent comme un œuf chaud
Sous la surface
Liquide
Du temps.
Légères
Fatiguées
Se posent ensemble
Sur le corps usé d'un lampadaire
À Paris
Au replat octogonal
D'une tour new-yorkaise
Dans le sombre pavage d'une ruelle
de Bombay
Au Cap Vert.
Elles sentent les gaz d'échappement
Et la sauvagerie des espaces crus
Ressemblent à des agneaux
A peine nés
Déjà émancipés
Sans voix.

Les vies que je n'ai pas vécues
Ont des odeurs d'épices
Que personne ne connaît
Elles trempent
Au fond d'une fontaine
Dans les limons d'un lac
Avec des animaux marins
Comme elles invisibles
Et fantastiques
Elles nagent
Et se demandent
Si de sirènes un jour
Deviendront
Femmes libres.

Nos vies autres
Sont toutes mouillées
Et poilues.

Laineuses, exactement.

Ce sont des brebis noyées.

Dans leurs doux langages qui bêlent
Elles nous intiment de vivre
Non pas comme des avions qui cherchent à s'envoler
Mais comme des krills tranquilles nourrissant souriantes 
Les baleines de nos quotidiens.
De vivre
En pensant que les vies vécues
Sont tout aussi poilues 
Et mouillées
Comme des épaules qui marchent
Comme des bateaux qui tissent
Une grande nappe de mer brodée.

Alors cheminons - étoiles sur les toits
En écrivant de temps en temps aux brebis du dessous
Pour leur dire combien leur poésie traverse
La nappe du quotidien
Et coule sur nos ordinaires.

Sans leurs sœurs subaquatiques
Nos vies
Seraient toutes épilées
Nues desséchées
Comme un désert d'herbe rase et qui a soif
Une famine de brebis.

dimanche 7 octobre 2018

Le Nord du monde, de Nathalie Yot

C'est un livre difficile et léger. Difficile à penser, difficile à parler. Après coup, on se dit que la première moitié est presque légère. Au milieu du livre, presque soudainement, vient l'amour fou d'une femme adulte pour un enfant. Un amour qui n'a pas grand chose de maternel, ou alors... En tout cas, tout s'épaissit constamment avec ce roman. La parole de la narratrice va à rebrousse poil du tabou, tout le texte s'écrit dans l'envers de l'interdit anthropologique. Mais elle y va avec le naturel de la folie. Et tellement de tendresse pour dire. 

La subjectivité radicale de celle qui parle. L'ignorance de l'autre. Sans cesse, le texte nous rassure, tente de nous tirer du malaise en même temps qu'il nous met dedans. On flotte entre deux eaux, entre trouble et légèreté ; l'un se nourrissant de l'autre, l'un se jouant de l'autre.

 La narratrice s'autorise des ellipses inattendues, des grands sauts d'histoire, comme pour déstabiliser un peu plus. Et puis le dépouillement des décors, le dénuement des lieux, qui nous emmène loin dans les profondeurs du personnage, sans jamais trop en dire. Et un dénouement qui nous laisse avec toutes les questions ouvertes par cette aventure rare.

Il fallait bien la solidité d'une écriture comme celle de NatYot pour raconter une histoire pareille. 
 
Et pour entendre un extrait, c'est par ici. 

jeudi 9 août 2018

Répétition des jours, adolescence

Dix-huit heures. Chacun sortait de cours, on arrivait en jetant son sac aussi nonchalamment que possible le long du mur et on cherchait du regard ceux qu’on voulait retrouver. C’était l’heure des baisers d’adieu du soir, des baisers de retrouvailles du soir, des garçons appuyés entre les jambes des filles, quelle que soit la température les filles leurs fesses posées sur les rebords de fenêtres, d’un bâtiment si long qu’il laissait place pour cela aux jeunes générations dans leur entier, l’architecte avait bien pensé ces rebords de fenêtres en ciment, dénivelé idéal pour laisser pendre des cheveux de filles autour des têtes de garçons, ceux-ci ayant ainsi facilement leur nez dans des poitrines menues ou replètes, c’était agréable pour chacun, et mettre les mains autour des fesses. Le bâtiment était bien consentant pour ces baisers alignés sur lui ; moins les adultes qui le peuplaient, mais on le faisait quand même : la masse aidant, les adultes de dix-huit heures se terraient dans des renoncement de bureaux, attendant que l’heure des caresses passe. C’était des minutes qui s’égrenaient vite, celles d’une cigarette de célibataire ou d’un long baiser de langues, jamais dans les vies futures ne seraient aussi longs les baisers répétés de dix-huit heures, on faisait bien de profiter. On ne s’était presque pas approché de toute la journée ou alors on savait qu’on n’allait pas se revoir avant l’éternité du lendemain matin, toutes bonnes raisons de s’étaler dans ces sensualités d’embrasures, de combien de séductions peuvent-elles témoigner ces fenêtres depuis la construction, cinquante-quatre ans de baisers multipliés par une profusion de lycéens, quelle proportion de ceux qui fument et de ceux qui minoritaires lisent des livres, avant de devenir couple, avant d’être recrachés de nouveau dans la cohorte des célibataires et pour combien de temps jusqu’à la prochaine histoire brève ?
Dix-huit-heures cinq, il fallait être raisonnable, abandonner les fenêtres et leurs douceurs d’étreintes. Une lente transhumance adolescente commençait, comme un ruisseau remontant le flanc de la colline et se séparant en deux selon le sexe, à droite les filles à gauche les garçons, on remontait par des allées cimentées, des enchaînements d’escaliers et de replats, bordés de poteaux métalliques soutenant des toits pour abriter les troupeaux, et de basses haies pour les contenir. La remontée faisait un brouhaha, et on aimait à dire « brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha » à plusieurs jusqu’à l’entendre vraiment, le bruit du brouhaha délibéré et rire ensemble. Peu à peu la remontée unisexe ramenait chacun à une intimité de son genre. Fille, on dévisageait celle qui désormais sortait avec un tel, on témoignait brièvement d’avoir vu l’autre, délaissée, pleurer discrètement ; une commentait l’épilation d’une telle qu’on trouvait jolie pourtant, les sourcils épais – ses grands yeux de loup-garou ; on riait gras en n’évoquant qu’à moitié sous cape les pets du matin ou les ronflements de la cothurne, la manière de manger d’untel, l’odeur de la chambre, la pionne qui fronçait le nez en ouvrant la porte au réveil. Garçon on usait de sa grosse voix neuve pour faire résonner les toits les poteaux, on parlait un peu des fesses des filles, on lâchait bruyamment des préoccupations vaguement contenues la journée, on montrait aux autres qu’on savait parler de bites et de couilles pleines pour l’arrivée du week-end. Il fallait sûrement que chacun montre les forces de son âge et celles de son appartenance au genre ; peu osaient faire exception. Mais tous on avait les jambes lourdes d’être restés assis, lourde la tête de cet enfermement dans le ciment du lycée, lourd le cœur de devoir être captif pour la nuit, pesante la joie d’être avec tous tout le temps, étouffant ce quotidien d’horaires et de répétitions, le rythme compact, et bien épaisses les amitiés en chantier, leur poids en cacahuètes pour toute la vie à venir, en train de cimenter sédimenter à notre insu.


De part et d’autre, on s’agglutinait devant les portes des deux bâtiments identiques, quatre portes avec chacune un gros cylindre de métal de haut en bas pour poignée. Le métal usé dessinait des mappemondes vertes et dorées sur la rotondité du tube. Lourdes portes claquaient en faisant peur aux doigts, leurs vitres abîmées, grattées, même plus transparentes – des graveurs versatiles écrivaient ici comme partout où c’était possible des messages de jeunesse des prénoms des déclarations d’amour des bribes de nos passions éphémères des dessins obscènes – on éteignait même des mégots sur la vitre parfois pour voir – sur ces lourdes et pauvres portes que la pionne ou le pion du soir finissait par venir déverrouiller d’un gros trousseau bruissant de clés, et ouvrir en grand les battants jusqu’aux poteaux plantés là pour butée. Dix-huit heures dix, on entrait.
Ensuite c’était le hall carrelé et ses échos de chapelle, le long couloirs aux tout petits carreaux, longer les salles d’études et bruire d’une résonance collective dans la rumeur des escaliers. Au troisième étage le « dortoir » des terminales – une suite de chambres de quatre ou six lits de part et d’autre d’un couloir sombre à peine éclairé par des lampes « issue de secours » – commençait par une pièce donnant sur l’extérieur, habitée d’un évier et sans doute d’une vieille table, et nommée cordonnerie pour ses alignements de barres métalliques vouées au rangement des chaussures d’extérieur la nuit, des chaussons le jour, et ainsi de suite dans un balancement quotidien de pendule. La cordonnerie vivait au rythme de nos intimités rendues publiques par le matin, intimités plurielles qui s’effaçaient un peu devant l’arrivée des demi-pensionnaires aux cours de huit heures, tout le monde avait oublié les chaussons, ceux de l’internat comme ceux de la maison, et l’on était, tout le jour, chaussures ensemble, avant de redevenir nos différences nocturnes. Sur la vieille table de dix-huit heure douze – ou peut-être était-ce un bureau – la pionne – le pion jetaient leur cahier de pointage, comme un signal de dresseur de bêtes qui sait ce qui l’attend, et là commençait le moment intense où chacun grimpait sur l’autre et criait son nom pour être coché dans le registre, on devenait bestialité pure on régressait dans des sauvageries d’enfance quitte à avoir été bien sage et modèle toute la sainte journée, le pointage était un exutoire dont on n’aurait pu se passer, dont le lycée lui-même n’aurait pu se passer, il fallait bien décharger l’agressivité du jour, avant de pouvoir vite repartir, apaisés et apaisées, redescendre et rejoindre ceux de l’autre sexe, se rasseoir sur les appuis de fenêtre ou s’y tenir debout devant, fumer crânement et puis aller dîner en se tenant la main sous les réverbères, dans un réfectoire éclairé de néons blafards. Il était dix-huit heures quinze ou vingt, l’appel avait fait passage du jour à la nuit, du temps des cours à celui de la vie tout le monde avait traversé le Rubicon quotidien. On passait son plateau sur trois barres luisantes, on saluait les gens des cuisines dans un tintement d’assiettes. C’était l’heure de la bande, du repas, des rires, du ketchup-mayonnaise mélangé à tout, des répliques de films cent fois répétées, des moqueries parfois trop méchantes et qui faisaient mal. C’était l’heure de l’insouciance des premiers bonheurs, de ceux dont on ne sait pas encore qu’on va les perdre.

Rendez-vous sur Tiers Livre, web et littérature pour découvrir les autres propositions, celles d'autres auteurs ou les miennes.

vendredi 3 août 2018

Vendredi c'est vidéo !

Reprise du texte Un mot pour contenir le monde ? en version vidéo.


Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !

mardi 31 juillet 2018

Juste un journal du temps (1)

Les guêpes ne sont peut-être pas toutes mortes. L'air va brûler. Regarder 27, relire 26, avancer droit, slalomer entre les propositions, les réseaux sociaux, les idées qui naissent et se rendorment aussi vite. Lire (plutôt la nuit) dormir (plutôt le jour) écrire (plutôt tout le temps). Manquer le temps alors qu'il est là, devant toi. Se tapir. L'attendre au tournant.