mardi 30 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #4 En direct de Super U et de l'orthodontiste

Et puis j'ai eu envie de faire comme Xavier Selva, la liste de mes escales. Qu'ai je lu, vu, pensé, ces dix derniers jours ? 

J'ai lu le roman de Fabcaro, Le discours, qui m'a beaucoup fait rire au début, attristée aussi, mais au fil du texte je me suis un peu lassée, j'ai trouvé que ça devenait un peu mécanique et répétitif, cette façon de déplier chacune des obsessions jusqu'à la lie, à la fin je ne marche plus. Je préfère de loin ses BD bien plus absurdes et incisives. En parallèle je lisais Thérèse Raquin, plutôt pendant les insomnies, au départ par soutien pour J. qui doit le lire pour le lycée, et puis finalement je travaille à relever deux ou trois choses qui m'ont semblé frappantes, si j'arrive au bout de la réflexion sans renoncer je publierai un billet avant la fin de semaine. Je suis toujours engagée dans la lecture de Clonk, de Pierre Barrault, chaque soir je m'endors dans ce lieu étrange. J'écrirai un texte à son sujet mais ça va me prendre du temps, et avant je voudrais terminer l'écoute des Chemins de la philosophie sur Lacan.

J'écris ce billet à Super U, d'abord à la boucherie en attendant une épaule d'agneau que je ferai en curry à la fin de la semaine, puis à la caisse. De bon matin le magasin est plein de personnes âgées, leur extrême lenteur me laisse le temps de rêvasser ou bien d'écrire. Je suis en vacances mais le temps me presse, je me sens toujours débordée, urgente à réaliser les projets qui surgissent. 

Cette nuit de forte insomnie, j'ai pu commencer la lecture des Nouvelles de la ferraille et du vent, d'Hedi Cherchour. La préface de Charles Pennequin m'a fait violence au creux de la nuit, il commence en parlant de tous ceux qui lui envoient de mauvais textes, et qui sont de mauvais poètes contemporains parce qu'ils ont trop peu lu et pris trop de hauteur par rapport au monde. Même si je comprends bien ce qu'il veut dire, et parce que je comprends bien ce qu'il veut dire, et justement parce que chacun de ses textes me sidèrent et m'emportent, je me sens personnellement attaquée dès lors que quelqu'un que j'estime parle de mauvais auteurs. C'est une maladie pénible, j'espère guérir bientôt. 

Les textes - le texte devrait-on dire je crois - d'Hedi Cherchour est effectivement très puissant. Peut-être que j'en dirai davantage un jour. Je suis heureuse de l'avoir commandé pour ma mère. Avec ce livre et le Tardigrade de Pierre Barrault, elle sera déjà bien équipée pour l'année qui vient. Une autre chose plaisante : j'ai repris à courir presque chaque jour, l'entorse n'est plus ou se fait entendre discrètement, par petites touches. Je suis allée deux fois dans la garrigue caillouteuse et entorsogène, tout s'est bien passé. Mon corps retrouve un peu de sa forme habituelle et il recommence à me donner des sensations agréables. Sans doute que mes quelques sorties à vélo n'y sont pas étrangères. Et puis la chaleur arrive enfin, 20° ce matin à 9h ! Voilà qui va m'aider à supporter le manque de sommeil. 

Maintenant j'écris de la salle d'attente de l'orthodontiste qui est en train de poser un appareil à F. Quand nous sommes arrivés, la secrétaire s'est écriée : "c'est aujourd'hui le grand jour !" avec un sourire énorme. C'était étrange j'avais l'impression de venir pour un mariage, je me suis même demandée si Stewen Corvez était dans le coin avec son appareil. En début d'après midi j'ai fait une courte sieste après une vidéo de François Bon, j'avais repéré qu'il parlait d'une jeune femme écrivain et thanatologue, Maude Jarry. D'une part je suis bigrement intéressée par son travail, ce que j'ai entendu me plaît. D'autre part ce que dit François de ses ateliers et de ce qui se passe dans la décennie qui suit m'a un peu apaisée. En ce moment c'est simple comme binaire : qu'on parle de mauvais auteurs et je suis blessée, arrêtée net dans ma course, qu'on parle d'une auteure qui chemine et aboutit peut-être dix ans plus tard suffit à me relancer...

J'ai aussi dégusté avec un infini plaisir la vidéo de l'émission "Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ?", et les vidéos de Guillaume Cingal, la première du cycle sur Robert Pinget que je découvre, et  celle-ci sur Zola, qui m'a bien plu et fait rire. Et puis j'ai passé une journée entière sur JF Lyotard, La condition post-moderne. Ce bouquin m'accompagne depuis longtemps, et je le relis maintenant avec une idée précise en tête, liée à cet article de Julien Simon et à une discussion  initiée sur facebook par François. Bref, j'ai besoin de Lyotard et de Barthes pour me recaler sur récit, fiction, narration, langage avant de poursuivre un projet de réflexion-écriture sur les fake news. Mais aujourd'hui avec le manque de sommeil c'est difficile, alors je blogue...


dimanche 28 avril 2019

Extrait du travail en cours

Visiblement je ne suis capable ni de linéarité,  ni de rigueur dans le classement. Aujourd'hui décembre 2018. Et le texte n'est pas vraiment un morceau de journal, il prend place dans un projet plus long, en cours de finition.

12/12/18

Lundi j’ai roulé vers l’autre département. C’était le matin tôt. Le jour se levait sur l’autoroute et la campagne pleine de nappes de brumes ignorait crânement les voitures. Le soleil naissant éclairait les vignes aux feuilles jaunies par l’automne. Les orangés se battaient dans les champs, les arbres. Moi je conduisais en écoutant la radio. La semaine était consacrée à la transition écologique, un concept à la mode pour dire qu’on n’allait pas pouvoir continuer comme ça, à regarder ailleurs. L’émission disait des choses sombres dès le matin. J’étais en éveil. Ensuite la route nationale était coupée en plusieurs endroits, ça aurait pu être contrariant mais tout a glissé sur moi. J’étais simplement en retard. Les ronds-points étaient partout encombrés de tas de pneus, de restes de feux de bois, de cabanes de fortune installées pendant le week-end. Quelques personnes en gilets jaunes étaient encore là comme si elles avaient été oubliées par les autres à la fin du week-end, mais je n’ai pas été vraiment ralentie. J’ai pensé que ces cabanes faites de planches et de bâches c’était des images de pauvreté.
Dans la journée les gens ont parlé des enfants qu’ils accompagnaient, du mal que chacun avait à faire son travail d’éducateur, de tous les mystères insondables qui restaient nichés au creux de cette affaire, d’accompagner un autre plus petit, dans un bout de son histoire. Chacun a écrit sur ce qu’il se passait pour lui, ce qui se passait au dedans, à l’instant. Et j’ai eu l’impression que l’écriture refaisait un peu le monde, non pas comme on le répare – quoique – plutôt comme on refait le monde autour d’une table avec des verres et jusqu’au bout de la nuit. Sauf que là c’était la journée. C’était des moments délicats et un peu déchirants. On a eu l’impression, des fois, de trouver un sens à l’histoire. Et puis non.

Le midi j’ai fait la sieste dans la voiture rouge, à côté d’un voisin que j’ai là-bas. Dans une coïncidence étonnante nous sommes plusieurs fois garés côte-à-côte, et c’est la seule personne à qui je n’ai pas besoin de cacher que je rentre dans ma voiture par la porte arrière pour y dormir, parce que j’ai vu qu’il fait la même chose dans son Express blanche. D’habitude je suis discrète, je me gare souvent un peu à l’écart et je recoiffe mes cheveux avant de sortir de mon endroit de sieste. On ne s’est jamais parlé mais j’étais contente d’avoir un voisin de sieste automobile. Il a un sac de couchage et un matelas étalé dans tout l’arrière de son véhicule, un grand lit en somme, alors que moi je rentre juste sur le siège arrière avec un coussin et une petite couverture polaire rouge décorée d’images d’un vieux dessin animé que les enfants regardaient dans les années deux mille, des voitures qui parlent, avec des yeux.

Le soir j’ai repris la route en essayant d’éviter les endroits où l’on savait la route coupée, les ronds-points bouchés. La radio passait un documentaire sur une région du Bangladesh inondée plusieurs mois chaque année, et de plus en plus longtemps avec la montée des eaux. Les villages du département se suivaient avec leur air négligé, ils me faisaient penser au Middle West. Le documentaire était envoûtant, le soleil de couchait en crachant des flammes orange vif sur les nuages, et j’étais concentrée sur la route, sur ma peur intense à chaque fois que je croisais une autre voiture à vive allure sur la nationale, sur le miracle d’être toujours en vie, courbe après courbe. La nuit tombait fort. A la sortie d’un gros village, il y a eu un ralentissement. Un type traduisait ce que disait la dame qui vivait là depuis douze ans et voyait sa maison chaque année un peu plus recouverte par les eaux du delta. A gauche une vieille station essence aurait pu servir de décor de film. La file de voitures était assez longue, les petites lumières rouges les uns derrière les autres dessinant la ligne arrondie de la route. A droite les platanes. Je me suis étirée comme j’ai pu entre mon siège et les pédales d’embrayage, frein, sans appuyer sur l’accélérateur. Relever la tête respirer relâcher les bras les épaules, le plexus vers le ciel. Soudain quelques mètres devant moi une femme est arrivée avec son gilet jaune, elle tenait à la main une boîte métallique décorée de fleurs peintes. J’ai descendu ma vitre et elle m’a proposé des Dragibus en me remerciant pour ma patience, j’ai remercié pour les bonbons, je les aime bien ceux-là.

Je ne pensais rien. On était tous là dans le noir, certains cachés dans les habitacles, comme à la sieste, d’autres au dehors, dans la vieille station essence ou là-bas, entretenant le feu au bord du rond-point, et personne ne disait rien, vraiment. Sur le moment ce n’est pas ce que j’ai pensé, sur le moment j’écoutais le type – l’interprète à son tour parlait – qui expliquait que la journaliste était venue là pour parler au monde de leur souffrance, des problèmes liés aux inondations, pour faire savoir que dans cette région on ne savait pas comment on allait vivre l’an prochain, que la terre changeait d’endroit, certaines îles englouties et d’autres naissant au milieu du fleuve sans qu’on sache pourquoi. Et puis je regardais le feu de joie là-bas sur le rond-point, en me disant que ces gens étaient les inondés d’ici, qu’entre les boîtes de bonbons et les sourires amicaux je ne pouvais décemment pas leur parler du Bangladesh. Je ne pensais vraiment pas grand-chose, j’étais juste extraordinairement lasse dans ma voiture, rincée de tout ce qui faisait non-sens dans cette vie de voitures, de routes et de ronds-points. La campagne effacée par la nuit, il ne restait que les routes et les tas de pneus au bord, dans la lumière des phares. 

Je pensais seulement à l’incommensurabilité du monde, et je n’arrivais rien à me représenter. Je regardais le feu brûler et pensais bien comprendre les gens au bord du rond-point, venus dire la colère d’être à chaque fois oubliés, venus retrouver d’autres qui voulaient dire ça aussi, se réchauffer autour d’un feu. Quand je me suis arrêtée derrière la barrière – astucieusement crochetée par deux morceaux de bois sur une large poubelle grise à roulettes pour être mieux manœuvrable – ils m’ont donné de fraises Tagada. J’étais là au milieu d’eux, on se souriait, la vitre était baissée, on échangeait trois mots pour rire mais je ne pouvais pas parler. J’étais aussi au Bangladesh, sur le bateau qui maintenant s’enlisait dans les bancs de sables d’une sorte de lagune aux profondeurs imprévisibles, la journaliste décrivait cela comme un accident très lent, très doux. La sensation de l’écart était la plus forte et j’en perdais mon latin, mon russe et toutes mes autres langues. Les gilets jaunes étaient ensemble, devisaient joyeusement en régulant la circulation. Moi j’étais seule, au chaud, au sec, et je ne savais plus penser à part qu’on n’était pas tirés d’affaire. J’étais vidée et j’en voulais à ceux qui n’avaient pas bougé le petit doigt pour sauver les trains, pas voulu renforcer le rail, éviter les camions.

vendredi 26 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #3

Voilà c'est les vacances. Comme les bons élèves je me suis débarrassée de tout travail. Il reste toute la place pour écrire. De pleines journées.

J'écris pendant que le président parle. Je me dis que ce semainier est bien irrégulier. Ça y est, ça m'inquiète. Je m'aperçois alors que semainier finit comme baleinier. Ça me rassure, même si je ne sais pas très bien à quoi cela fait référence. Je reste perplexe, je lis trop Pierre Barrault en ce moment.

J'ai passé la journée sur un texte que je relis, corrige, réécrit par morceaux. J'avance. Je suis d'une certaine façon déterminée à aller au bout.

Je travaille avec le désir de professionnaliser mon travail d'écriture, mon travail avec l'écriture. 

Qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

Prendre sur mon temps de travail pour écrire ?


Écrire était pendant longtemps un désir sourd. Il sonne de plus en plus clair. 

Impossible de ne pas l'entendre.

D'un côté, ça tombe bien. 

J'ai été mise au pied du mur. Obligée par mon employeur de choisir entre activité salariée et activité libérale d'ici l'automne. Activité libérale qui veut dire liberté d'organiser les journées, les mois, liberté de doser l'équilibre entre besoins financiers et autres besoins. Dans la balance, le désir d'avoir du temps pour écrire pèse lourd, fait pencher fort. Décision prise n'empêche pas les insomnies, les vertiges, la peur du vide.

Oser exister comme quelqu'un qui écrit ?

 

Ben oui il va falloir assumer. Comment font les autres ? Ils ne semblent pas nombreux à se cacher comme moi derrière un pseudonyme. Il y a encore du chemin à faire. J'en parlerai un autre jour, car c'est un sujet fatiguant. 

Sur le chemin qui va vers l'animation d'ateliers d'écriture, les portes rapidement refermées à coup de "vous n'êtes pas un auteur publié ?" me bousculent. Ah bon, il ne suffirait pas d'écrire depuis plus de vingt ans, de savoir animer des groupes, d'avoir bossé quinze ans dans les collèges et lycées, suivi une formation sur les ateliers d'écriture, et d'animer des ateliers d'écriture ?

Non, il ne suffit pas.

Très bien. L'escargot rentre dans sa coquille, un air vexé. Retourne à tes textes, travaille, prends ton temps, essaie de publier, retourne taper aux mêmes portes. 

D'un côté, ça tombe bien.

En attendant, continuer avec les formations sur l'écriture. Saisir les interstices dans lesquels les professionnels peuvent écrire. Faire écrire sur le travail, sur la souffrance, sur le plaisir, sur les questionnements, la sous-conversation dans le travail. Raconter la pratique professionnelle, c'est devenir le sujet qui raconte, moins celui qui subit. Aider quelqu'un à se positionner, à se sentir légitime, à s'emparer du langage pour dire, prendre position. Ça me semble un travail juste. Brefs moments de joie et fierté devant ce qui se produit. Les regards en diagonale lorsque je lis un extrait de Tu ne t'aimes pas, de Sarraute, à haute voix, pour faire sortir les voix intérieures. Ensuite les textes, qui réjouissent autant les auditeurs que les lecteurs, surpris de la justesse de ce qu'ils ont écrit. 

Assumer cette place, tenir ce rôle, oui.



Mais devenir auteure, autrice, supporter ce pesant bagage, la grosse valise pleine de mes empêchements. Une image pour dire ? Prenez une chute d'eau. Regardez ce qui se passe en bas, là où l'eau choit en masse puissante. Vous voyez cette espèce de tourbillon vertical très dangereux dont vous croyez sans cesse sortir mais non, vous replongez tout au fond ? Et bien c'est à cet endroit précis que je me trouve. A chaque fois que je me crois sortie des doutes et questionnements qui m'entravent, qui m'empêchent de dire "oui oui, c'est moi, j'écris, oui, je cherche, un peu..." et "oui oui, je vais y consacrer plus de temps, aller au bout d'un texte, l'envoyer à un éditeur, essayer de faire quelque chose avec ça.... et bien là, même là maintenant au moment d'écrire cela, je suis emportée vers le fond, le courant plus fort que toutes mes espérances, la masse d'eau qui dit "quoi !? mais quelle prétention, quel orgueil ! Non mais... pour qui elle se prend !!??"

Alors pour écrire, oui, j'arrive à m'éloigner du lieu de la chute d'eau. Il suffit de suivre la rivière, un peu plus bas il y a de grandes baignoires calcaires, l'eau y est claire et calme, on peut s'allonger à la surface. C'est un coin paisible et solitaire, parfait pour écrire. J'en connais le chemin. 

Mais dès que je me rapproche de la chute d'eau, ça recommence. Je suis écrasée sous le poids de la littérature toute entière et celui de mes enfermements, et reprennent de plus belles les récriminations, les critiques, les reproches, je vous épargne tout ça, vous connaissez, sans doute.

Alors ce qu'il reste à faire ? Ça semble assez simple, en réalité : il ne s'agit pas de prétendre sortir de l'eau et bondir au dessus de la chute d'eau - quoique, j'ai parlé de Spiderman la dernière fois. Non, juste s'éloigner du tourbillon, sortir de l'eau et chercher un chemin facile qui monte entre les arbres et les rochers. De là haut, on verra peut-être comme la rivière est tranquille avant qu'elle ne saute. 

Et continuer à faire tomber de leur socles les statues qui empêchent d'écrire. 

Et continuer à regarder l'identité se recomposer, indéfiniment. 

Écrire était pendant longtemps un désir sourd. Il sonne de plus en plus clair. 

Impossible de ne pas l'entendre.

D'un côté, ça tombe bien.

D'un autre côté, même publier ce billet me remet la tête sous l'eau. C'est pas gagné. 

dimanche 14 avril 2019

Mais qui sont ces visages ?

De la représentation mentale des amis virtuels et de ses implications


Depuis plusieurs années j’ai un compte Fb composé presque exclusivement de liens avec des personnes que je ne connais pas « en vrai ». Nous n’avons, les uns pour les autres, ni chair ni voix ni regard. Nos identités aux yeux des autres sont faites de mots et d’images agencés dans un certain sens, sens recomposé au gré de l’imaginaire de chacun. L’autre est perçu au travers d’un nom, un signifiant auquel on rattache des significations diverses. Ces noms parfois je les lis de travers, je me raconte une histoire à leur sujet, je me trompe : celui-ci doit être un pseudo – personne ne peut avoir un nom pareil ; celui-là me semble avoir une consonance italienne – quelle histoire, quelle vie derrière… La grande aventure de l’Atelier d’Été 2018, initié et porté par François Bon, a suscité une quantité impressionnante d’échanges en tous sens sur le groupe Facebook. De là, à force de questionnements partagés et de témoignages sur nos chemins d’écriture, sur notre vécu devant chaque proposition, sont nées de nouvelles amitiés virtuelles. Continuellement d’autres s’ajoutent, plus ou moins spontanément, en fonction du nombre d’amis en commun ou de l’intérêt réciproque porté à nos commentaires sur les posts des autres, etc.... Derniers en date avec qui j’échange presque quotidiennement – un mot un pouce un cœur – une pensée, un jeu de mot, une blague : Xavier Selva et Pierre Barrault. Tous ces « nids d’Eve, nids d’Adam » me sont chers. Ils n’ont ni présence ni voix, aucune espèce de matérialité, et pourtant…

Leurs joues sont des livres, des expos, des tableaux. Leurs regards des journaux, des billets, des textes. Leur peau un poème. Ils ont des visages de phrases et d’images. Leurs jambes sont absentes, ils n’en ont nul besoin, se déplacent en pensée, vivent dans un fil qui descend, dans un ruban qu’on déroule, dans des notifications qui s’allument. Notre histoire commune est une suite de réactions – un mot un pouce un cœur – de figures jaunes étonnées à la bouche ouverte, aux mimiques pensives ou mélancoliques. Pour que ces interactions laissent trace dans la mémoire, il faut qu’elles aient été rudement fortes et précieuses, et suffisamment régulières pour que peu à peu nous nous fassions une image cohérente de ces personnes virtuelles. Nous avons peut-être même des souvenirs communs, alors que nous avons si peu vécu. Je crois que si cela arrive, c’est possible seulement parce que ce qui nous rassemble, c’est ce qui compte à nos yeux. Un regard sur le quotidien, un intérêt commun, une manière de penser, ou de dire. 

Quand on a comme moi changé plusieurs fois de région, les vieux amis sont loin, les amitiés récentes sont souvent le fruit des hasards, de la proximité géographique, de quelques rencontres affinitaires au travail… Elles ont beau être riches et plaisantes et précieuses, elles n’ont pas la force tranquille des longues amitiés, ni l’épaisseur de certaines amitiés virtuelles, qui dans mon cas s’adressent directement au moi littéraire et créatif, cette partie de moi-même quasiment ignorée, délibérément ou pas, par (moi par moments et) la majeure partie de mon entourage IRL. C’est peut-être ce qui fait l’importance que je leur porte... Est-ce différent pour vous ?

Revenons à nos relations virtuelles. Parfois nous échangeons un message un mail, qui ne parle souvent que de ce qui nous importe véritablement, de ce qui nous rapproche. Le reste, l’apparence physique de la personne, son état de santé, son odeur, la couleur de ses cheveux, sa manière de parler, son insertion sociale, ses appartenances ou ses croyances, est relativement absent de la conversation. Ça a beaucoup moins d’importance que dans les rencontres in situ, et ce désintérêt pour la partie visible fait tomber des barrières, des murs, qui s’écroulent dans un beau nuage de poussière blanche, ou s’effacent discrètement faute d’avoir été construits. Jamais on ne se dirait autant de choses si on se croisait dans le métro, jamais on n’oserait partager un dixième de ce qui se partage là. Il me semble, et je parle encore en mon nom – ou peut-être devrais-je dire en mon pseudo ? – qu’il s’agit là d’un espace de liberté pleine et entière. 

Que cet espace de liberté se constitue et se renouvelle inlassablement sous la houlette d’un géant du stockage de données, c’est non seulement inquiétant, mais aussi un peu délirant et franchement paradoxal. Parce qu’il y a une part de ce qui se trame là qui n’entrera jamais dans aucun des serveurs des géants du net. 

Je veux parler de la part imaginaire et fantasmatique que ces figures virtuelles, que nous rencontrons au gré des algorithmes, activent en nous. J’ai récemment fait un rêve très bref dans lequel intervient François Bon, que je n’ai jamais vu en vrai mais qui fait partie de ceux avec qui j’interagis régulièrement. En racontant le rêve sur fb, je me suis fait la réflexion que ce n’était pas la première fois que mes rêves mobilisaient des figures, ou des noms, de gens avec qui j’entretiens une relation uniquement virtuelle. C’est Sophie Jaussi qui m’a encouragée à écrire ce texte, quand elle a lu mon rêve et mon questionnement. J’ai été touchée parce qu’elle – et aussi son amie Christine Dornier, que j’ai rencontrée grâce à elle et qui est bisontine comme moi – racontent de temps en temps des rêves un peu fous (qui fait des rêves sages ?) et j’aime beaucoup les lire. Il se trouve aussi que j’ai rêvé il y a peu que Sophie Jaussi était enceinte. Je lui ai dit, elle m’a répondu être « flattée de faire partie de mon casting nocturne ». Il semble que nos inconscients aient quelques conversations, dont bien sûr nous ne savons pas grand-chose. Encore avant, j’ai rêvé que Daniel Bourrion avait changé de boulot, et j'ai espéré que ça le divertisse. Je crois que je rêve davantage de mes amis virtuels que de mes amis concrets. J’en suis donc venue à me demander si ce mode de connaissance ne laissait pas plus d’ouverture à l’activité inconsciente, que les amis réels. Il faudrait creuser ça, les copains psychanalystes. En tout cas, si ces personnes ont un corps, il est surtout constitué par ce que nous nous racontons à leur sujet... La relation se construit à partir de ce que nous nous figurons de manière imaginaire, sans doute bien plus que dans une relation en chair et en os, où l’existence propre de la personne réelle nous envahit davantage. Les amis concrets nous déçoivent, on lit dans leurs yeux autres choses que ce qu’on pensait y trouver, ils s’adressent à nous directement et disent le mot de travers qui fait tout basculer. Même sur un réseau bavard, les amis virtuels parlent peu, choisissent leurs mots ; leur présence légère et diffuse nous laisse la latitude de composer leurs parties manquantes, de rêver leur invisible, de les inventer un peu, et de s’inventer avec eux. Ainsi leur passage dans mes rêves semble être la continuité de cette activité fantasmatique qui dans l’éveil travaille à produire ce qui est absent. Et leur place dans ma vie onirique est probablement à la hauteur de la place qu’ils occupent dans mon existence actuelle.

Et pour vous ?

vendredi 12 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #2

Hier soir j’ai enfin regardé La Pointe Courte d’Agnès Varda. Depuis le temps que j’en avais envie. La Pointe courte, c’est tout près de chez moi, j’y suis allée il y a dix jours. Une sorte d’hommage en retard. J’ai pris plein d’images.

Au début du film, j’avais des pensées pour Anne Savelli et pour Juliette Mézenc dont – pour une raison que j’ignore – la promenade à la Pointe Courte en mai 2018 a laissé une trace vive dans ma mémoire. Peut-être parce que j’avais échangé quelques mots avec Anne la veille de cette ballade, parce que Ditta Kepler m’avait fait forte impression, parce que je terminais cette formation sur les ateliers d’écriture où Juliette est formatrice et m'a beaucoup appris.

Je regardais les images d’Agnès Varda en me disant que c’était beau et tendre, en pensant que c’était étrange tous ces sétois qui n’ont pas du tout d’accent, alors que depuis que je suis arrivée ici j’ai bien vu - entendu - que leur accent est des plus incompréhensibles. Je me demande si le film a été doublé, je ne suis pas allée vérifier. En voyant les enfants de la Pointe Courte, je pensais à mon copain Serge, un sétois né en 1950 ; le petit Daniel dans sa boîte en bois, ça aurait pu être lui. Mais Serge, les premières fois où il m’a parlé, je n’ai pas compris ce qu’il me disait. Il faut un peu de temps, pour comprendre un sétois !

Et puis surgissent Philippe Noiret et Silvia Monfort. Ils sont drôles, à traverser les lieux avec leur valise : lui et sa coupe moyenâgeuse ; elle, son visage quasi-extraterrestre. Ils poursuivent pendant tout le film un long dialogue poétique, précis, juste, sur leur histoire d’amour dans le temps qui passe.

Les anguilles glissent sur l'écran, les hippocampes immobiles nous regardent du coin de l’œil, les chats font de longs étirements d'acteurs capricieux, le linge qui sèche dessine ses ombres délicates. Mes pupilles se délectent de chaque minute.

Je glousse de plaisir quand, pendant une scène où des pêcheurs se parlent, la caméra glisse sur le décor, se détourne de la scène, admire longuement les morceaux de bois, l’étang, le paysage… Les personnages continuent leur dialogue, pas contrariés d’être ainsi délaissés. Naît alors une complicité intense avec la personne derrière la caméra. Il y a la vie qui continue, quoique fasse la caméra, où qu'elle regarde. Il y a l’histoire qui n’en est pas une, ou pas seulement pour la caméra. L’effet est sidérant de réel, d’exactitude.

Les méditations amoureuses du couple se superposent littéralement, dans les plans, au décor de la Pointe. Le contraste est puissant entre les préoccupations des pêcheurs – l’eau contaminée de l’étang et l’interdiction de pêcher les coquillages, la mort d'un enfant, un jeune couple qui se cherche et l’inquiétude du père, le séjour en prison du jeune homme qui sort pour les joutes – et le long poème d’amour à deux voix porté par les parisiens et leurs accents de théâtre grec.

Il n’y a presque pas d’interaction entre les deux mondes. Certains plans le disent, avec une sorte de fureur, avec violence. En 1954, Agnès Varda nous dit, dans les creux d'une esthétique somptueuse, que les mondes sociaux sont imperméables. Chapeau.

mercredi 10 avril 2019

Semainier ou peut-être journal #1

A certains moments je ne parviens plus à écrire. Trop d’objets encombrent la scène, et l’absence d’écriture devient un de ces objets. Quelqu’un d’indélicat a déposé là des caisses pleines d’autodépréciation, ici des valises ouvertes dont débordent les figures d’auteurs-bourrés-de-talent, des vrais- artistes-qui-ont-fait-le-choix-de, et qui projettent leur ombre sur l’ensemble du plateau. L’éclairagiste a l’air de trouver que ces gens n’ont jamais d’entraves – sans doute ce n’est pas vrai mais leur ombre est bien épaisse. Ce doit être le puissant projecteur des réseaux sociaux, qui fait cette ombre dense. Je suis dans l’ombre. Sur ma peau elle se transforme en une onction poisseuse. Je ne peux quitter la scène, je suis collée. Je crie un peu mais personne n’éteint le projecteur. Je suis le lapin dans les phares, figé jusqu’à ce que le monde passe, autour et sur lui.

Pour contrer cette tendance à l’assèchement, pour retrouver mouvement, j’ai envie de tenir un journal, un semainier, quelque chose qui m’oblige à une régularité même quand je suis dans la panne. Oui, dans le moteur en panne. Je suis la chaîne du vélo lorsqu’il a déraillé. Vous savez, la chaîne, elle est molle et vidée de toute énergie, on voit bien qu’elle est triste de ne servir à rien. Elle ne sait plus quel sens ça a d’être là, si elle n’est pas entraînée par les dents qui tournent.

C’est vrai quoi.

Les dents qui tournent.

Un semainier, donc. On dirait que tous les mercredi matins j’écrirais au moins un texte, une humeur, un état (métaphorique de préférence) pour garder une trace du chemin dans lequel je suis. Parfois au creux de l’ornière, parfois dans la descente, le vent dans les oreilles. Parfois chaîne du vélo. Parfois sur le pont que je construis pas à pas depuis quelques mois. Bref, j’ai envie de dire ici ce qui se trame en souterrain, dans la vraie vie de Juliette Cortese lorsqu’elle n’est pas Juliette Cortese. Le lien que je tente de tisser entre écriture et travail rémunéré, entre ce qui se déploie dans mon travail avec l’écriture et la littérature, et ce qui bouge dans mon travail d’accompagnement et de formation. C’est volumineux et compliqué.

Est-ce qu’un semainier sera suffisant ?

Voilà. A chaque tentative de mettre l’écriture en projet je suis aspirée par le vertige. Ce sera trop. Ce ne sera pas assez. Tu n’auras pas le temps. Tu n’iras pas au bout. Comme s’il y avait trop à dire pour pouvoir le dire. Voilà la rumination qui tue dans l’œuf la création. Le ne-pas-savoir-ce-qui-va-surgir arrête le moteur, déraille la chaîne.

Voilà. 

Liste des textes à écrire

 

Texte(s) qui raconte(nt) les séances d’écriture avec les assistantes familiales, quand j’ai les larmes aux yeux pendant les lectures, tant leurs textes sont forts et beaux de ce qu’ils racontent et de comment ils le racontent.

Texte(s) qui cause(nt) de Juliette Cortese quand elle n’est pas Juliette Cortese, et qui di(sen)t quelque chose de clair sur les sentiments confus suscités par les liens complexe entre la personne et le pseudonyme, en référence à Peter Parker et Spider-Man (c’est un minimum, vous ne pensez pas ?). 

Texte(s) qui cause(nt) des lectures et des retours qu’on fait en atelier, et qui dit à Antonin Crenn que je suis touchée par son texte, là. 

Texte(s) qui garde(nt) active l’écriture dans le quotidien.

Texte(s) déjà plus ou moins écrit(s) sur ce qu’il se passe avec les vidéos, l’instant de filmer avec le téléphone et ce que ça produit.

Texte(s) des empêchements divers et variés, trop nombreux ou trop douloureux pour être racontés.

Texte(s) où on ne sait pas ce qui va surgir. 




lundi 1 avril 2019

Poème d'avant-jour (hier à Sète)

A lire le lundi 1er avril 2019



Hier dimanche j'ai vu :
Une mouette
Mangeant une autre mouette,
Morte.
Un graffiti panda que je n'ai pu prendre en photo
(Et les regrets aussi)
Un cimetière marin, des fleurs en pierre
Pointe courte
Une dame sur son balcon, Traverse
Agnès Varda (elle ne semblait pas endeuillée)
Une vieille canadienne pourvue d’un bob et d’une charrette,
Et d’une mère âgée au visage tuméfié,
Qui ne désirait pas être sur une vidéo.
Un pont disparu
Un homme endormi
Des arrosoirs bleus suspendus
Pour les fleurs en pierre des cimetières
Des pêcheurs restés au pied
Du pont disparu
Des flamands blancs
Et Philoctete abandonné dans l'île de Lemnos
Des canaux verts et des canaux bleus
Des chats des chats des chats
CharlElie Couture peintre, ses passages
Au noir, des boulistes
Leur platane transformé en porte manteaux géant
Des clous dedans
Une place
Une autre place
Une garrigue blanche blanchie par la craie
Un jouteur sculpté sa fesse
Ferme sous la toile, et plein de gros bateaux
Au moins dix huit vues plongeantes sur le bleu
Douze rues en pente quatorze fresques
Des boutiques vieillies, vieillottes, rétro, fermées pour toujours
Des pensées pour Tanger, passant dans la rue même
Sous mon nez
Une énorme pieuvre en fonte vautrée sur une fontaine
Des boutiques ouvertes au goût du jour
Des hommes assis en terrasse
Des femmes aussi mais moins
(Et les regrets aussi)
Et puis la mer au loin
LA MER LA MER LA MER




dimanche 31 mars 2019

Un jour, un jeu !

C'est Guillaume Cingal qui est responsable de ce qui se passe ici... Tout a commencé par un bête post matinal sur Facebook. Le 29 mars à 9h37, voilà ce que je lis : 

"Ce matin, j'ai battu un record en me rendant aux Tanneurs.

De porte à porte : 26 minutes. 


4 minutes de chez moi à l'arrêt de bus.
2 minutes d'attente.
4 minutes en bus.
12 minutes en tram.
4 minutes de l'arrêt du tram à mon bureau.


Voilà une suite dont on pourrait faire une forme poétique innovante : cinq strophes de 4, 2, 4, 12 et 4 vers respectivement.

Mais pas maintenant. J'ai cours toute la journée."

Voilà qui pique ma curiosité, me donne envie de répondre à la proposition ainsi formulée. On est vendredi matin, j'ai du boulot, j'y pense un peu, et puis j'oublie...

Le lendemain matin, samedi, peu après le réveil, je découvre que le Guillaume Cingal a pondu sur son site un poème qui répond à la forme évoquée plus haut, et que, comme il est joueur, il a ajouté une contrainte, à nous de la trouver... Je cherche, je cherche, ne trouve pas, il me donne des indices, et pour finir... Wahou, balèze la contrainte ! Mais ça me tente, j'aime bien les formes contraignantes. J'avais quelques pistes en tête, une histoire bizarre, bref, la matinée s'écoule, j'y songe, et un peu plus tard, je mets un point final à mon texte (ci dessous) qui respecte donc la même forme que celui de Guillaume. A vous de jouer  : D'abord, trouvez la contrainte supplémentaire ; ensuite, amusez-vous bien... On attend vos textes ! 

Parole d’utérus

Il me parle d’habitude, ou au moins me parla
Mais depuis hier plus mot, walou, zob,
Il est coi. Je parle à mon estomac
Qui lui, toujours, répond.

Las ! frémit l’infirmière.
Attendez le médecin, il passe derechef.

Misère, ce n’est donc pas un gag ?
C’est un coup du magyar, sans doute à l’heure du rush
Il a prélevé votre précieux, cet abruti
Un riquiqui tout juste arrivé de Tokaj !

L’organe en poche, a filé jusqu’au dock
S’embarquant sans tarder sur un vaisseau fluvial
Sans craindre pour lui même qu’on lui vole son rectum
Ni songer une seconde à l’avenir incertain
Que lui réserve ce voyage en cargo,
Car paré d’une pareille matrice, il court à la gueule du loup.
Dans sa besace, le morceau, coté puissant au Nasdaq
Pèse lourd, et attire derrière lui ceux qui veulent le piller,
Car rares sont ceux qui parlent la langue des utérus.
Il faut dire qu’aujourd’hui, on marchande avec tout,
Et que cet étudiant était ici sans le sou,
« Gagner, gagner ! » c’était son leitmotiv.

Monsieur, je n’aime pas votre flow !
Vos apprentis sont anormaux !
Je vous charge de vite récupérer mon bien, dès maintenant allez-y,
Sans quoi c’est vous que, tout bientôt, vous éviscérerez.

samedi 30 mars 2019

La crotte du gecko

Le linge très sec sur le balcon, il est rêche et doux par endroits, usé. La nuit a été chaude, le jour va l’être encore plus. Sur la surface plane et colorée, jaune vif, sur le tissage serré de fils de coton, sur le drap propre et tendu, une très petite crotte noire, de la taille d’une graine, un peu pointue à une extrémité, plus arrondie à l’autre. La crotte, dont la forme indique qu’elle a été moulée par l’anus minuscule d’un animal passé là pendant qu’on n’y était pas, dans sa promenade nocturne. Une présence dans notre absence, comme un cambriolage sans vol. (Un cambrioleur qui s’envole.) La crotte du gecko. Sèche et délicatement collée à la fine toile du drap, le bruit minime presque silencieux lorsqu’on secoue le drap, le bruit minime qui est aussi vibration ténue, vibration de la crotte collée qui se décolle, vibration du drap léger, bien usé, mince tremblement des fibres lorsque la crotte est entraînée par son poids (ou poussée du doigt par qui dépend le linge). On pourrait croire que la crotte est un peu collante parce que le gecko tient à ce qu’on s’aperçoive bien de sa présence – sans cette qualité d’être collante, elle pourrait s’envoler avec les vents chauds des nuits d’été – à ce qu’on repère bien la trace de son passage. Mais le gecko sans doute ne choisit pas la nature de sa crotte. Sa crotte est simple, comme toutes les crottes, un modeste amas des déchets alimentaires non exploités par l’organisme de celui qui fait sa crotte, et qui vient à s’évacuer là, un peu humide, le moment venu. Puis qui sèche dans l’air libre de la nuit. Que l’esprit matinal sur le balcon reste perplexe devant cette crotte sur le linge propre, cette crotte qui signe le passage du temps, la continuation du monde et de la vie pendant notre absence, c’est une chose qui ne concerne point le gecko. C’est autre chose et (pourtant c’est toujours la crotte). L’étrange absence de l’animal, le savoir indéniable de son passage, son invisibilité dite par la crotte en même temps que son existence sûre, la crotte sa présence absence. La toute petite crotte noire, sèche et pointue, nous métaphysique. Et (ce n’est pas tout) elle nous ramène immanquablement à son auteur, son petit producteur, elle le fait surgir dans la pensée, le gecko, à travers sa trace, comme l’empreinte du sanglier dans la boue d’une forêt fait surgir le groin marron foncé et le poil hirsute de cochon noir, comme la marque gravée dans la pierre d’un monument porte en elle le baiser des amants – leurs initiales perdues – la crotte porte en elle l’espèce de lézard épais, comme un lézard ordinaire de nos contrées qui serait devenu obèse, et (un peu crapaud). Il n’est pas d’ici, le gecko, c’est un animal migrant. Trente ans (à peu près, sans doute) que ses crottes sont arrivées sur les étendoirs à linge des balcons du sud de la France. La crotte de gecko nous écrit dans une langue sauvage composée de mots-crottes tracés au hasard sur les draps, nous écrit du lointain, (de derrière les volets), nous écrit que l’œil du gecko nous regarde, qu’un animal exotique est dans nos parages, nous raconte l’histoire, la présence précise (et incontournable) de cette petite crotte noire, sèche, pointue (à une extrémité, pas à l’autre). Dans cette crotte qu’on trouve le matin, arrêtée dans le linge propre, il y a des containers trimballant palmiers des pays tropicaux vers les grands ports de la méditerranée, il y a le climat réchauffé qui offre aux geckos (les doux hivers de) leur survie. Mais c’est une grande exagération de l’esprit que cela : est-ce que l’infime objet, posé là sous l’œil de qui s’apprête à dépendre le linge, contient l’imaginaire, est-ce que la crotte contient l’histoire de la mondialisation lancée (comme un cheval au galop inarrêtable) ? Le gecko lui s’en fout, il crotte. Sa crotte colle au drap. Le drap est coloré, vert vif, sec, un peu rêche et usé, quelqu’un le dépend. Dans la tête derrière l’œil qui regarde, un gecko bien vivant, bien là, il entretient un lien d’intimité avec l’été, avec le palmier, sa crotte comme l’âme apparente de l’animal. Dépendre le linge ouvre au vide de la pensée, dans ce vide se niche le gecko (l’épais lézard à la peau grumeleuse), rugueux comme chez Claude Ponti (les personnages), les doigts du gecko terminés chacun par une ventouse circulaire, l’imaginaire derrière l’œil, ce n’est pas avoir un lézard dans la tête, c’est l’histoire du gecko sa généalogie qui se raconte pendant que les doigts courent sur le tissu rêche (par endroits usé). Le gecko dont on ne sait presque rien, si ce n’est son épaisseur, la rugosité de sa peau, la forme un peu pointue à une extrémité de sa crotte, ses apparitions brèves sur le même mur à une heure identique qui ponctuent les soirs d’été, notre étonnement (une curiosité sincère), la course rapide le long du mur qui fait sursauter qui ouvre les volets au couchant. Avec la crotte sur les draps, il y a la maigre connaissance de l’invisible, de ce qui passe, les petits qui s’égarent dans la maison à la fin de l’été, qu’on tente d’attraper pour reconduire au dehors, qui laissent leurs petites queues tombées longtemps frétillantes (dans les escaliers). Pourtant dans le visible, il n’y a que cette petite chose noire, un peu dure (friable) qui en séchant a pris dans sa matière quelque fibres du coton usé, et qui fait un très léger crissement en se détachant du drap. Qu’est-ce donc que cette crotte ? Un petit tas d’atomes. La matière. Les insectes mangés. Des déchets de moustiques morts et digérés, qui ne piqueront plus personne, ne ferons pas râler les touristes de passage, ceux qui ne prennent pas le temps (de s’habituer aux piqûres). Dans l’amas minuscule de matière (atomes molécules) évacué par l’animal, sa présence totémique, nos fantasmes de tropiques. LA CROTTE. Le lézard au mur chez Robbe-Grillet, la Jalousie, l’insaisissable répétition des scènes dans le Nouveau Roman (une époque lointaine ou proche – selon), la fascination pour le texte quasi-vide, plein du désir. Non, non, ce n’est pas un lézard, (dans le livre) c’est un scolopendre. La scène du scolopendre, l’homme qui se lève et le tue, le couple à table, immobile, la tache au mur – il n’y a pas d’histoire il y a ce qui se passe – la scène, les personnages, ce que veut dire le scolopendre, ce qu’il ne veut pas dire, ce qu’il ne dit ou rien, la tache. Ce que le texte ne dit pas. (Ce que le réel ne dit pas.) Ce qu’il se passe dans la tête. La crotte de gecko qui fait surgir l’imaginaire colonial. Le réel qui n’agit en rien, la crotte immobile qui ne veut rien, la pensée qui pense. La tête qui pense ou ne pense pas, la tête qui vit sa vie, sa folie de tête. La jalousie. La chaleur. Les doigts qui ramassent les pinces à linge, le drap maintenant replié, les tropiques. La scène qui se répète, l’adultère. La jalousie (c’est un store). Les palmiers qui voyagent, le chaud, le froid, les containers, les geckos à l’assaut du monde. De cela rien n’existe, tout est là peut-être, entre la crotte et le drap. La crotte qu’on peut écraser entre le pouce et l’index, la petite forme moulée qui devient poussière, les évocations, poussière de tête à l’intérieur du crâne (le souffle du vent qui respire). Le chaud qui monte du balcon. Et puis ce n’est pas un gecko, l’animal (une tarente de Maurétanie).
Photo. Rémi Fonters, LPO Isère

(encore un texte né chez François Bon, dans l'atelier d'hiver du Tiers Livre)

dimanche 24 mars 2019

Trouble

En vidéo ici 




Trouble l’eau trouble ton regard trouble qui trouble, qu’est-ce que tu regardes ? c’est l’eau que tu regardes ?
C’est l’eau que tu regardes ?
Qui regarde, qui ? qui regarde ? Ça, l’eau trouble. Qui regarde.
Elle est trouble, c’est net.
Et qu’est-ce que c’est qui se regarde là ? Palmier feuilles mortes en surface, un tas au fond, ou bien un âne mort et deux abricots ?
Palmier feuilles mortes en surface un tas au fond ou bien un âne mort et deux abricots.
Deux abricots. Oui deux.


Vert vert bleu, carreaux. Cœur carreau.


Arrêtez, pas les cartes, arrêtez !


Les yeux c’est qui ? Les yeux sont à qui ? Comment tu regardes ? Avec quoi ? Quelle majesté te regarde du fond de l’eau ?
Un petit tas de feuilles mortes ?
Sa majesté l’âne mort noyé qui regarde et qui trouble.


Et qui trouble, trouble l’eau, trouble la feuille morte, la surface avec ses gouttes, celles-là, là, qui troublent.
Qui regarde et qui empêche de voir ? Qui pêche ? Qu’est-ce qui pêche ?


Personne ne pêche, arrêtez !


La lumière pêche la lumière décroît, la lumière pêche par son absence, sa décroissance, sa décrépissence, son amour de l’eau trouble et du fond.
La lumière au fond. La lumière qui fond, dans l’eau trouble.


La lumière décrépite au fond de l’eau trouble. Un petit tas de lumière fondue. Devenue masse sombre.


La lumière décrépite au fond de l’eau trouble. Un petit tas de lumière fondue. Devenue masse sombre.


La surface qui ne sait même plus ce qu’elle est, où elle est. La surface qui n’est pas trouble, qui n’est pas là, est-ce qu’il y a même une surface, une frontière entre l’air… ou un passage vers la mer ?


Est-ce qu’au fond on trouve des animaux venimeux célestes et qui font de la lumière. Qui fondent la lumière. Fond de la lumière.


Le fond de la lumière est une eau froide et verte et bleue avec un petit tas d’ânes morts au coin.


L’eau fait l’amour avec le fond, l’âme sourd du fond.


Arrêtez avec les jeux de mots !


Ce qui sort et ce qui mord. Ce qui n’est pas mort. Ce qu’il reste après la mort : ce qu’il reste du mort.
Décrépissence et mortitude du fond.
L’eau.
Maximation, frivolation délegerée. Des légèretés.
Du déréglé. L’eau de la pluie qui se réchauffe.
Sommes-nous un futur petit tas de petits ânes morts ?