Et sinon, le texte original, ici
mercredi 21 novembre 2018
Journal du poulpe
Une nouvelle vidéo en ligne aujourd'hui. Montée toute seule sans l'aide du précieux Jules_Air qui a d'autres chats à fouetter. Je n'ai pas été très interventionniste sur le montage, j'ai laissé les rushes faire comme ils avaient envie, se poser sur les mots. Comme un cut-up d'un autre genre, ajuster un peu, mais très peu, et voir ce que cette couche supplémentaire apporte au texte. Peut-être qu'il se passe un espèce de truc indéfinissable dans nos têtes quand on regarde et qu'on entend, mais quoi ? Au moment du montage j'ai l'impression que mon cerveau fait des aller-retours entre les sens, dans tous les sens du terme, sens-perception et sens-compréhension. Et pour vous ?
Et sinon, le texte original, ici
Et sinon, le texte original, ici
dimanche 11 novembre 2018
Nos vies autres
Les vies que
j'aurais voulu vivre sont là,
Au pied du debout
Au pied du debout
Dans la
flaque
Près de la main
Près de la main
Dans la poche
Elles battent comme un œuf chaud
Sous la surface
Liquide
Du temps.
Légères
Fatiguées
Se posent ensemble
Sur le corps usé d'un lampadaire
À Paris
Au replat octogonal
Elles battent comme un œuf chaud
Sous la surface
Liquide
Du temps.
Légères
Fatiguées
Se posent ensemble
Sur le corps usé d'un lampadaire
À Paris
Au replat octogonal
D'une tour
new-yorkaise
Dans le sombre pavage d'une ruelle
de Bombay
Au Cap Vert.
Elles sentent les gaz d'échappement
Et la sauvagerie des espaces crus
Ressemblent à des agneaux
A peine nés
Déjà émancipés
Sans voix.
Les vies que je n'ai pas vécues
Ont des odeurs d'épices
Que personne ne connaît
Elles trempent
Au fond d'une fontaine
Dans les limons d'un lac
Avec des animaux marins
Comme elles invisibles
Et fantastiques
Elles nagent
Et se demandent
Si de sirènes un jour
Deviendront
Femmes libres.
Nos vies autres
Sont toutes mouillées
Et poilues.
Laineuses, exactement.
Ce sont des brebis noyées.
Dans leurs doux langages qui bêlent
Elles nous intiment de vivre
Non pas comme des avions qui cherchent à s'envoler
Mais comme des krills tranquilles nourrissant souriantes
Dans le sombre pavage d'une ruelle
de Bombay
Au Cap Vert.
Elles sentent les gaz d'échappement
Et la sauvagerie des espaces crus
Ressemblent à des agneaux
A peine nés
Déjà émancipés
Sans voix.
Les vies que je n'ai pas vécues
Ont des odeurs d'épices
Que personne ne connaît
Elles trempent
Au fond d'une fontaine
Dans les limons d'un lac
Avec des animaux marins
Comme elles invisibles
Et fantastiquesElles nagent
Et se demandent
Si de sirènes un jour
Deviendront
Femmes libres.
Nos vies autres
Sont toutes mouillées
Et poilues.
Laineuses, exactement.
Ce sont des brebis noyées.
Dans leurs doux langages qui bêlent
Elles nous intiment de vivre
Non pas comme des avions qui cherchent à s'envoler
Mais comme des krills tranquilles nourrissant souriantes
Les baleines de nos quotidiens.
De vivre
En pensant que les vies vécues
Sont tout aussi poilues
De vivre
En pensant que les vies vécues
Sont tout aussi poilues
Et mouillées
Comme des épaules qui marchent
Comme des bateaux qui tissent
Une grande nappe de mer brodée.
Alors cheminons - étoiles sur les toits
En écrivant de temps en temps aux brebis du dessous
Pour leur dire combien leur poésie traverse
La nappe du quotidien
Et coule sur nos ordinaires.
Sans leurs sœurs subaquatiques
Nos vies
Seraient toutes épilées
Nues desséchées
Comme un désert d'herbe rase et qui a soif
Une famine de brebis.
Comme des épaules qui marchent
Comme des bateaux qui tissent
Une grande nappe de mer brodée.
Alors cheminons - étoiles sur les toits
En écrivant de temps en temps aux brebis du dessous
Pour leur dire combien leur poésie traverse
La nappe du quotidien
Et coule sur nos ordinaires.
Sans leurs sœurs subaquatiques
Nos vies
Seraient toutes épilées
Nues desséchées
Comme un désert d'herbe rase et qui a soif
Une famine de brebis.
dimanche 7 octobre 2018
Le Nord du monde, de Nathalie Yot
C'est un livre difficile et léger. Difficile à penser, difficile à
parler. Après coup, on se dit que la première moitié est presque légère.
Au milieu du livre, presque soudainement, vient l'amour fou d'une femme adulte pour un enfant.
Un amour qui n'a pas grand chose de maternel, ou alors... En tout cas, tout s'épaissit constamment avec ce roman. La parole de la narratrice va à rebrousse poil du tabou, tout le texte s'écrit dans l'envers de l'interdit anthropologique. Mais elle y va avec le naturel de la
folie. Et tellement de tendresse pour dire.
La subjectivité radicale de celle qui parle. L'ignorance de l'autre. Sans cesse, le texte nous rassure, tente de nous tirer du malaise en même temps qu'il nous met dedans. On flotte entre deux eaux, entre trouble et légèreté ; l'un se nourrissant de l'autre, l'un se jouant de l'autre.
La narratrice s'autorise des ellipses inattendues, des grands sauts d'histoire, comme pour déstabiliser un peu plus. Et puis le dépouillement des décors, le dénuement des lieux, qui nous emmène loin dans les profondeurs du personnage, sans jamais trop en dire. Et un dénouement qui nous laisse avec toutes les questions ouvertes par cette aventure rare.
Il fallait bien la solidité d'une écriture comme celle de NatYot pour raconter une histoire pareille.
Et pour entendre un extrait, c'est par ici.
jeudi 9 août 2018
Répétition des jours, adolescence
Dix-huit heures. Chacun sortait de cours, on
arrivait en jetant son sac aussi nonchalamment que possible le
long du mur et on cherchait du regard ceux qu’on voulait retrouver.
C’était l’heure des baisers d’adieu du soir, des baisers de
retrouvailles du soir, des garçons appuyés entre les jambes des
filles, quelle que soit la température les filles leurs fesses
posées sur les rebords de fenêtres, d’un bâtiment si long qu’il
laissait place pour cela aux jeunes générations dans leur entier,
l’architecte avait bien pensé ces rebords de fenêtres en ciment,
dénivelé idéal pour laisser pendre des cheveux de filles autour
des têtes de garçons, ceux-ci ayant ainsi facilement leur nez dans
des poitrines menues ou replètes, c’était agréable pour chacun,
et mettre les mains autour des fesses. Le bâtiment était bien
consentant pour ces baisers alignés sur lui ; moins les adultes
qui le peuplaient, mais on le faisait quand même : la masse
aidant, les adultes de dix-huit heures se terraient dans des
renoncement de bureaux, attendant que l’heure des caresses passe.
C’était des minutes qui s’égrenaient vite, celles d’une
cigarette de célibataire ou d’un long baiser de langues, jamais
dans les vies futures ne seraient aussi longs les baisers répétés
de dix-huit heures, on faisait bien de profiter. On ne s’était
presque pas approché de toute la journée ou alors on savait qu’on
n’allait pas se revoir avant l’éternité du lendemain matin,
toutes bonnes raisons de s’étaler dans ces sensualités
d’embrasures, de combien de séductions peuvent-elles témoigner
ces fenêtres depuis la construction, cinquante-quatre ans de baisers
multipliés par une profusion de lycéens, quelle proportion de ceux
qui fument et de ceux qui minoritaires lisent des livres, avant de
devenir couple, avant d’être recrachés de nouveau dans la cohorte
des célibataires et pour combien de temps jusqu’à la prochaine
histoire brève ?
Dix-huit-heures cinq, il fallait être
raisonnable, abandonner les fenêtres et leurs douceurs d’étreintes.
Une lente transhumance adolescente commençait, comme un ruisseau
remontant le flanc de la colline et se séparant en deux selon le
sexe, à droite les filles à gauche les garçons, on remontait par
des allées cimentées, des enchaînements d’escaliers et de
replats, bordés de poteaux métalliques soutenant des toits pour
abriter les troupeaux, et de basses haies pour les contenir. La
remontée faisait un brouhaha, et on aimait à dire
« brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha-brou-ha-ha »
à plusieurs jusqu’à l’entendre vraiment, le bruit du brouhaha
délibéré et rire ensemble. Peu à peu la remontée unisexe
ramenait chacun à une intimité de son genre. Fille, on dévisageait
celle qui désormais sortait avec un tel, on témoignait brièvement
d’avoir vu l’autre, délaissée, pleurer discrètement ; une
commentait l’épilation d’une telle qu’on trouvait jolie
pourtant, les sourcils épais – ses grands yeux de loup-garou ;
on riait gras en n’évoquant qu’à moitié sous cape les pets du
matin ou les ronflements de la cothurne, la manière de manger
d’untel, l’odeur de la chambre, la pionne qui fronçait le nez en
ouvrant la porte au réveil. Garçon on usait de sa grosse voix neuve
pour faire résonner les toits les poteaux, on parlait un peu des
fesses des filles, on lâchait bruyamment des préoccupations
vaguement contenues la journée, on montrait aux autres qu’on
savait parler de bites et de couilles pleines pour l’arrivée du
week-end. Il fallait sûrement que chacun montre les forces de son
âge et celles de son appartenance au genre ; peu osaient faire
exception. Mais tous on avait les jambes lourdes d’être restés
assis, lourde la tête de cet enfermement dans le ciment du lycée,
lourd le cœur de devoir être captif pour la nuit, pesante la joie
d’être avec tous tout le temps, étouffant ce quotidien d’horaires
et de répétitions, le rythme compact, et bien épaisses les amitiés
en chantier, leur poids en cacahuètes pour toute la vie à venir, en
train de cimenter sédimenter à notre insu.
De part et d’autre, on s’agglutinait devant
les portes des deux bâtiments identiques, quatre portes avec chacune
un gros cylindre de métal de haut en bas pour poignée. Le métal
usé dessinait des mappemondes vertes et dorées sur la rotondité du
tube. Lourdes portes claquaient en faisant peur aux doigts, leurs
vitres abîmées, grattées, même plus transparentes – des
graveurs versatiles écrivaient ici comme partout où c’était
possible des messages de jeunesse des prénoms des déclarations
d’amour des bribes de nos passions éphémères des dessins
obscènes – on éteignait même des mégots sur la vitre parfois
pour voir – sur ces lourdes et pauvres portes que la pionne ou le
pion du soir finissait par venir déverrouiller d’un gros trousseau
bruissant de clés, et ouvrir en grand les battants jusqu’aux
poteaux plantés là pour butée. Dix-huit heures dix, on entrait.
De part et d’autre, on s’agglutinait devant
les portes des deux bâtiments identiques, quatre portes avec chacune
un gros cylindre de métal de haut en bas pour poignée. Le métal
usé dessinait des mappemondes vertes et dorées sur la rotondité du
tube. Lourdes portes claquaient en faisant peur aux doigts, leurs
vitres abîmées, grattées, même plus transparentes – des
graveurs versatiles écrivaient ici comme partout où c’était
possible des messages de jeunesse des prénoms des déclarations
d’amour des bribes de nos passions éphémères des dessins
obscènes – on éteignait même des mégots sur la vitre parfois
pour voir – sur ces lourdes et pauvres portes que la pionne ou le
pion du soir finissait par venir déverrouiller d’un gros trousseau
bruissant de clés, et ouvrir en grand les battants jusqu’aux
poteaux plantés là pour butée. Dix-huit heures dix, on entrait.
Ensuite c’était le hall carrelé et ses échos
de chapelle, le long couloirs aux tout petits carreaux, longer les
salles d’études et bruire d’une résonance collective dans la
rumeur des escaliers. Au troisième étage le « dortoir »
des terminales – une suite de chambres de quatre ou six lits de
part et d’autre d’un couloir sombre à peine éclairé par des
lampes « issue de secours » – commençait par une pièce
donnant sur l’extérieur, habitée d’un évier et sans doute
d’une vieille table, et nommée cordonnerie pour ses alignements de
barres métalliques vouées au rangement des chaussures d’extérieur
la nuit, des chaussons le jour, et ainsi de suite dans un balancement
quotidien de pendule. La cordonnerie vivait au rythme de nos
intimités rendues publiques par le matin, intimités plurielles qui
s’effaçaient un peu devant l’arrivée des demi-pensionnaires aux
cours de huit heures, tout le monde avait oublié les chaussons, ceux
de l’internat comme ceux de la maison, et l’on était, tout le
jour, chaussures ensemble, avant de redevenir nos différences
nocturnes. Sur la vieille table de dix-huit heure douze – ou
peut-être était-ce un bureau – la pionne – le pion jetaient
leur cahier de pointage, comme un signal de dresseur de bêtes qui
sait ce qui l’attend, et là commençait le moment intense où
chacun grimpait sur l’autre et criait son nom pour être coché
dans le registre, on devenait bestialité pure on régressait dans
des sauvageries d’enfance quitte à avoir été bien sage et modèle
toute la sainte journée, le pointage était un exutoire dont on
n’aurait pu se passer, dont le lycée lui-même n’aurait pu se
passer, il fallait bien décharger l’agressivité du jour, avant de
pouvoir vite repartir, apaisés et apaisées, redescendre et
rejoindre ceux de l’autre sexe, se rasseoir sur les appuis de
fenêtre ou s’y tenir debout devant, fumer crânement et puis aller
dîner en se tenant la main sous les réverbères, dans un réfectoire
éclairé de néons blafards. Il était dix-huit heures quinze ou
vingt, l’appel avait fait passage du jour à la nuit, du temps des
cours à celui de la vie tout le monde avait traversé le Rubicon
quotidien. On passait son plateau sur trois barres luisantes, on
saluait les gens des cuisines dans un tintement d’assiettes.
C’était l’heure de la bande, du repas, des rires, du
ketchup-mayonnaise mélangé à tout, des répliques de films cent
fois répétées, des moqueries parfois trop méchantes et qui
faisaient mal. C’était l’heure de l’insouciance des premiers
bonheurs, de ceux dont on ne sait pas encore qu’on va les perdre.
Rendez-vous sur Tiers Livre, web et littérature pour découvrir les autres propositions, celles d'autres auteurs ou les miennes.
Rendez-vous sur Tiers Livre, web et littérature pour découvrir les autres propositions, celles d'autres auteurs ou les miennes.
vendredi 3 août 2018
Vendredi c'est vidéo !
Reprise du texte Un mot pour contenir le monde ? en version vidéo.
Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !
Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !
Libellés :
Textes à dire ?,
Textes en liberté,
Vidéoécriture
mardi 31 juillet 2018
Juste un journal du temps (1)
Les guêpes ne sont peut-être pas toutes mortes. L'air va brûler.
Regarder 27, relire 26, avancer droit, slalomer entre les propositions,
les réseaux sociaux, les idées qui naissent et se rendorment aussi vite.
Lire (plutôt la nuit) dormir (plutôt le jour) écrire (plutôt tout le
temps). Manquer le temps alors qu'il est là, devant toi. Se tapir.
L'attendre au tournant.
vendredi 27 juillet 2018
Le temps a un goût de tragédie - version vidéo
Mon texte Le temps a un goût de tragédie que vous avez pu lire ici en février dernier, a désormais une version vidéo. C'est la première, elle doit énormément à la parfaite assistance technique de Jules Air.
Heureuse d'avoir osé profiter des vacances pour passer à l'acte.
Commentaires bienvenus.
Heureuse d'avoir osé profiter des vacances pour passer à l'acte.
Commentaires bienvenus.
Libellés :
Textes à dire ?,
Textes en liberté,
Vidéoécriture
Pensées flottantes sur le temps (chapitre 1)
En écho à la très belle aventure qui a lieu en ce moment sur Tiers Livre, l'atelier d'été, je viens d'exhumer mon carnet de voyage de Tanger en mars dernier. Ça fait des jours que j'y pense, à ce carnet non ouvert depuis le retour, avec le souvenir vague d'un ou deux textes qu'il faudrait reprendre ici. Ce matin à la plage j'ai écrit ma contribution à la proposition n°25, avec le sentiment d'être tombée à un endroit de vrai questionnement. Cet après-midi, j'ai ré-ouvert le carnet. Et ça résonne curieusement fort. Alors voici, pour le plaisir du chemin et dans le désordre : la proposition de François Bon, le texte de mars, le texte de ce matin. Tout cela entre aussi en résonance avec ce texte-ci, dont je viens de terminer une première version vidéo.
Samedi
24 mars 18 – fin de matinée
Ici
Tanger, en terrasse de la librairie des Insolites, à lire de la
poésie. Les balayeurs de la rue en pente, et de l’autre côté la
mer qui se cache derrière un arbre. Ici je touche du doigt mon
intériorité. Être ici dans cette étrangeté, et à la fois pas là
du tout, ailleurs, au dedans de moi. C’est ça le mystère ?
demande la voix intérieure. Peut-être… qui sait ? Le mystère
c’est être là, ne rien savoir, à peine se demander. Regarder les
chats, sentir le vent (froid) et interroger la magie, ce à quoi on
accède dans un lieu étranger. De quoi sont faites nos pensées dans
la solitude du lointain ? Là où il n’y a nul souvenir à
soi, seulement ceux de milliers d’autres. Il y a comme un vide, à
se balader dans ces souvenirs étrangers. Un espace vide dans lequel
l’esprit se vide pour laisser place à autre chose. C’est une
sorte de gouffre, un canyon, des gorges qui nous séparent du monde.
De l’autre côté c’est très habité, bondé de monde,
d’imaginaires qu’on ne saisit pas, de vies au sens desquelles on
n’accède pas. Au bord de la falaise, on regarde de l’autre côté,
on se retourne sur le côté connu puis on regarde le vide à nos
pieds. Il aspire une partie du trop plein de l’esprit, laissant
place à une rêverie inhabituelle, plus lente. Il n’y a pas de
réseau. L’agitation a laissé place à un ressac souple et
discret, qui roule entre ses longs doigts chaque grain de sable du
monde intérieur. Les mains froides. Le sang s’est retiré dans le
cœur, cerveau en survol, au dessus de l’abîme.
Tanger
au bord de deux mondes. Le détroit de la pensée, ce que ça fait.
D’ici on ne comprend pas mieux l’Espagne, l’Europe, pas mieux
l’Afrique. On est juste un peu plus près de soi, un peu plus près
du sablier intérieur.
La proposition de François Bon
Ma contribution (à paraître sur Tiers Livre quand François sera de retour dans sa nouvelle vie)
Le temps a-t-il un goût de tragédie. De quelle
substance est la mémoire des choses absentes. Qu’est-ce qu’on ne
saisit pas dans le passage du temps et ses géographies. Est-on seul
ou nombreux à trouver que le mystère s’épaissit avec les années.
Les années épaisses forment-elles brouillard empêchant vision des
géographies temporelles. Est-ce seulement insaisissable dès le
début et pour toujours. Que se passe-t-il quand on se déplace et
que le temps passe sur ce mouvement. Est-ce qu’on garde un morceau
intérieur de là où on est allé comme dans ces histoires où à la
fin il reste quelque chose de tangible d’un monde pourtant enfui à
jamais enfoui à jamais. Est-ce que quelqu’un peut dire ce que
c’est d’avoir été là et de ne plus y être. Est-ce que
quelqu’un sait remplir ce vide toujours déjà plein d’autre
chose. D’un endroit à l’autre sommes-nous les mêmes ou bien
autres. Comment le déplacement dans l’espace s’impose-t-il à
nous par quelle abstraction stratégique ou brutale comment y
survivre. Pourquoi le passé est passé comme un mur. Pourquoi les
regrets remplissent-ils les nuits de trop. Où vivent les marqueurs
du temps dans le monde s’il existe ou en dedans de soi. Quelle est
la matière du présent instable inflammable. Comment échapper à la
tristesse comment être. Faut-il seulement accepter la tuerie trouble
du temps. Pourquoi ne pas revenir en arrière pourquoi c’est si
douloureux. Respirer l’abstraction du temps à grandes bouffées
est-ce la réponse. Écrire la carte de nos géographies temporelles
est-ce que ça sauve et quid de la carte et du territoire alors. Qui
dresse et frise la fresque de nos chronologies spatiales.
Puissent-elles être autre chose que nostalgie juste incompréhension
et l’envie de savoir c’est grave. Est-ce qu’il y a une ellipse
quelque part entre Tanger New-York et Copenhague. Bermudes. Est-ce
qu’écrire fait sentir mieux éprouver mieux toucher mieux la
substance du présent et celle du passé fugace. Est-ce qu’on
pourra sortir un jour de l’abstraction par le langage et l’appui
du réel. Comment s’ouvre la brèche comment. Comment elle sévit
intérieurement pour chacun pour chacune. Qu’est-ce qu’on partage
de ça qu’est-ce qu’on peut en dire qui soit intelligible à
l’autre que faire d’autre que produire parole singulière ancrée
parole singulière encrée dans la matière du souvenir pour essayer
d’éclairer le mystère épais comme soupe de pois soupe à l’encre
de sèche à l’ancre sèche – en cale sèche. Est-ce que le passé
existe vraiment est-ce qu’écrire c’est autre chose que tenter de
répondre à la question est-ce que la mer y peut quelque chose.
Est-ce que vivre avec le temps qui passe ce serait comme faire la
planche se laisser porter par la vague et le sel sans rien savoir
accepter les nappes d’eau chaude et plus froide aimer le sable et
pour sa tendresse et pour son craquant rêche sous les dents.
mardi 10 juillet 2018
L'épine
Parce que c’était la première fois qu’on
allait au devant de la ville sans les adultes, on était quatre, on
avait quinze ans, pris le train ou peut-être l’un plus âgé
venait d’avoir le permis, alors on avait pris la route dans la
vallée verte, du bourg à la ville, les trente kilomètres à peu
près, et puis la promenade en ville, voilà. Une terrasse de café,
celle juste à droite de l’église, vous savez, aujourd’hui le
café porte le nom d’un saurien, mais à l’époque, c’était un
nom chic, un nom qui connotait chic, mais on n’avait pas encore
décodé ce sens caché, on le saurait bientôt, comme on saurait que
ces cocktails composés d’un alcool fort au parfum de noix de coco
et de jus d’ananas, c’était cher, tellement cher qu’on
n’aurait pas à nous tous les moyens de payer une fois le serveur
ayant apporté les verres et nous les ayant bus. L’instant de la
découverte de la note, le pauvre petit papier légèrement froissé
qui grimace, les sourires incrédules des trois amis, le faire
semblant de ne pas comprendre ou de garder la face ou les deux
ensemble tiens, faire comme si on savait alors que c’est si
étonnant, la gêne et le cœur qui bat, l’incompréhension, c’est
une erreur non, non non, c’est bien ça, tu crois, le ventre un peu
noué – encore enfants faisant bêtises – être renvoyé à cela,
l’enfance toute petite et toute méconnaissance du monde,
l’inattendu qui se refuse à l’intelligible, ce moment de la
perte de soi et du monde autour, presque comme quand on rêve que le
pied perd appui et que sursaute le corps entier… Là, la ville nous
avait farcé, échappé, pas méchantement mais quand même, il avait
fallu aller au distributeur, la somme était invraisemblable et le
demeure dans un coin des souvenirs – jamais on ne boit de cocktail
dans les bars jamais, et puis d’abord c’est mauvais. Pourquoi
buvait-on des Malibus-Ananas à quinze ans dans l’après-midi
de la ville, ça, c’est une autre histoire qui tourne un peu la
tête, à droite, à gauche.
Une autre fois on s’est trompé sur le réel. On
courait, dix-neuf ou vingt heures, sur le quai pavé, le printemps,
faire attention aux chevilles. La meute des chiens aboyait les
canards sur la rivière, les canards s’effrayaient, ou pas, ça
plus personne ne le sait. Et quand les chiens ont couru derrière et
sont arrivés là, tous aboyant toujours, comme si l’on était un
canard impavide, ce n’était pas prévu de sentir la dent dans
l’arrière du mollet, en haut. Pas du tout prévu, et surprenant en
plus d’être douloureux. Il y a avait là une traîtrise indicible,
une arnaque, toute la supercherie du monde dans ce trou laissé par
une dent pointue, on n’avait pas peur l’instant d’avant la
confiance était totale ; le chien petit et noir, sa dent, le
maître qui disait de loin n’aie pas peur, pas méchant, faisaient
à eux tous pencher le monde comme un grand plat vide et glissant
d’où l’on tombe sans pouvoir se raccrocher à rien. Évidemment
c’était au crépuscule. Entre chien et loup.
Et puis un jour on a tourné en rond, non plus
autour de la boucle de la rivière, mais en rond, comme faisant des
ronds dans l’eau ou faisant du sur place dans cette ville trop
connue, c’est ça l’épine coincée entre les orteils, attention,
faire gaffe en marchant, la méfiance devenue, le chien, le trop
connu, les gens toujours les mêmes, et sortir et croiser le même
monde, et sentir qu’au lieu d’être aimable ce même monde sans
le vouloir devenait hostile, il y a cette hostilité dans le trop
proche, le trop familier devient menace. Alors il avait fallu faire
le ménage, de l’appartement et partir avec un balai et une
serpillière dans le coffre de la voiture.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre,
la folle aventure de l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent
tout l'été, 140 contributeurs à demi égarés dans la langue et dans
la ville !
dimanche 1 juillet 2018
Il fait frais
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent tout l'été, 130 contributeurs, une folle aventure dans la langue et dans la ville !
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