vendredi 2 décembre 2022

Palimpseste pour les mortes

(Vidéo en regard du texte) 

Avec toi on se promènerait à la ville

On verrait les choses pas pareilles

On ferait un crochet par une autre part de nous même

De nos longs doigts un uppercut délicat au nez du réel

à ce qui nous terrasse

à ce qui dans nos plaintes nous relie

On fuirait les litanies du monde finissant

Éclatant et renouvelant les sociogrammes

les réseaux

les tissages de gens entre eux

Un beau déhanché du dimanche

On pourrait suivre une voie lactée

Des ombres fuyantes aux sols

Traces de pas dans le lait du ciel

Un ciel bitume où l’on marcherait

Tenant avec nos jambes nos mains

Tenant avec nos mains nos jambes

Nos ossements

Nos souffles hésitants

Le ruban coloré du réel

Ce qui lie relie attache

Aux images le noir

et les grandes âmes des trains


Les grandes âmes des vitraux

la courte respiration d’une église romane

Et des ombres fuyantes aux pieds des murs

La tienne la mienne les nôtres

celles des autres

Des pétanquistes levant au ciel les bras au ciel les bras au ciel les bras au ciel

On s’emprisonne parfois de pas grand-chose

des alcools de supermarchés

des vitres sales et des coups de bâton sur des princesses refroidies

Le brillant d’une musique de métro ne pourra pas tout sauver

il y aura des pertes

des visages se perdront

des bébés se perdront

des mains des doigts mourront

les courses ne seront pas faites

le repas ne sera pas cuit

 

Quelqu'un a cueilli les cœurs des hommes en bouquet

c'est pour offrir sans doute

compensation aux femmes pour leurs abnégations de tout

et ce ne sera jamais assez

maintenant quelqu’un doit aussi plier la mer et le ciel comme deux draps

et les ranger dans une armoire

Dieu

ce sera le minimum

Le minimum en sautillement de rue

le minimum en clous plantés dans nos dos humains

en flottaison dans les bruits absents de la ville

Où vont les femmes qui disparaissent ?


Le minimum un chien enfant qui regarde

Des parents qui ralentissent

ils pensent à leurs petits

et des lumières de fête

des cauchemars de fête

des poètes disparus

des musiciens perdus


Le ruban coloré du réel

Ce qui lie relie attache

Aux images le noir

et les grandes âmes des trains

 

Voir la vidéo

lundi 28 novembre 2022

30 octobre : reprise de la série SOIR TEXTE, lectures

Depuis la fin de l'année 2019, j'ai pris l'habitude de lire les textes que j'aime et d'en faire une vidéo toute simple, sur fond noir. Pas d'introduction, pas de commentaire, juste la lecture d'un ou plusieurs extraits d'un livre. 

Retrouvez ici deux nouvelles lectures de cet automne : 

 

 Marine Riguet, On dirait une forêt, Éditions Maelström 2022


 

 

  Joseph Rouzel, Écrire, dit-elle. 


 

L'ensemble de la playlist peut être visionnée ici. 

jeudi 20 octobre 2022

Un vidéopoème : Ballade à Villessable

 Un déplacement de boulot, une balade, un téléphone et un peu de temps devant soi... 




vendredi 7 octobre 2022

Il y a une guerre derrière la ville

 (vidéo en regard du texte)

Ô nos reflets fantômes

images fausses de vie

vous nous brûlez le ciel

faites de porcelaine

les arbres

vous mordez les nuages

de dents acérées

en griffes d’immeubles


Ô reflets fantômes

tombez

un voile de mercure sur la ville

qu’un brasier défenestre


Ô course du ciel clair

aux crêts aigus des tuiles

je vous vois ci-pleuver

ravaloir

broire

vampiriser l’histoire

Netteté de parloir

eaux qui descendez les rues

la ville vous crève

en pastels éprouvés

les volets

turbans fanés des toits

cheminées les fusils

il y a une guerre derrière la ville

des violences cachées

dans les reflets

dans les lueurs

des salles de colère

comme salles d’attente

les vagues d’épouvante

et des bombes

des bombes tombées du ciel

au printemps

à l’été

des bombes qu’on allaite

aux vibrations du monde

ici les reflets calmes

les gens tranquilles

au dessous les bombes

les cartouches

les noirceurs

les armures


Ô fantômes des reflets

vous savez nos ardeurs

d’humains à la débauche

vous devinez les tranches

les atomes

les charniers

les armes libres

le sang qui coule des femmes


Vous savez nos fontaines

nos empoisonnements

les calvaires

nos protestations

les baignoires de sang

nos replis

les mains dans le sommeil

nos mains oublieuses

et les peaux qui restent


Le placard blanc des mots

les lampes menteuses

les moires trompeuses des images

le baiser du serpent de la parole


Ce qui est là

Reflets Ô nos fantômes

n’est jamais que le tremblement des âmes

de ceux qui sont morts

âmes blanchies comme os de sèches

qui font frontières à nos rivières lisses


Les bienséances Ô cruautés

nos maladies de vide

nos lèpres de métal

nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos biens nos bourbiers nos

vendredi 2 septembre 2022

Dans nos mains

(vidéo en regard du texte)

la terre mangée devient de la pierre par le petit pas sanguin des oiseaux

non la terre devient de la terre parce que nous nos secousses


ce qu’il en est de nos mains

ce qu’il en est de nos fleurs

ce qu’il en est de peindre

ce qu’il en est des fleurs qui ne sont pas à nous


de ta main qu’est-ce qu’il faut faire

de ta main que faire

et comment

jusqu’à ce que la terre soit noire


la terre peindre la terre prendre la terre caresser

mêler la terre aux mains

prendre caresser subvenir au besoin de la terre


danser avec nos mains

avec nos mains quelque chose

danser bouger quelque chose

danser changer chaque chose

changer au moins quelque chose

dans ce qui nous ignore les mains

caresser plier mordre

dans ce qui nous ignore

oui mordre

ce qui nous ignore


la terre peindre la terre prendre la terre caresser

mêler la terre aux mains

prendre caresser subvenir au besoin de la terre


la main vide la main avec les plis la main

la pierre la pierre la pierre

mordre

les drôles de secousses que ça faire de mordre

et la pierre qui tremble à secousses

la pierre oui tremble à nos secousses

la pierre tremble la pierre qui nous ignore

la pierre qu’il faut subvenir aux besoins de la terre

la pierre qu’il faut subvertir

la terre subvertie par nos mains nos noirs besoins


ce qu’il en est de nos bizarreries

nos frottements

les vibrations nées de nos frottements

d’avec la pierre

et les doigts


ce qu’il en est de nos bizarreries

ce qu’il en est de ce qui rampe

l’ombre des pierres sur nos mains et les poings qui se ferment et la terre qui se mange

la terre mangée devient de la pierre par le petit pas sanguin des oiseaux

non la terre devient de la terre parce que nous nos secousses

des oiseaux de peinture oui

des oiseaux de main des oiseaux de terre

ce qu’il en est des oiseaux pour commanditer nos secousses

des oiseaux de main des oiseaux de terre

commanditer nos secousses à la pierre

jusqu’à ce qu’il fasse noir partout sur la terre partout dans nos mains

noir partout dans nos mains

noir partout sur la terre

noir partout les oiseaux

noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir


des oiseaux de peinture oui

des oiseaux de main des oiseaux de terre

ce qu’il en est des oiseaux pour commanditer nos secousses

des oiseaux de main des oiseaux de terre

commanditer nos secousses à la pierre

jusqu’à ce qu’il fasse noir partout sur la terre partout dans nos mains


noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir noir

vendredi 5 août 2022

Des galeries

(vidéo en regard du texte)

Pschhhhhhhhh….


OH !


des petites chaussures

des petites saucisses

des petites sauterelles

des petites briques

des petites arabesques

des petites affaires

des petites filles

des petites moisissures

des petites cerises

des petites agnelles

des petites viandes

des petites moquettes

des petites monstresses

des petites oreillettes

des petites sottises

des petites prises

des petites précautions

des petites guêpes

des petites biques

des petites brochettes


AH JE RATE C’EST FLOU !


grande ville

grande enchanteresse

grande remarque

grande poésie

grande structure

grande folle

grande ailes

grande pertes

grande princesse

grande mondialisation

grand diable d’Europe

grande bête engloutie comme moi

grande ville

grande enchanteresse

grande poésie

grande structure

grande ailes

grande pertes

grande aliénations

grande mondialisation

grand diable d’Europe


J’ai tout qui remarche tu sais

j’ai tout qui remarche

je suis coupure guérie

dans la mer

guérie de la mer et du ciel

seul mon cœur est toujours

creusé coupé rouge violacé

avec des cicatrices en forme de croix

 

C’est un combat libre mon cœur

c’est un champ de bataille

une blessure de guerre

une nécrose

une amputation


une galerie dedans s’est creusée

dans mon cœur

 

il y passe

des petites chattes

des petites querelles

des petites araignées

des petites poussières

des petites vaches

des petites princesses


des grandes herbes


des petites punaises

des petites traces

des petites flaques

des petites idées

des petites conneries

des petites cafardes

des petites gouttes


des grandes ailes


Pschchchhh...

vendredi 1 juillet 2022

L'amant de sable

(vidéo en regard du texte)

C’était l’été dans les draps. Je n’ai jamais voulu tomber amoureuse, ou peut-être que si.

Dans mon crâne un mur disait ça n’a aucun sens, l’amour, aucun sens, et je disais moi, parlant comme le mur, tomber en amour ne signifie rien, à part des choses imaginaires qu’on peint sur le visage de l’autre. En transparence de mon dire, il y avait pourtant une envie, un sous-texte, le tremblement d’un vouloir, surtout traverser le rideau des habitudes.

On marchait. Sur la plaine neigeuse on marchait, sous le blanc le bitume n’était plus que la trace d’un passé sensible, à peine si on pouvait le toucher, à peine si on pouvait y croire. On marchait. Le monde tournait autour de nous. Ta bouche plissait tes yeux qui me tâtaient le ventre comme on aurait dit d’un agneau qu’on va abattre. J’ai clignoté longtemps, j’ai voulu prendre tes cils entre mes dents et tirer, mais je ne l’ai pas fait.

Il faisait chaud dans la mansarde et les oiseaux criaillaient au dehors. Tu m’as dit viens sortons, et je suis sortie. Tu m’a dit marche, et j’ai marché. Je n’ai fait que suivre la trace de toi, ce qui pleuvait de ton ombre, ce qui se déposait d’images en moi pendant que tu parlais. J’avais la claire conscience de ce qui resterait de toi en moi, après : une flaque.

Quand les gens s’absentent ils disparaissent ou meurent, cela dépend de l’affection qu’on leur porte.

Ce n’était pas un reflet, un mirage. C’était de l’eau c’est vrai, des battements de portes et de cœurs

et le bruit que fait une respiration sous la surface.

Tu tremblais dans mes bras parce que tu jouissais trop fort, je ne savais pas te poser au fond de l’eau pour t’apaiser, je ne savais pas comment faire, je ne savais pas défaire, ce que nous avions fait.

La chose dont je ne voulais pas avait pris trop d’ampleur et bruissait au vent comme un cageot d’ouragans. Nous ne pouvions pas mieux tomber qu’au fond d’une flaque. Et pourtant le vent poursuivait ses efforts pour nous pousser au bout du lit. Au bout du lit il y a un couloir qu’empruntent parfois les amants quand ils veulent en finir. C’est sombre et odorant ce couloir, on y fait sécher aussi des tisanes, en plus des corps décharnés de ceux qui se sont trop aimés. Tu tremblais encore dans le vent, tu tremblais dans l’eau, tu tremblais sous la pluie, tu devenais matière organique déshydratée ou de la poussière d’images, tu te déposais en moi en mille fragments comme du sable. Tu devenais mon petit tas de sable intérieur, et j’étais rouge ; au dehors.

Et puis, il y a eu le matin. Et puis tu es parti, avec une feuille morte.

samedi 21 mai 2022

Un vidéopoème, le texte ici

TRAVERSE

 


Traverse la porte comme on traverse le vent, à grandes écumoires en chaussures 

de peau

Traverse l'air bleu le ciel blanc les feuillages

Traverse le temps des secondes tissent derrière leur toile

Traverse les mers avec un ciel sur tes épaules

Traverse le temps les minutes mal tissées s'effilochent

Traverse les ornières comme bravache ton courage en forme de fleur

Traverse les saisons je suis une très vieille sorcière sans façon

Traverse une grande garrigue brûlée dans le ventre d’un cheval rouge

Traverse la ville comme un osselet dans la bouche d'un chien

Traverse les espaces du fond d'un puits fermé

Traverse le chaud comme climat d'ouragan

Traverse les météos comme les plus tard brûlants

Traverse un champ ocre et jaune en sandales qui marchent

Traverse la traverse les pavés qui courent dessous tes pieds

Traverse les ciels avec les ailes de poisson de tes oreilles

Traverse les mers avec un ciel sur tes épaules

Traverse la chambre insecte aux reflets bleus

Traverse un tympan d'ogre avec l'âme du petit Poucet

Traverse tes larmes comme on traverse la mer

Traverse toi-même comme une église romane

Traverse les obstacles comme traverse la terre, très fort et sans regarder derrière 

ni tes pieds



mercredi 30 mars 2022

X tentatives pour continuer le présent : un an déjà ! 

Déjà un an que paraissait mes X tentatives pour continuer le présent, prose poétique, aux Éditions Gros Textes.


En parallèle de l'écriture, une série de vidéos de lectures, la playlist complète est à retrouver ici.

 

L'occasion aussi de redonner aussi le lien vers le site de l'éditeur, et un extrait du texte : 

« La tête qui pense ou ne pense pas, la tête qui vit sa vie, sa folie de tête. La jalousie. La chaleur. Les doigts qui ramassent les pinces à linge, le drap maintenant replié, les tropiques. La scène qui se répète, l’adultère. La jalousie (c’est un store). Les palmiers qui voyagent, le chaud, le froid, les containers, les geckos à l’assaut du monde. De cela rien n’existe, tout est là peut-être, entre la crotte et le drap. La crotte qu’on peut écraser entre le pouce et l’index, la petite forme moulée qui devient poussière, les évocations, poussière de tête à l’intérieur du crâne, le souffle du vent qui respire. Le chaud qui monte du balcon. Et puis ce n’est pas un gecko, l’animal
(une tarente de Maurétanie)
»

 

Et la lecture réalisée à deux voix par Guillaume Richez et moi-même pour le site les Imposteurs !

dimanche 12 septembre 2021

Lent séisme dans Factuel, le magazine franc-comtois

Je reproduis ici, avec l'aimable autorisation de Michèle Tatu, l'article et l'entretien parus dans Factuel Info le 2 septembre dernier. 

 ****

 « Lent séisme » (éditions publie.net), premier roman de Juliette Cortese, a pour cadre Besançon. Sous une plume poétique, l’autrice revient sur la mémoire d’une douleur intime. Son territoire fantaisiste s’ouvre sur un tremblement intérieur. Magnifique.

Gustave a vécu à Besançon dans une vie lointaine ou peut-être proche. On ne sait pas. Il y revient parfois. « C’est de là aussi qu’on vient. Ne pas oublier ce fragment de l’histoire. »

Besançon belle comme jamais. Bleue mélancolie. Dédales de souvenirs enchevêtrés, noués comme les fils d’une broderie savamment ajustée.  Une troupe d’ados joue au tarot dans un petit bar ; ils boivent des blancs-pommes à 9h du matin. A la sortie du lycée, les premiers baisers de langue. Légèreté apparente teintée d’une douleur sourde. 

Que cherche-t-il dans cette ville ? Pourquoi revient-il ? On l’apprend au fil du récit, il est hanté par la trace mémorielle d’un drame non vécu, brutal comme un séisme : Il était dans le ventre de sa mère lorsqu’une tragédie familiale a eu lieu. Comment écrire sur ce qu’il n’a pas vécu et ressenti avec violence ? Comment écrire cette histoire-là sans la tentation d’inventer : « ce dont on ne se souvient pas, on a parfois une urgence à l’inventer, le raconter. »

« L’accident, c’est une histoire douloureuse, sanglante, que je n’ai pas vécue – je n’étais pas vivant, quoique, mais j’étais là...»

Comment trouver les mots pour s’approcher de cette histoire dont il ne connaît que de rares fragments entendus ici ou là ? « L’accident, c’est une histoire douloureuse, sanglante, que je n’ai pas vécue – je n’étais pas vivant, quoique, mais j’étais là – une histoire pleine de morts que je ne connais pas. Alors, je l’ai écrite (…). J’ai inventé des vivants. Ceux qui ont survécu. J’ai écrit leur histoire faute de la connaître. J’ai cherché leurs bribes, je les ai posées sur mon bureau, avec mes lacunes, regardées longtemps, ensemble. Joué avec. Je leur ai bricolé des vies dans mes creux. »

En racontant la ville, les mots s’habillent de couleurs, d’odeurs, d’images et catapultent le narrateur vers un ressenti lointain et diffus. Enseveli peut-être. Mais comment écrire cela ? Comment parler d’un événement sans emprunter le chemin d’une enquête classique, sans chercher la trace des morts dans la mémoire des vivants ? Juliette Cortese ne s‘approche pas de l’événement tragique, elle en évoque les secousses lors de retours dans la ville où chaque pas devient le lieu possible d’une écriture intime. Peu à peu un récit poétique naît par vagues, soubresauts, flux et reflux d’une mémoire étrangement indélébile et pas seulement. Car « Lent séisme » vibre de la naissance de mots détournés de leur territoire habituel. Chant étrange d’une écriture bercée par des voix qui l’accompagnent.

Les flamants roses sont là aux abords d’un bistrot, un orang-outang se bat avec la machine à couper les arbres...

Écrire. Chercher la forme. Oser. Au fil des pages le livre s’écrit, établit une complicité avec le lecteur. Le manuscrit prend corps, balloté au fil des allers et retours vers la ville, rangé dans sa chemise cartonnée orange, curieux mélange de mélancolie et de doute.

La clé est peut-être là : Traverser le pont. Au milieu la vue sur les quais. La sensation d’avant revient, et à la fois, elle n’est plus là. Précisément sentir que la sensation, qui a existé un jour, n’est plus. Sentir que quelque chose n’est plus, sentir ce quelque chose. Une connaissance née de l’absence.

C’est un roman sur l’absence d’images d’un événement tragique et cette absence en fait naître une multitude d’autres imaginées par Juliette Cortese. Toute l’écriture est là et s’invente en tordant le cou au langage. Elle devient exploration. Il y a du vrai et du faux. Le faux est éperdument poétique : un éléphant est assis dans un train et, loin de la mer, les flamants roses sont là aux abords d’un bistrot ou encore, un orang-outang se bat avec la machine à couper les arbres. Dans la gravité, Juliette Cortese explore de manière surréaliste la ville où les manèges caressent les nuages sous le vent et où les toits rouges et pimpants sont rieurs. Les chiens assis aboient et les lapins allument les réverbères. Même s’ils sont difficiles à naître, les mots intérieurs font sourdre un monde à la  beauté insolite.

« Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Il a raviné les pluies de l’enfance. Raviné les étés dans la paille. Les champs de maïs. Le temps qui ne passait pas. Il a raviné le temps sur son passage. Les folies, les désespoirs aussi, les nuits blanches et  les retours en taxi. Il a raviné même l’après, le temps durci des premières années de travail, tout ce qui est parti, l’innocence cruelle d’une ville après l’autre, les joies et les rames de métro, Jorge Semprun et même Mano Solo. Sous la même coulée de boue, sous des soleils qui passent. Il a raviné, le temps, tout sur son passage».

En toile de fond, la souffrance animale...

Juliette Cortese ne s’empare pas de l’écriture comme d’un exutoire même si l’origine de l’histoire est là en filigranes. Elle en fait l’enjeu d’un livre poétique, avec en toile de fond, la souffrance animale. Cela n’apparaît pas tout de suite, mais au fil du récit elle se dessine par petites touches. Les bêtes ne ressentent rien disait-on… Il est temps de dire autre chose.

La quête de l’autrice, au fil du récit, devient un jeu de pistes où les mots jaillissent comme de multiples possibilités de dire le monde : elle les fait danser, n’hésite pas à en inventer : "Intérieur ville. Nuit. Le manège dort. Personne ne pleut, ne passe. Il fait rosée. Chevaux ne montent ni ne descendent, seulement somnolent sous des lampes suspendues, longs fils électriques, abat-jour de cuisine. Juste derrière le grand magasin, la place vide. Les escaliers morts. Lumières éteintes du carrousel. Le silence des cris d’enfants. Ciel qui bleuit de loin, au-dessus des toits. Les grands carreaux de pierre de chaque couleur, peu à peu éclairés, s’éveillent. Brillent, faible lueur. Le sol s’ébroue, macadam prêt à craquer, l’enveloppe terrestre."

Julia Cortese soulève le voile de son imaginaire habité par une écriture fantaisiste. Elle secoue les mots de leur silence, les extirpe de leur gangue, les dénude et nous emmène bien au-delà de l’apparent sujet du livre, l’évocation du drame initial.

Cela s’appelle l’aurore…

Lent séisme, 176 pages, 16€ (imprimé), 5,99€ (numérique), est publié aux éditions publie.net 

 

Entretien avec Juliette Cortese

« La poésie est peut-être, en nous, une voix parmi d’autres »

Est-ce qu’on gagne ou perd quelque chose à tenter de mettre des mots sur sa propre histoire ? 

C’est une question difficile ! Il me semble que je ne me pose pas la question de la perte, à travers l’écriture. Si j’écris, c’est que je crois profondément que cela m’apporte quelque chose qui est de l’ordre de la construction plutôt que de la destruction. Mais en y réfléchissant, peut-être qu’en écrivant Lent séisme, j’ai perdu un peu du flou, de l’indéterminé, du caractère informe que revêtent habituellement nos souvenirs – en tout cas pour ceux à partir desquels j’ai travaillé dans l’écriture… Heureusement, il m’en reste beaucoup d’autres…

Dans votre livre, la ville de Besançon, véritable toile de fond, est omniprésente et décrite avec minutie. Vous l’avez traversée à plusieurs reprises lors de l’écriture de votre roman. La mémoire vient-elle en marchant ? 

Je ne suis pas sûre qu’elle vienne davantage en marchant qu’en rêvant. Je crois même que parfois, le retour dans le lieu du souvenir peut nous faire perdre pied, nous faire douter de nos propres souvenirs, qui sont bien plus réels, bien plus précis dans l’espace abstrait de la pensée que lorsqu’on les frotte à la réalité du lieu transformé par le temps.

Pour ce qui est de l’écriture du roman, j’ai effectivement marché dans la ville de Besançon, mais j’ai d’abord écrit de mémoire, sur ce qui, dans cette ville, me touchait et s’était inscrit dans ma mémoire. Il me semble qu’il y a une infinité de couches dans la mémoire : il y a ce qui s’y est inscrit au moment des événements du passé, et puis il y a tout ce qu’on a ressenti en se les remémorant, et donc, au gré des retours dans les lieux de jeunesse, nous ressentons de la nostalgie, de la tristesse, de la joie, une envie de rire... Je pense que c’est d’abord l’affectivité qui nous met en mouvement dans l’écriture. Dans un second temps, j’ai écrit – ça fait parfois rire les lecteurs.trices de l’apprendre – en utilisant un célèbre site internet qui permet de se balader dans n’importe quelle ville depuis chez soi : c’était le seul moyen de faire des descriptions précises des lieux. J’ai d’ailleurs découvert des détails que je n’avais jamais repérés en vivant quotidiennement à Besançon pendant plusieurs années ! C’est seulement après ces deux moments de l’écriture – mémoire puis retour sur les détails – que je suis allée marcher dans la ville. Là, il s’est passé autre chose, une nouvelle couche mémorielle est apparue : la mémoire de ce qu’on a ressenti lorsque les souvenirs ont pris corps dans l’écriture – comme une épreuve au sens de l’imprimerie – et sa confrontation avec le réel de la ville qui s’actualise sous nos yeux. C’est ce qui a fait surgir l’une des voix du roman, Tambour Battant.

« Depuis toute petite, je suis, comme beaucoup de gens, habitée par une ou plusieurs voix qui parlent et commentent ce qui se passe pour moi... »

Il y a la présence d’une sorte de chœur qui accompagne le récit, peut-être des voix, d’où cette idée vous est-elle venue ?

C’est cette multiplication des expériences et des sensations au contact de la mémoire qui a donné naissance à des voix différentes. Depuis toute petite, je suis, comme beaucoup de gens, habitée par une ou plusieurs voix qui parlent et commentent ce qui se passe pour moi ; c’était particulièrement fort à l’adolescence, cette voix occupait une grande place dans ma vie, et c’est une voix littéraire au sens où elle prenait la tonalité, le style, le type d’énonciation du ou des romans que j’étais en train de lire. Aussi, j’avais très envie d’essayer de reproduire cela, cette variété des énonciations, dans un livre. Et puis, il y avait des textes, plus poétiques, qui sortaient de ce cadre-là et qui pourtant me semblaient reliés au corps du même texte. Je me suis dit que la poésie était peut-être, en nous, une voix parmi d’autres. C’est devenu Onde fracassante.

Vous dites « il y a un plaisir un peu malsain à pétrir à pleine main son traumatisme pour en faire une histoire, à se délecter d’une tristesse qu’on n’a pas vécue ». Dans votre livre, il n’y a ni apitoiement, ni incitation au voyeurisme puisque vous ne livrez aucune image, aucune bribe de ce que vous savez. En procédant ainsi, vous mettez le lecteur en position de s’attacher plus à la forme littéraire qu’à la tragédie à l’origine de cet écrit. C’est un livre sur l’acte d’écrire. Une fois ces écueils évités, comment avez-vous trouvé cette forme originale ?

Pour être tout à fait sincère, je dois dire que Lent séisme est en partie né du travail mené sur un autre texte, qui traite plus directement du drame dont il est question dans les deux textes. Il est issu des questions que me posaient l’écriture de cet autre texte. C’est sans doute parce que je l’ai fait autre part, que j’ai pu éviter de m’appesantir sur cette partie de l’histoire dans Lent séisme. De ce fait, ce roman tourne autour d’un creux, d’une absence. Pour écrire un texte autour d’un vide, j’ai eu besoin de déplier les différentes facettes du personnage, de les mettre en scène dans leurs délibérations, leurs contradictions, leurs tourments. Par ailleurs, ce travail autour de l’absence coïncidait avec mon désir d’écrire sur la mémoire, qui, elle aussi, entretient un lien particulier avec ce qui n’est pas là, plus là…

« La première chose contre laquelle on se bat, dans l’écriture, c’est une partie de soi-même : la censure intérieure, le regard dépréciatif et les petites voix pénibles qui, si on les écoute, nous font tout arrêter. »

« La ville est une machine à fiction » écrivez-vous et, ailleurs, « ma mémoire est une tombe indécise ». Est-ce pour cela que vous inventez un univers poétique, un bestiaire qui nourrit le récit de touches surréalistes ?

C’est une question complexe : qu’est-ce qui fait qu’on invente ? C’est d’ailleurs ce qui est en jeu dans Lent séisme : Que se passe-t-il quand Gustave écrit ? Par quelle espèce de magie naît la fiction ? Comment s’articulent les événements de sa vie passée et présente avec ce qu’il écrit ? Quelle forme prennent ces événements, une fois symbolisés par le truchement de l’écriture ? Pour le bestiaire, je crois que j’ai laissé la place à une symbolisation spontanée de certains ressentis. Je pense que c’est une production de l’inconscient, c’est ce qui se passe quand on «laisse venir ». Ça ne peut pas être programmatique, c’est pour ça que les phrases que vous citez viennent plutôt en aval du processus, comme un constat, plutôt qu’en amont. La particularité de Lent séisme, c’est d’être issu d’une écriture assez pulsionnelle, puis composé dans des après-coups successifs qui lui ont donné sa forme actuelle : du texte, et des regards sur le texte.

A un moment donné, vous vous laissez prendre par l’écriture : les mots tombent : le « Laisse venir » ; contre quoi faut-il se battre jusqu’au moment où l’écriture arrive ?

C’est peut-être un poncif, mais je crois que la première chose contre laquelle on se bat, dans l’écriture, c’est une partie de soi-même : la censure intérieure, le regard dépréciatif et les petites voix pénibles qui, si on les écoute, nous font tout arrêter. Et puis des craintes, qui ont à voir à la fois avec soi et avec l’extérieur.

A force de travail, on gagne la bataille contre la censure intérieure, à la condition d’avoir toujours des bataillons en état de marche, c’est-à-dire des outils pour détourner l’attention de la censure, éteindre temporairement la négativité qui nous assaille. En atelier d’écriture, les propositions d’écriture servent précisément à cela. J’ai pu m’appuyer notamment sur celles de François Bon, qui, sur son site Tiers Livre, consacre une belle énergie, généreuse et communicative, à ouvrir des voies possibles pour l’écriture. D’une manière générale, écrire, c’est trouver une organisation temporelle et psychique qui permette d’échapper à ce qui nous empêche, en focalisant son attention sur un point précis pour dépasser les obstacles. Le lien avec l’éditeur est essentiel : j’ai eu la très grande chance de travailler avec Guillaume Vissac, directeur éditorial chez Publie.net, dont l’accompagnement, soutenant et exigeant, a été vraiment précieux ; Lent séisme ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans ses nombreux retours et lectures.

D’autre part, lorsqu’on écrit à partir de sa propre histoire, les craintes portent sur le dévoilement  produit par l’écriture, parce que l’histoire ne concerne jamais que celui ou celle qui la traverse. On n’est pas à armes égales contre la crainte d’exposer son entourage, notamment parce que c’est une crainte qui a un fondement objectif indéniable : on l’a vu encore récemment avec l’exemple d’Emmanuel Carrère, certains livres blessent les proches de ceux qui les ont écrit. Pour moi, c’est quelque chose de très angoissant, qui demande du temps pour être élucidé. Cette angoisse, on la retrouve chez Gustave, le personnage de Lent séisme ; la nécessité de la dépasser est une autre « machine à fiction ».