vendredi 15 juin 2018

Il pleut

Il pleut. Écrire la pluie en marchant dans la rue. Dans la flaque qui s’étale au milieu de la rue. Dans le bruit plus sonore de la ville mouillée. Dans l’épouvantable procession des bottes. Dans les reflets des vitrines sur chaque pierre, chaque bitume, chaque bordure de trottoir même. Dans la ville kaleïdoscopée par l’eau tombée du ciel. Dans la pluie d’été, dans la pluie d’hiver, dans toutes les pluies de nos mémoires, et dans ces eaux qui brument et font chatoyer les odeurs. Juste après la pluie, dans la ruelle aux pavés luisants, on entend la voix de celui qui dit, marchant derrière, que le parfum est tellement bon. Et devant elle rit, dans une vieille veste en cuir. A Granvelle, sous les arbres, on reçoit une grosse goutte échappée d’une feuille, grosse goutte coulée longtemps sur les autres feuilles, chue de l’une à l’autre dans un périple de goutte, se nourrissant de ses sœurs rencontrées en route, dialoguant avec l’écorce de l’arbre tout au long du chemin, jusqu’à se jeter avec délectation dans le cou du passant pressé, impatient d’un abri et remontant son col. Cette fraîcheur simple qui monte avec la pluie. Ces échos de voitures qu’on entend dans le petit matin, quand on sait sans ouvrir les yeux qu’il pleut. Et les dalles de la place Saint Pierre qui deviennent tant glissantes que de vieilles dames grommellent des insultes pour le maire, à chaque averse. Et puis dans la rue des Granges, devant le Bar de la Poste, on s’arrête au risque d’être repéré, on se fixe là sous la pluie, dans une immobilité de cheval. A travers la vitre, soudain écarquillé dans tout son intérieur, on regarde ces images sur l’écran, d’un orang-outang qui se bat avec une machine à couper des arbres. Le grand singe roux revient à la charge, n’abandonnera pas devant la machine. La scène dure quelques minutes. Les vieux attablés somnolent. La gouttière achève de décoller ses affiches, et fait sa toilette. Les pavés coupés, plats et glissants, quoique plus petits dans cette rue, continuent de luire. La ville s’essuie doucement. On repart songeur, rêvant d’être soi-même un Don Quichotte animal. 

Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une belle aventure collective dans la langue.

samedi 9 juin 2018

Revenir

On arrive par une matinée d’été, avec au ventre un peu d’excitation. De crainte. Là, déjà, le parvis de la gare est décevant. Il faut prendre un souterrain pour rejoindre le parc des glacis. S’est-on demandé à l’époque pourquoi c’était « parc des glacis » ? Aujourd’hui la question se pose. Ou peut être pas. Qu’importe, les pelouses, elles, sont fidèles. Par là-bas, en contrebas, il doit y avoir une petite aire de jeux où longtemps on s’était embrassé dans le froid, debout sur un tourniquet. L’autre avait des mains chaudes, on fabriquait une haleine de langues mélangées, une douceur de muqueuses où s’engouffrer à deux, les yeux fermés. Le baiser avait duré le temps de toute la chanson Stairway to heaven, de Led Zeppelin, et on se demande s’il faut s’en étonner aujourd’hui. Un slow sur un tourniquet. Les paupières fermées, si proches, les cils en gros plan, à chaque fois qu’on ose un regard. Et d’autres choses, plus secrètes si l’on est pudique.
De la gare, le parc est en descente. On n’y croise personne. Les allées sont lisses, comme avant, et on finit par rejoindre la rue Battant. Passer devant ce bar – une sorte de PMU à l’époque, plein de vieux qui doivent être morts depuis – où, chose étonnante entre toutes, on passait des mercredi après-midi entiers à jouer au tarot. Oui, au tarot. Bande d’adolescents jouant au tarot dans un PMU, buvant des blancs-pomme ou éventuellement quelques bières. C’est aussi de là qu’on vient, ne pas oublier ce fragment de l’histoire. Ni la taille des cartes, rectangulaires et allongées, ni les images sur les atouts, ni le dos lisse et rayé – blanc sur rouge, ni l’usure aux coins.
En bas de la rue Battant, l’esplanade surprend, ou pas, elle n’a pas changé. La rivière est là, grosse des pluies du printemps, marronnasse, et un Jouffroy d’Abbans de bronze la regarde passer. Bon. Le tram tout neuf. Le pont Battant. L’église de la Madeleine. Comme ces mots semblent loin, ils sonnent étrangers, à les écrire maintenant !
Une incertitude de la perception ne cesse de tarauder.
Passer le pont. Au milieu, la vue sur les quais. La sensation d’avant revient et à la fois elle n’est plus là. C’est précisément cela : sentir que la sensation qui a existé, n’est plus. Mais quand on sent que quelque chose n’est plus, on sent aussi ce quelque chose, non ? C’est comme une connaissance qui naît de l’absence.
Après le pont, tourner à gauche. Ne pas emprunter la grande rue et ses boutiques (elles doivent être fermées – ces zones commerciales au loin, comme partout). Ne pas chercher du regard, parmi les jeunes gens, des amis (ils n’ont plus seize ans, peine perdue). Ne pas croiser, non plus, le vieil homme un peu fou qui tendait une main tellement tremblante que si l’on avait voulu on aurait peiné à y mettre une pièce. On le croisait si souvent. Ou est-il aujourd’hui, vraiment ? Pensée pour des gens qui vieillissent maltraités au fond de lieux sordides. Pensée qui n’existait pas, à l’époque du long baiser du tourniquet.
On débouche alors sur la place. Ce n’est pas une claque, non, on sait qu’il y a eu des travaux. C’est d’abord une très légère fissure intérieure, pas une franche douleur, juste une lame amère qui vient du fond de soi, monte et se charge de tristesse. La fontaine de pierre calcaire n’est plus là. On ne peut même pas la décrire, on ne s’en souvient pas assez. On ne se souvient plus de l’aménagement de la place du marché. On sait seulement qu’il y avait là des halles, un marché où l’on avait acheté, une fois, des fraises. A la place c’est une grande étendue vide, et il ne reste presque rien dans la mémoire pour reconstruire. Le bar où l’on ne venait jamais – et où pourtant on avait fêté le bac, vomissant force tequila dans les toilettes – est toujours là, avec l’écran géant, le gazon, les types en short. Et puis le conservatoire. Mais ses marches en pierre on disparu. Le passé est parti avec le calcaire. Il a raviné, le temps, tout sur son passage. Et on est toujours là, debout, en train de songer, de laisser venir ces remontées de la mémoire qui disent une chose : l’écart, l’étrangeté de l’écart, l’insaisissable différence et similitude entre le soi de ce jour-là et le soi de ce jour-ci. Du présent on ne sait pas quel passé on habite. La ville est en écho. Le sol tangue un peu. 

  
Texte écrit dans le cadre de l'atelier d'été "construire une ville avec des mots", à retrouver chez François Bon, Tiers Livre. Et c'est pas fini !

samedi 19 mai 2018

Ouverture

Langue liminale
Je ne peux pas choisir. être d’un côté ou de l’autre de la langue, ce n’est pas possible. Il va falloir construire un endroit viable. Le rêve d’être non plus découpée : entière. La frontière ne t’appartient pas, elle s’impose à toi, de l’extérieur. Comme ces traits tracés à la règle sur le continent africain, et qui rendent les peuples fous.
Travailler à l’entre-deux-langues. La poésie ne dit pas ce qu’elle va faire. Elle ne donne pas d’explication. La langue universitaire est programmatique, annonciatique, bien syntaxique, explicatique, un peu toxique… Et pas toujours esthétique. Moi je désire une langue-frontière, une langue qui pense en poésie.
Alors écrire dans cet entre-deux. Faire une littérature de la couture, une littérature couturière. Passer le texte dans le chat de l’aiguille et coudre les deux langues ensemble. En faire, pourquoi pas, un vêtement ample et confortable, dans lequel je sois bien à mon aise, et que je puisse porter en toutes occasions.


« Frontières à transgresser […] Limites à faire bouger [] Périmètre à définir […] Possible construction, à la fois cognitive et fonctionnelle, d’un espace alpin liminal »


L’entre-deux c’est moi. L’arc alpin… La frontière devient crête. Et je suis les Alpes.
Être les Alpes entières plutôt que la limite entre deux pays. Beau programme !


Et le rituel, alors ? S’il fallait passer d’une langue à l’autre, et considérer l’espace de l’entre-deux : l’autour-la-limite, ce serait quoi ?
Le rituel liminal m’a tout l’air d’être dans le jeu avec les mots. Ce sont les mots qui nous disent comment faire pour transgresser, pour passer d’un côté à l’autre de la langue. Traverser les montagnes. Les Alpes, pieds nus dans la neige. Oui, mais avec des mots - des mots-chaussettes. Et des images, qui arrivent sur le dos des mots. C’est l’irruption d’une métaphore en plein effort de théorisation qui me semble être du rituel liminaire pour passer, se frayer un chemin de l’un à l’autre. Et c’est là, dans cet espace liminal entre pensée et poésie, que je suis bien. En ligne de crête.













Liminalité - frontière


« La liminalité comme figure particulière de la frontière et de la limite »


D’accord.


Et la frontière intérieure, c’est quoi sa liminalité ?
Frontière : ce qui sépare le pseudonyme de la personne (de l’auteure).
Liminalité : l’autour-la-limite. Le sas. Ce qui permet le passage de l’un à l’autre. Là où les bords deviennent le centre.
Est-ce qu'un pseudonyme peut s'incarner ?
Est-ce qu'un nom peut devenir quelqu'un ?
Et inversement ?
De l’un à l’autre… C’est quoi le rite de passage ? Un rite pas sage. Une zone-marge.


C’est la langue-du-moi.
         ma langue-à-moi.
Celle qui coud les morceaux
Construit le vêtement
Et gomme les lignes trop dures.


Avec une langue-à-soi comme rituel de passage des frontières intérieures, nous pourrions peut-être même être bien.


« Liminal. Ça pourrait être un nom d’escargot. » a dit Marie.
Mais oui, la liminalité, ça bave ! C’est la limite qui est débordée, le coloriage qui dépasse, le mélange autour de la démarcation.


Comment la langue, si pleine du monde, devient-elle un rituel de passage des frontières intérieures ?


« Liminarité = évidement : processus de distanciation vis-à-vis des significations et conventions du rituel »


Alors : évider la langue de ses conventions pour qu’elle devienne la langue-à-soi, celle qui permet de passer, de traverser les Alpes en mots-chaussettes, de se balader sur les crêtes...


Et là,
Avec nos mots-chaussettes dans la neige,
Avec un vêtement ample et confortable,
Avec vue, depuis la crête, sur les deux versants,
Avec une langue-à-soi qui bave et brouille nos frontières intérieures,
On n’est pas mal.


Non ? 

Merci à Juliette Mezenc d'avoir publié ce texte sur son site motmaquis

lundi 2 avril 2018

Le bloc noir

Il a fallu des semaines inquiètes pour la vie. Des semaines sombres avec des questions plein le lit. Manquer de temps, l’étouffement qui vient. Tout qui se serre. Le travail payant qui passionne et qui pompe. De la crise et de l’agitation. Oui, quoi, de l’agitation ! Le jour, la nuit. Et puis bloquer. Ces quelques pavés dans l’agenda, blocs noirs numériques. Deux soirées, trois. Une proposition. Les mots dans l’enveloppe, l’espace à l’intérieur du bloc, deux heures, trois. Les mots dans l’enveloppe, et tout l’espace autour. Avoir pensé et ne plus penser. Même pas vouloir rêver, juste écrire. Retrouver le jaillissement des treize ans, quand ça coule au bout du stylo et qu’il n’y a rien d’autre à faire. Pas de voix, pas de musique, juste le rythme. Défaire le langage. L’appétit de défaire le langage. Et deux blocs d’un temps contraint par tout le reste. Le quotidien comme source, un monde inquiétant et pénible pour que l’écriture devienne un recours. Et puis non. C’est plus simple que ça, ça jaillit. Une nouvelle fois comme à treize ans, c’est tout. Avant la résurgence il a fallu s’emmerder à vouloir écrire un roman, à vouloir faire ce métier-là, puis celui-ci, peut-être que toute l’énergie dépensée avant. Bof, je sais pas, ça semble si simple. Rassembler les conditions d’une agitation, la canaliser dans une enveloppe de mots. Une rencontre, un groupe, deux blocs libres, des mots, une vie un peu chiante. Et puis avoir treize ans à nouveau. Je vais vous dire vraiment. Il a fallu des morts en famille, n’être même pas née, une grammaire qui déborde ce désespoir, la nécessité de vivre et celle de dire, les sourires tristes, l’âme qui s’exalte, la folie des mondes, les solitudes adolescentes, l’once de méchanceté, l’insatisfaction, la vie tellement normale, les baisers à la tisane, les bords du terrain, les après-midi manqués, les émissions de radio, les écrivains qui parlent, les années perdues, le moment venu, les efforts, ce qui coule de source, le reste, l’eau, l’eau, l’encre, avoir treize ans dans une salle pleine de silence, et des alexandrins qui causent tous seuls. Il aura fallu pleurer au fond d’un ventre, une salle pleine de silence et une grammaire en crue. 

Commentaires bienvenus !
(Ce texte a été écrit en mars 2018 en contribution à l'atelier d'écriture proposé par François Bon, sur son site le Tiers Livre, à partir d'un texte de Marguerite Duras.)

vendredi 23 mars 2018

Lieux de Daniel Bourrion (une chronique parce que ça fait longtemps, et là ça vaut la peine...)


Certains font du surf, attendent la vague, patiemment. Daniel Bourrion attend la métaphore. Et quand elle arrive, il la prend, s'y tient debout longtemps, la phrase pour planche, toujours en mouvement, gardant l'équilibre sur les aléas, jusqu'à ce qu'elle l'emmène le plus loin possible, jusqu'à ce qu'elle aille mourir sur le rivage, dans un flux et un reflux de mots nouveaux. On le suit, et parfois on se perd dans ces images qu'il visite de long en large, quitte à sortir par une autre porte que par celle où on était entré, parfois sans prévenir ; le lecteur n'a qu'à suivre. Alors il y a une sorte de satisfaction qui monte, à rester soi-même un peu sur la planche, à s'ajuster à la houle, à se laisser surprendre par des agencements de mots imprévisibles, et puis à les attendre, parce qu'on s'accoutume peu à peu à cette langue, on s'immerge, on prend la température... Et là survient un autre léger décalage, des mots pas tout à fait où on les attend, qui nous sautent à la figure, et ça fait comme une petite vague salée. Comme une baignade en mer, cette lecture n'est jamais pleinement confortable, mais satisfaisante. Parce qu'au fond, Lieux y parle de nous tous humains, et, plus que du retour sur un territoire natal, de l'incroyable empilement des âges, de l'épaisseur des temps, de ce qu'on en saisit et de ce qui nous coule entre les doigts. On est très loin d’Édouard Louis ou d'Annie Ernaux et de leur lecture sociale du retour aux lieux de l'enfance. Avec Daniel Bourrion, ce retour est plutôt prétexte à une relecture métaphysique de ce que chacun peut percevoir du monde ancien : il semblerait que ce soient nos lieux d'il y a longtemps qui nous parlent du passé, bien plus fortement que nos lieux d'aujourd'hui. Il éclaire l'existence d'une géographie temporelle, d'une visibilité du passé variable selon le territoire, entièrement subjective, et pourtant universelle : le présent, c'est là où l'on vit ; le passé on y accède par là où on a vécu. Il y a là de la superposition, un mille feuille de sensations, de pensées, d'impressions fugaces, beaucoup d'insaisissable. C'est cette sorte de brume, pleine des fantômes de l'histoire, qui monte dans Lieux et qui renvoie le lecteur à ces propres lieux d'avant. Quand on sort du livre, qu'on revient dans ses lieux du présent, ils paraissent peut-être bien transparents... Mais rien n'y fait, les lieux du passé ne nous lâchent pas, et Lieux me semble poser une question lancinante : et si vivre loin de ses lieux d'avant était une illusoire tentative de tenir les temps anciens à distance ?

Lieux, c'est aussi une expérience de lecture un peu différente, avec une part d'indéfinissable : c'est tout sauf un roman, sans doute même pas un récit. Mais curieusement, pendant la lecture - pendant les entre-deux de la lecture, ces moments où la vie reprend son cours prosaïque - je me suis surprise à tourner dans ma tête des choses lues, un peu comme quand on s'interroge sur le devenir ou les intentions d'un personnage pendant la lecture d'un bon roman. Sauf que dans ce texte, ce qu'il reste quand on a fermé le bouquin, ce n'est pas l'ombre des personnages, puisqu'il n'y en a pas. Ce qu'il reste, ce sont des images, ces métaphores à coulisses, qu'on peut tourner et retourner, avec lesquelles on peut jouer pas mal. L'étrange oiseau dissimulé dans le village vu du ciel, aux pages 32-33 a eu cet effet sur moi, d'occuper longuement mes pensées. Je me suis étonnée de ce jeu, finalement lumineux, à partir d'un texte dont le ton n'est pas franchement gai, dont le climat est plutôt froid, dont la teinte est à première vue assez brouillée. Est-ce qu'il n'y a pas, chez Daniel Bourrion, un humour incoercible qui transpire, se glisse au travers de cette tendance à s'égarer dans des images comme pour voir jusqu'où on peut aller, et ce que cela produit ? 

Voilà un texte qui interroge, qui offre une possibilité de questionner, en traversant le bouquin, le lecteur que nous sommes. J'y ai trouvé, moi, une forme de pensée métaphorique pour laquelle j'ai de l'affection, et qui ouvre à des prolongements intérieurs. En fait, je crois que c'est un livre suffisamment indéterminé, trouble et troublant, pour laisser de la place au désir et au rêve du lecteur. Et vous, vous l'avez rêvé comment ?

Lieux de Daniel Bourrion, chez Publie.net

lundi 26 février 2018

Un mot pour contenir le monde ?


Dans villégiature il y a
Des ciels bleus des piscines pareilles
Des voitures qui brillent
Et des tuiles rouges
Des champs de blé qui poudroient
Des robes noires pour soirées bleues
Des routes qui tournent
Et des virages qui s'émerveillent

Dans villégiature il y a
Des oripeaux de richesse
Et des lumières qui scintillent
Le strass triste des starlettes
Et des regards qui s'ébêtent

Dans villégiature il y a
Des poudres blanches
Qui font s'envoler le monde
Des colliers précieux
Des vernis qui luisent
Et des désirs qui s'amenuisent

Dans villégiature il y a
Des misères à fuir
Et des tristesses à azurer
Des yachts tonitruant
Des relents de paradis fiscaux
Des flûtes à bulles
Et des smokings pas très charmants

Il y a surtout la solitude
Et le bruit mat
Du sang qui bat aux tempes
De celui qui danse
De celui qui dort sous un banc

mercredi 14 février 2018

Le temps a un goût de tragédie

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie


Le jour de la mort de J.
Au moment de se coucher
La veille
Vers la Saint Glin-Glin
Aujourd’hui
Lorsqu’elle est entrée
Souvent
Quand tu seras grand

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie

Au milieu de la conversation
La semaine dernière
Le lendemain de l’accident
Au calendes grecques
Quand on a su pour les tours
La première fois
Après la sieste
Au coucher du soleil
Aux Saints de Glace
Auparavant
Peu après la fin de l’averse de grêle
Demain
Avant, encore avant

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie

Vers six heures
A l’instant critique
Quand nous étions à Berlin
Ensuite
Depuis longtemps
Le jour de son enterrement
Une fois par an
Tous les trente-six du mois
A l'heure où blanchit...

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie

Aussitôt
A Noël dernier
Le jour de la photo
Tout à coup
Jusque là
Quand on sera vieux
Souvent
A Pâques ou à la Trinité
Quand la neige a fini par fondre
Hier

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie

Au moment suprême
Lorsque le vent retombe
D’abord
Le soir des attentats
Quand les poules auront des dents
Le 12 aôut 2007
Longtemps après

Avant toi
Plus tard
Quand on était petit
Après la pluie




lundi 12 février 2018

Seul enfin

Et si seul enfin,
On pouvait gratter,
cheminer, mûrir,
Comme sur l’arbre lourd
Un abricotier
Peuplé des multitudes
Chacun solitaire
Attendant soleils
Et printemps verts
Marée
Marmelade.



Seul enfin j’ai faim. Est-ce qu’il fait faim aussi dans le ventre des autres. Comment la faim est-elle arrivée dans nos ventres. Comment la faim nous fait penser en rond. Quel est le rapport de la faim avec le monde.
Seul enfin je pense en boucle, en lacets de chaussures, j’hypothétise défrise les boucles qui tissent, entre langage et monde, un grand tissu gris. Je ne pense pas, non je ne pense pas j’écris - dans ma tête au moins - en larges boucles, pleins et déliés, plein de gens reliés, par la voix silencieuse d'une écriture de tête ; une écriture de cerveau qui frime et crâne dans l'inhabité, c'est libre et astringent à la fois, ça repose et ça grimace, ça fait grincer et dormir.
Enfin seul c’est doux limpide imprudent, surtout les lacets défaits. Marcher dessus et tomber mal, pas besoin des autres pour se faire mal.
Enfin seul cesser de chercher l’œil de l’autre, l’œil du loup, l’autre loup de l’homme, loup de la meute, qui rit et mange en meute. Les loups ont-ils un lieu de solitude ? L’écrivant : au lieu des autres. Réapprendre à faire ses lacets, sans quoi tomber sur les dents de devant, quelque soit l’âge ça fait très mal.
Enfin seul. Est-ce que Christophe Colomb s’est senti seul sur sa caravelle, l'envie d'un lieu de solitude où écrire dans sa tête pleine d’eau salée, de mirages d’îles enchanteresses emplies d’épices et de trésors indiens, le mirage ordinaire qui l’a fait débarquer là où il ne croyait pas. Et tomber sur les dents de devant du peut-être ?
Est-ce que la solitude nous fait mirage. Les autres ramènent la réalité sur leurs dos voûtés. Est-ce que l’univers brusque nos solitudes. Comment vivre sans tomber sur les dents du monde ?
Enfin seul déployer sur le papyrus de mon crâne les hiéroglyphes du mirage, les ondes de la tectonique intérieure. Ça n’est pas prudent de rester seul trop longtemps, à la fin on ne saurait plus faire ses lacets ; mettre ses chaussures c'est enfiler le monde à ses pieds pour ne plus tomber. Alors marcher prudemment, tracer des lettres petites et voir si luit le regard d'un loup.

dimanche 4 février 2018

Évider

J’évide je fais le vide.
Évider un poisson pour le manger sans son intérieur.
Évider, c’est toujours prendre l’intérieur.

Le pochoir qu’on évide pour laisser passer la couleur.
Alors le vide devient le dessin.

Évider, c’est pas mal. Ça fait moins.


Et si j’évidais ma vie ? Je pourrais lui enlever l’intérieur…

Est-ce que l’intérieur de ma vie, c’est ma vie intérieure ?

Dans ce cas, NON.

Mais si on pouvait évider la vie du superflu ? … Enlever les viscères de la vie ?

Pfff… Reprenons.

Un. Le poisson. Ses viscères.
Deux. Le pochoir. Le morceau de carton.
Trois. La vie. Les nouvelles idiotes sur les téléphones. Les chiens écrasés...

Aussi les hérissons ? Ah ben non pas les hérissons, c’est joli les hérissons.
Les hérissons écrasés, pas tellement.

Bon, d’accord : on garde les hérissons.

Continuons. Évidons, évidons :
Les conversations banales (pas toutes, certaines sont sympathiques)
Les conversation fausses.
Les phrases qui tombent à plat (ventre).
Les choses qu’on attend que l’autre dise et qu’il ne dit pas. Et à la place il dit une grosse bêtise.

Évider la vie de ce qui n’est pas soi.

Revenons au pochoir. Ce qu’on enlève c’est ce qui dessine, en creux, ce que va être le dessin.

Alors pour la vie, il faut quand même faire attention. Quand on évide : penser à ce qui va rester, quelle forme de vie ça va donner.

Parce qu’avec un poisson sans viscères, pour peu qu’on ait un barbecue, on n’est pas mal.


Mais avec une vie mal évidée, ou pire, une vie éviscérée, on fait quoi au juste ? 

jeudi 1 février 2018

Tuer le bonheur dans l’œuf
Le blanc le jaune
Casser gober

Tuer le bonheur dans l’œuf
Avec un surmoi de samouraï
Une frénésie de violoniste

Tuer le bonheur dans l’œuf
Par l’aiguillon de la colère
Taquiner transpercer laisser couler
La sève

Tuer le bonheur dans l’œuf
Avant même qu’il ait pu bouger
Détruire jusqu’à l’embryon
La moindre velléité de joie

Tuer le bonheur dans l’œuf
N’en surtout rien laisser
Écraser aussi le désir
Sous quelques paroles réconfortantes

Servir le tout
En omelette

Baveuse