mercredi 22 juin 2011

Lunar Park de Bret Easton Ellis

Chose promise, chose due... J'ai terminé ce roman depuis quelques semaines déjà, et je me dépêche d'écrire avant d'oublier.
J'avais envie de lire cet auteur depuis longtemps, son nom trottait dans ma tête comme un leitmotiv intérieur, bizarre, bizarre. Et puis belle-maman m'a offert Lunar Park...

Au démarrage, je me suis demandée où j'étais tombée. J'ai eu peur de l'effet best-seller américain, le sentiment que ça puisse être très creux, un peu mégalo, ou très bien. Ces oscillations ont vite cessé quand je suis entrée dans l'histoire.

D'abord, le personnage. Ultra-classique (quadra, écrivain à succès, polytoxicomane et volage) il n'en est pas moins attachant. Il excelle dans la veine "essaye honnêtement de se refaire une santé mais se laisse vite rattraper par ses vices, lutte gentiment avant d'échouer avec enthousiasme". J'ai beaucoup pensé à Djian (qui a quand même été mon auteur fétiche de 16 à... allez, 31 ans !) en lisant certaines de ses tribulations, c'est drôle. D'ailleurs, Djian, toujours en admiration devant les auteurs américains, parle ici de littérature en général, et de ce bouquin en particulier.

Ensuite l'intrigue. Extrêmement bien amenée, inattendue et captivante, justement parce qu'on s'attend aux péripéties courantes chez ce genre de grand ado de 40 ans. Une aventure avec une étudiante qu'il s'autorise à courtiser. En découlent inévitablement des ennuis avec sa légitime, dont il a pourtant tellement besoin sur le plan affectif... De pitreries en cachotteries, de cuites en bad trips, on pourrait s'acheminer vers du grand basique, simple et efficace pour passer un bon moment, mais rien de neuf sous le soleil littéraire.
Et puis non. C'est tout le contraire. Tellement c'est neuf, ça sent encore la peinture ! (hé oui, j'avais envie, arf !) C'est un patchwork, ce bouquin, un patchwork très bien réalisé, où tout est fondu et enchaîné. Il y a  bel et bien ce personnage trop classique pour être vrai. Il y a des éclairs de finesse psychologique, avec des vrais morceaux de souffrance dedans. Et puis il y a cette lente descente vers l'horreur et l'angoisse. On y croit, tout en se demandant quel est le sens de l'histoire. Et en définitive, on est un peu paumé. Au cours de la lecture, on s'attend à bien des choses. Mais ce n'est jamais ce qu'on attend qui arrive, et on est surpris jusqu'au bout. Bonne lecture !

mardi 7 juin 2011

H comme Hommage. Merde !

Jorge Semprun est mort.

Certes, j'aurais pu écrire un hommage quand Mano Solo est mort, et je ne l'ai pas fait, et c'est trop tard.

Ceci dit -et ça n'a rien à voir- je ne raterai pas une belle occasion de parler de Jorge Semprun.

D'abord vous parler de celle qui me l'a fait lire. Ce n'est pas quelqu'un que j'ai particulièrement en estime. Juste une Maître de Conférence rencontrée à l'IUFM quand je préparais le concours. D'origine argentine, elle ne jurait que par Jorge Semprun (prononcer Rhorrr'rhé Semmeproune, ce qui est la prononciation phonétique en espagnol, ou [ˈxorxe semˈpɾun] selon la phonétique officielle, eu égard à mes amis profs d'espagnol) et ça m'étonnait. Donc, j'ai lu. Et j'ai été encore plus étonnée.

J'avais 22 ans. Je vous le dis tout de suite, j'ai été subjuguée par Semprun, son acuité humaniste et son sens du récit.


Le grand voyage est glauquissime, et vaut Si c'est un homme de Primo Levi. Bien. Très fort, au delà de tout ce qui se fait aujourd'hui sur la déportation, forcément (un jour il faudra que je m'étende plus sérieusement sur ces romans qui gambadent sur l'extermination des juifs, parce que ça sent un peu le vomi, à force). Jorge Semprun raconte et raconte et raconte jusqu'à plus soif, avec dignité et sans artifice, le long voyage en train des déportés jusqu'à Buchenwald en 1943. Il publie Le grand voyage 20 ans plus tard.

L'écriture ou la vie donne du sens à nos vies. Aucun doute. Je vous passe les détails, mais votre quotidien n'est que peu de chose en comparaison. La difficulté de survivre à l'adversité totale, le questionnement sur les autres et soi, incessant et taraudant, et dans toute sa violence. L'écriture, et surtout l'amour, qui lui permettent de sortir de l'abîme. Et finalement, la vie qui gagne, comme en témoigne Adieu, vive clarté.

Adieu vive Clarté, c'est celui que j'aime le plus. Roman de la découverte, de la pureté adolescente à l'assaut de la vie, comme si rien de ce qui s'était passé avant n'avait atteint l'homme en profondeur... C'est un livre incroyable et grandiose. Je me souviens avoir, fraîchement arrivée à Paris, pleuré sur un banc, place de la Contrescarpe (celle que Semprun célèbre comme la plus belle de Paris, alors qu'il arrive à Paris et combat son accent espagnol).

Comme si tout mon humanisme était relié de près ou de loin à Jorge Semprun.


Et il est mort.

Depuis, j'ai lu des nouvelles, des textes plus ou moins bons ou mauvais, avec ce sentiment qu'il était revenu de tout. C'est étrange, incompréhensible, ou au contraire si simple. Faut voir. Mais il est tard, et il est mort.

Est-ce que ça change vraiment quelque chose ?


"... je cherche la région cruciale de l'âme où le Mal absolu s'oppose à la fraternité."
André Malraux


PS : ça ne se fait pas, mais je dédie ce billet à David, Bertrand (et Félix ?) que la lecture de J. Semprun a beaucoup fait rire.

mardi 24 mai 2011

La route - Cormac Mac Carthy

-Mode mauvaise humeur ON- J'aime pas les références bibliques dans les romans. Je n'y connais rien et ça m'énerve. Souvent ça teinte la littérature de mièvrerie, et je marche pas. Oui je sais il y a un trou béant dans ma culture. Et alors ? - Mode mauvais humeur OFF-

Malgré les références bibliques, qu'on trouve dès le début du roman, je l'ai lu jusqu'au bout. Parce qu'il y a quelque chose de fascinant dans l'écriture de Cormac Mac Carthy. Un père marche sur la route avec son fils, dans un monde dévasté, plusieurs années plus tôt, par des incendies et d'autres phénomènes apocalyptiques et guerriers qui n'ont rien laissé de vivant, à part quelques humains dont certains dévorent les autres. On ne sait rien des personnages, sauf qu'ils s'aiment, que le petit n'a jamais connu le monde d'avant le désastre et que sa mère a préféré prendre la tangente des années plus tôt en disparaissant, probablement pour se suicider. On ne sait rien de plus, ni de ce qui s'est passé, ni de l'histoire des personnages avant le début du livre, ni même de ce qui fonde leur espoir. L'auteur prend donc le parti de nous laisser penser qu'en dehors de ce qu'il raconte, les personnages et le décor n'ont pas d'existence, pas de passé, ni d'avenir. C'est rare chez les romanciers, courageux et très (trop ?) honnête !
Mais ce qui m'a fait rester sur cette route, c'est surtout que, dès les premières pages, j'ai eu froid. Malgré la chaleur qu'il fait chez moi en ce moment, malgré la sécheresse, ce livre m'a transie de froid et d'humidité. Dès qu'on l'ouvre, tout est gris, on entend tomber la pluie sur la bâche. Quand on ferme les yeux, on voit l'obscurité totale qui enveloppe les personnages, la nuit, quand ils n'ont plus de lumière. C'est ce qui est remarquable dans ce roman. A mon avis, ça fonctionne pour deux raisons : Techniquement, le vocabulaire est très précis et rien, dans les descriptions, n'est laissé au hasard. Sur le plan de la construction, puisqu'il n'y a rien d'autre que ces descriptions (peu de péripéties, presque pas de souvenirs, pas de perspectives ni d'espoir, pas d'explications) le lecteur se raccroche forcément à ce qui reste : le vent, la pluie, la mort, la grisaille. Envahissants.
Mais le parti pris de ne laisser d'existence à ces personnages que le temps de l'histoire prive le roman d'une part de sa crédibilité et de son intérêt. Les dialogues, qui pourtant sonnent juste, finissent par s'appauvrir et sonner creux. L'absence de péripéties devient ennuyeuse dans le dernier tiers du bouquin. Bref, vers la fin, j'ai eu hâte de sortir de cette galère ! 
Et, bien sûr, j'ai surtout regretté qu'il n'y ait aucun commentaires sur ce qui a conduit à ce désastre. Mais si Cormac Mac Carthy avait voulu faire un roman écolo, ce ne serait pas le même bouquin !

jeudi 31 mars 2011

C'est quoi ma littérature d'aujourd'hui ?

C'est ce billet de Paumadou qui m'a donné envie d'écrire sur cette vaste question. J'ai déjà dit ce que je pensais de Houellebecq, et je maintiens qu'il est sûrement très représentatif. Mais il n'est pas le seul.

Tour d'horizon de mes dernières lectures "contemporaines" et françaises* et tentative de "globalisation" :
Il y a Nancy Huston, que j'adore, et qui parle terriblement bien des femmes d'aujourd'hui dans son dernier roman, Infrarouge. Finalement, on y retrouve le parallèle entre l'art (la peinture surtout) et la vie, très présent dans le dernier Houellebecq.
Il y a Sylvie Germain, dont j'ai peu apprécié le fameux Magnus. Un jour j'écrirai ma lassitude et parfois même ma colère devant tout ces livres qui exploitent la seconde guerre mondiale comme ressort romanesque ultime. Je trouve ça facile et un peu écœurant, à force.
Il y a Véronique Ovaldé, dont j'aime la très jolie -et très poétique- écriture. Ses bouquins ne cassent pas des briques, mais on y trouve quand même un univers très particulier, de belles idées folles et un vrai sens de l'introspection.
Dans le même genre, un poil moins récent, il y a Jean Echenoz, dont je n'ai lu que Les Grandes Blondes mais que j'ai trouvé très fort. Là encore : une histoire, des personnages, un monde tout entier, dans lequel on se love avec un immense plaisir. C'est très inattendu comme écriture, et plein de subtilité. Une des plus belles découvertes de l'année dernière.
Et aussi, bien sûr, Philippe Claudel, dont l'excellent Rapport de Brodeck m'a laissée pantoise et m'a empêchée d'apprécier ses autres romans. Dommage, j'ai pensé que j'allais aimer Les Ames Grises, mais non, en fait. Glauque à l'excès.
Il y a encore Claudie Gallay avec ses belles Déferlantes, un peu longuettes, un peu fillette... J'ai préféré Dans l'or du temps, un roman qui croise histoire littéraire (Breton chez les Indiens Hopi) et histoire singulière (un de nos contemporains se sépare sur fond de vacances en Normandie). Chouette roman sur les rencontres inattendues et les affinités circonstanciées.
Et enfin, cerise sur le gâteau, il y a Marie Ndiaye. Après m'être longuement émerveillée devant son court roman Un temps de saison, où le fantastique est au détour de chaque page, je m'attaque désormais à Trois Femmes Puissantes. Alors j'en dirai d'avantage très bientôt.

Et puis il y a ceux que je ne lis plus. Il y a dix ans, si on m'avait demandé quel auteur je citerais en premier pour parler de littérature contemporaine, j'aurais dit Philippe Djian. Parce que j'étais complètement fan et qu'il disait sur la littérature des choses qui me parlaient (Entre nous soit dit, 1996 - ouais ok ça fait 15 ans, oh ça va !). Ben voilà, son dernier livre, Impardonnable, m'est tombé des mains, et sa série Doggy Bag m'a un peu gonflée. Surtout le parti pris de dire, en gros : puisqu'il faut que la littérature concurrence la télévision, autant faire une série, voilà. Beuh. J'avais trouvé ça tellement médiocre, surtout venant du rebelle des années 80, de l'auteur de 37,2 le matin, celui qui osait le premier écrire comme on parle.
Et j'ai essayé de relire du Le Clézio (j'avais bien aimé certains trucs quand j'étais ado) mais j'ai pas du tout accroché : j'ai trouvé ça pompeux et pompant, ronflant et peut-être trop "classique".


Bref, après ce racontage de "ma vie dans les livres", essayons de généraliser un peu : selon moi, ce qui caractérise ma littérature contemporaine (celle que j'affectionne), c'est le mélange des genres, la confusion, et la légèreté (qui n'est pas synonyme d'inconsistance mais de finesse). L'irruption du polar, du mystère, voire du fantastique, là où on les attend pas, les plongées oniriques au détour des drames psychologiques, l'enchevêtrement de la pensée sur l'art et la quête du sens de la vie, l'introspection mêlée d'humour. Il y a dans tout ça un côté "grand bazar" et beaucoup de subjectivité qui font que chaque roman est un monde à part entière. Il est donc difficile d'y voir un courant littéraire, si ce n'est dans cet aspect PatchWork/Tout est possible. Télérama a eu beau causer, en septembre dernier, des derniers romans de Houllebecq / Despentes / Ravalec en faisant un parallèle avec leurs autres sorties du début des années 90, je n'en ai lu qu'un sur les trois. C'est dire si la vie m'accapare...

Alors après cette brève tentative de réflexion, j'en viens quand même à citer des gens qui sont très présents sur la scène médiatique, et qui pour autant n'ont manifestement pas grand chose à dire sur la littérature, voire qui produisent une bouillie informe qu'un peu plus tôt dans l'Histoire on appellait littérature féminine (Brrrrrr.... un frisson me parcours l'échine... Danièle Steel est de retour ! Mince, ma grand mère est morte). J'ai nommé Anna Gavalda, Marc Lévy (ne pas confondre avec Primo, comme l'a fait, dans son CV une fille que j'ai reçue récemment pour une embauche -autant vous dire que j'ai eu beaucoup de mal à terminer l'entretien quand je suis tombée là-dessus, arf !) et un troisième dont le nom m'échappe mais qui aime aussi beaucoup se faire prendre en photo avec une barbe de trois jours (mais non, pas BHL ! Rhôôô les mauvaises langues !) Bah voilà, ceux-là, ils me gâchent le paysage, car une fois sur deux dans le métro je tombe sur quelqu'un en train de les lire et à tous les coups ça m'attriste profondément. Mais ils EXISTENT peut-être bien plus que les bons auteurs.

C'est un peu déprimant comme conclusion, non ? Bah tant pis, c'est fini :-)

*françaises, parce que, même si je l'oublie souvent, on cause de littérature "dans le texte", alors mes auteurs étrangers préférés, ils repasseront. Et puis je vais pas tout griller mon matos dans une seule chronique, non plus !

mercredi 30 mars 2011

Comment j'ai failli rester coincée au milieu d'un livre de Russel Banks

Pourfendeur de Nuages, qu'il s'appelle. Ceux qui lisent ici savent combien je suis raide dingue du monsieur. Il m'importait vraiment de lire ce gros roman historique d'un de mes auteurs favoris. D'autant plus qu'il m'était chaudement recommandé par des gens que j'apprécie, et que le sujet m'intéresse au plus au point (vie et mort de John Brown, premier et célèbre abolitionniste blanc aux Etats-Unis, juste avant la Guerre de Sécession).
Sauf que, voilà : j'ai ramé pour parvenir jusqu'au milieu du bouquin, pensant qu'à un moment ou un autre, l'intrigue allait "décoller", que ce rythme lambinant qui me rendait folle allait s'accélérer pour qu'on passe enfin aux choses sérieuses. J'ai cru que ça y était, plusieurs fois. Et puis non. Une fois posé le décor, ça continue, ça se répète, ça fait mine de creuser la psychologie des personnages, ça raconte des tas d'histoires sur les uns et les autres mais moi ça m'a surtout ennuyée.
Bah voilà. Ce que je vais vous dire maintenant, j'ai mis un peu de temps à l'accepter moi-même : je n'aime pas ce livre. Il me semblait bien que j'avais un penchant plutôt prononcé contre les romans historiques, mais là, ça se confirme...
Enfin ça m'a pris plusieurs mois - pauvre de moi qui ne lis que quelques pages par jour. Alors que Bret Easton Ellis, Marie N'Diaye, Column McCann et Dennis Lehanne m'attendaient bien sagement sur l'étagère. Si c'est pas malheureux !
Allez, à nous les Trois Femmes Puissantes !

mardi 1 mars 2011

Michel Houellebecq et la littérature contemporaine

En 2004, j'avais lu les Particules Elementaires, sans trouver ça très bon, mais avec un certain plaisir. J'y avais trouvé une amertume hors du commun et une certaine finesse d'écriture, et j'avais même cru partager quelques aigreurs avec le monsieur. Mais de là à trouver que c'était un vrai bon roman... non, quand même.
Et puis cette année, j'ai lu La Carte et le Territoire*. Et j'ai beaucoup aimé. Non seulement, j'ai aimé, mais je me suis dit que ce mec avait vraiment du talent, et en particulier celui d'ancrer son travail directement dans la réalité contemporaine, avec beaucoup d'habileté. Et je ne parle pas seulement de l'histoire, qui est tout à la fois : regard touchant sur les liens de filiation aujourd'hui, réflexion sur le marché de l'art contemporain et polar bizarroïde, (pas super bien ficelé mais pas raté pour autant). Je parle aussi de toutes ces excellentes idées qui font qu'on passe un bon moment : donner son nom à un personnage du roman, situer des personnalités réelles dans la fiction en les accablant d'attributs fictifs mais très drôles (Jean-Pierre Pernault est exceptionnel en visionnaire régionaliste homosexuel), décrire avec soin des tableaux imaginés de toutes pièces, mais qui en deviennent beaux tant ils prennent corps dans l'esprit du lecteur, et oser le grand bond dans l'anticipation à la toute fin du roman... Bref, il n'y a pas de quoi s'ennuyer chez ce Houellebecq-là.
Mais ça va au delà du simple plaisir de la lecture. Oui, c'est bien écrit. Oui, on passe un bon moment. Mais en plus de (tout) ça -et c'est comme ça que je comprends l'attribution du Goncourt- on dirait bien qu'un tel roman soulève plein d'interrogations, toutes justifiées, sur la société d'aujourd'hui : sur le matérialisme outrancier, la surconsommation, la spéculation sur l'art contemporain qui lui fait perdre tout sens, et aussi sur la question du bonheur envisageable, de la naissance de l'amitié et de l'échange qui reste possible entre les générations. Certes, Houellebecq est toujours aigri. Ma copine Blondie le trouve toujours aussi imbuvable et ne veut pas ouvrir un seul de ses bouquins. Mais il y a ce changement de regard, du cynisme radical et amer au cynisme pacifique et "humanisé" qui donne envie de le lire d'avantage.
A partir de là, est-ce qu'on peut parler de Michel Houellebecq et de la littérature contemporaine ? Il me manque une grosse partie de sa biblio pour en dire quelque chose de correctement étayé. Mais quand même, ce dernier roman vise juste, parce que justement il touche à tout et parvient à relier des sujets qui n'ont rien à voir a priori, et en donnant un image, très personnelle mais très "globale" de la société occidentale d'aujourd'hui. Et toucher à tout, relier ce qui n'a a priori rien à voir, et donner haut et fort son avis, même polémique, si ce n'est pas typiquement d'aujourd'hui, qu'est-ce que c'est ?

* En plus, c'est intelligent : n'oubliez pas de lire ici un petit résumé de la pensée de Korzybski, fondateur de la sémantique générale, dont le célèbre aphorisme a inspiré le titre du roman.

jeudi 9 décembre 2010

Plus de problèmes pour les commentaires

Fin de la discrimination : désormais, même les gens qui n'ont pas de compte Google pourront laisser des com. Vive le progrès ! (et la maintenance :-)

Allez, un livre ! Le Livre de la Jamaïque, de Russel Banks

Si vous aimez Russel Banks, vous aimerez sans doute celui-là. Si vous ne l'aimez pas, vous le découvrirez sous son angle le plus profond, le plus philosophique, le plus "ethnologue en voyage".
Le narrateur (l'auteur, à peu de choses près) raconte sa découverte de la Jamaïque, d'abord pour études, puis pour s'y installer, s'y faire des amis, des ennemis, et surtout y vivre une aventure qui le changera de la cave au grenier. Dès le premier séjour, il ne pense qu'à y retourner, en même temps qu'il rejette violemment l'attitude des blancs (ceux là-même qui "l'introduisent" en Jamaïque) qui se payent des villas de luxe sur les hauteurs, pendant que les jamaïquains vivent dans la misère, dans les villages. Peu à peu, son intérêt, doublé du conflit intérieur qui le torture, tourne à l'obsession et le conduisent à repousser ses propres limites.
Tout commence par un constat pénible : la peur qui s'empare de lui quand il entre en "pays cockpit" pour aller à la rencontre de Marrons, ancêtres des esclaves africains débarqués en Jamaïque deux siècles plus tôt, cette peur panique, sous-tendue par une extrême méfiance, est aussi une peur du Noir, de l'étranger. Dur de se confronter à son propre racisme pour ce jeune universitaire américain...
Le pays cockpit, région très montagneuse, peuplée uniquement par les Marrons. Ils se sont installés là lorsqu'ils ont réussi à fuir leurs maîtres esclavagistes. Au vu de l'image de sauvages sanguinaires qu'il se trimballaient, et de l'extrême hostilité de leur région, les blancs les ont laissé tranquilles. Si l'on cherche pays cockpit sur le net, on trouve très, très peu de choses : quelques trucs de géologues, et Wikipédia qui ne cite que Russel Banks. Bref, c'est une région très reculée, inaccessible pour le commun des mortels. Mais ce narrateur-là n'est pas le commun des mortels, et c'est pour ça qu'on l'aime !
Au passage, Marron signifie "retourné à l'état sauvage". C'était le nom donné aux cochons qui partaient vivre dans la nature (ils "marronnaient"), transposé aux esclaves. Ça teinte tout de suite ce terme d'une belle dose d'abomination, non ?
Pour le reste, je vous laisse découvrir l'Histoire, petite et grande, d'un village cockpit, assis sur l'épaule de Johnny-Russel Banks. Optimistes béats, s'abstenir.

jeudi 2 décembre 2010

Une journée avec F.



Note aux intéressés : Jusqu'ici, j'ai réservé ce blog à mes impressions et productions littéraires. Après moult réflexion, je viens de décider que j'allais m'autoriser à parler d'autres sujets qui me tiennent à cœur. Ouverture avec la chronique que voilà.
  

F. a 15 ans, il est en classe de 3ème. Sa mère l’envoie tous les jours à l’école, correctement vêtu et nourri, propre et reposé. Il manque parfois la première heure du matin, invoquant des péripéties diverses et variées survenues entre son lit et le collège, qui dénotent surtout une imagination débordante, doublée d’un manque d'appétence évident pour le scolaire. Il se présente en classe avec du retard une dizaine de fois par semaine, la plupart du temps alors qu’il est déjà dans le collège.

9H30 : pour aller en cours au 2éme étage, F. passe par le 1er étage, fait un petit signe à chacun de ses copains déjà installés dans les autres salles de classe (qui a eu la bonne idée d’installer des vitres sur le côté des portes ?), voire ouvre la porte d’une salle d’anglais pour faire rire les élèves et embêter la prof  “oh, ‘scusez-moi, j’croyais que c’était ma classe !” F. finit par entrer dans son cours alors que tous ou presque ont déjà sorti leur affaires. Là, il se pose doucement sur une chaise au fond, et, sans retirer son blouson, sort un semblant de cahier, appuie ses coudes sur la table, pose son menton dans ses mains et attend patiemment que la sonnerie retentisse, environ 50 minutes plus tard.

10H40 : A la fin de la récréation, F. a soudain très mal au ventre, se présente au bureau des surveillants, qui, habitués à ces petits maux de fin de récré, lui demandent d’arrêter son cinéma et de monter en cours, ou l’envoient voir l’infirmière si elle est présente dans l’établissement et que F. insiste au delà du raisonnable. Ainsi renvoyé avec bienveillance, mais fermeté, des uns aux autres, explicitement “recadré” sur l’obligation d’aller en classe malgré un prétendu mal de ventre, F. finit par arriver en classe après tout le monde. Là, il se pose lourdement sur une chaise au fond, et, sans retirer son blouson, sort un semblant de cahier, appuie ses coudes sur la table, pose son menton dans ses mains et attend patiemment que la sonnerie retentisse, environ 40 minutes plus tard.

11H30 : F., un peu las d’enchaîner les heures de cours, tente de nouveau un passage au bureau des surveillants, où le CPE le fait de nouveau reconduire en cours, malgré un problème au genou droit “Mais M’dame, je viens de tomber dans les escaliers !”. En classe, dès son arrivée, il interrompt le professeur à de nombreuses reprises, souvent pour des motifs complètement décalés, n’ayant rien à voir avec le cours, et fait rire toute la classe. Au bout de 30 minutes de patience, excédé et pour pouvoir faire cours, l’enseignant envoie F. passer le reste de l’heure en salle de permanence, avec les surveillants. Là, F. retrouve d’autres élèves, qui, comme lui, ne tiennent pas plus de deux heures d’affilée en classe. Selon qu’on est en début ou en fin d’année, les surveillants (= personnel n’ayant reçu aucune formation en terme de pédagogie ou d’éducation) tentent encore de les mettre au travail en s’asseyant à côté de chacun, ou baissent les bras, plus ou moins vite.

15H : après avoir assisté (avec son entrain habituel) à la première heure de cours de l’après-midi, F. repasse par la vie scolaire à l’inter-cours. Là, il s’aperçoit qu’on installe, en raison de l’absence de nombreux profs, plusieurs classes dans plusieurs salles de permanence. Ni une ni deux, il se glisse discrètement dans une salle et, noyé dans la masse, réussit à passer, incognito, une heure entière avec une autre classe de 3ème que la sienne, au lieu d’être en cours. Lorsque, plus tard, on lui demandera des explications sur son absence en classe, il répondra, avec aplomb et raison, “ben quoi, j’étais au collège !”

16H10 : fin de la récréation. Alors qu’il a fini ses cours, F. est toujours au collège. Aujourd’hui, il n’est pas collé. Il peut donc quitter le collège sans que quiconque ne le lui reproche. Mais il toujours là. Dans son errance entre la perm, où s’agitent les collés (beaucoup sont ses copains) et la salle d’aide aux devoirs, où un surveillant et un prof font travailler quelques élèves, F. atterrit finalement au bureau des CPE. On lui propose alors d’intégrer l’aide aux devoirs jusqu’à 17H, ce que F. accepte avec une bonne volonté évidente, quoiqu’un peu incertaine. Dix minutes plus tard, F. est de retour au bureau des CPE, accompagné de l’enseignant chargé de l’aide aux devoirs : “cet élève empêche tout le monde de travailler ! On ne peut pas le garder, c’est vraiment IMPOSSIBLE !” Et F. d’être raccompagné. A la porte. Mis dehors.

Dans la soirée : F. est rentré chez lui. On imagine son cartable posé dans l’entrée d’un petit appartement d’une cité HLM toute proche du collège. Personne n’y touche, à part peut-être le petit neveu, âgé de deux ans, qui, intrigué par les bandes fluorescentes sur le côté, ira parfois jusqu’à ouvrir le sac et dessiner une belle maison dans le carnet de correspondance de son tonton. Le cartable inutile repartira le lendemain, tel quel, accroché sur le dos de F. comme un fragment de son armure d’écolier décrocheur.

Pour compléter :
Les résultats scolaires de F. sont très faibles (moins de 7 de moyenne générale, avec une excellente note en Education Physique et Sportive, moins de 6 en français et moins de 4 en maths). Depuis plus de 3 ans, chaque conseil de classe constate que F. se refuse à entrer dans les apprentissages. Le redoublement n’aurait été qu’une perte de temps puisque F. ne travaille pas du tout. Cette situation est connue depuis l’école primaire, mais toutes les propositions de l’école ont été mises en échec par F. et sa famille. Derrière ces refus répétés, il y a la crainte de n’être pas “comme tout le monde” et celle de laisser l’échec apparaître aux yeux de tous. Pourtant, à la fin de son année de troisième, F. devra être affecté au lycée (général, technologique ou professionnel). Vu ses résultats, F. se verra, au mieux, proposer une place dans un CAP. Pour l’instant, le travail sur l’orientation se résume donc, pour F., à faire un choix entre différents CAP accessibles aux élèves faibles.
Heureusement, le redoublement de 3ème est de droit pour les familles. Aussi, s’il n’obtient pas satisfaction, F. pourra rester un an de plus au collège. Tout va bien !












samedi 9 octobre 2010

Et pourquoi je ne lis plus, tout d'un coup ?

Comme si en ce moment la vie prenait le pas sur la littérature... Ma foi, ça ne peut pas être un mal. Ceci dit, faudrait pas que ça dure trop, j'aurais vite l'impression de n'avoir plus rien à dire.
Il y a le sentiment confus, aussi, d'avoir lu trop de bons trucs ces derniers mois pour savourer encore...
Les Déferlantes, par exemple, c'était très bien. N'était une touche de mièvrerie à peine trop appuyée en page 312. Bon, ok, je connais pas la page, mais il y a un truc gênant. L'impression fugace que derrière la jolie écriture, derrière ces personnages si finement sculptés, si attachants aussi, il n'y avait presque rien de plus que dans n'importe quel magazine. Comme un décor de théâtre qui cache un vide, alors qu'on aurait rêvé de quelque chose de plus riche.
Par contre, pour ce qui est d'aller au fond, y'en a un qui se pose là : Russel Banks (oui, toujours lui), dans La Réserve, il vous dissèque un couple et une famille, à vous tordre le cœur. J'aime cette manière d'écrire une histoire d'adultère glauque toute en finesse, quasi psychanalytique. Il est trop fort !