Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !
vendredi 3 août 2018
Vendredi c'est vidéo !
Reprise du texte Un mot pour contenir le monde ? en version vidéo.
Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !
Merci à la chaleur épaisse, et à l'indispensable soutien technique de Jules Air !
Libellés :
Textes à dire ?,
Textes en liberté,
Vidéoécriture
mardi 31 juillet 2018
Juste un journal du temps (1)
Les guêpes ne sont peut-être pas toutes mortes. L'air va brûler.
Regarder 27, relire 26, avancer droit, slalomer entre les propositions,
les réseaux sociaux, les idées qui naissent et se rendorment aussi vite.
Lire (plutôt la nuit) dormir (plutôt le jour) écrire (plutôt tout le
temps). Manquer le temps alors qu'il est là, devant toi. Se tapir.
L'attendre au tournant.
vendredi 27 juillet 2018
Le temps a un goût de tragédie - version vidéo
Mon texte Le temps a un goût de tragédie que vous avez pu lire ici en février dernier, a désormais une version vidéo. C'est la première, elle doit énormément à la parfaite assistance technique de Jules Air.
Heureuse d'avoir osé profiter des vacances pour passer à l'acte.
Commentaires bienvenus.
Heureuse d'avoir osé profiter des vacances pour passer à l'acte.
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Pensées flottantes sur le temps (chapitre 1)
En écho à la très belle aventure qui a lieu en ce moment sur Tiers Livre, l'atelier d'été, je viens d'exhumer mon carnet de voyage de Tanger en mars dernier. Ça fait des jours que j'y pense, à ce carnet non ouvert depuis le retour, avec le souvenir vague d'un ou deux textes qu'il faudrait reprendre ici. Ce matin à la plage j'ai écrit ma contribution à la proposition n°25, avec le sentiment d'être tombée à un endroit de vrai questionnement. Cet après-midi, j'ai ré-ouvert le carnet. Et ça résonne curieusement fort. Alors voici, pour le plaisir du chemin et dans le désordre : la proposition de François Bon, le texte de mars, le texte de ce matin. Tout cela entre aussi en résonance avec ce texte-ci, dont je viens de terminer une première version vidéo.
Samedi
24 mars 18 – fin de matinée
Ici
Tanger, en terrasse de la librairie des Insolites, à lire de la
poésie. Les balayeurs de la rue en pente, et de l’autre côté la
mer qui se cache derrière un arbre. Ici je touche du doigt mon
intériorité. Être ici dans cette étrangeté, et à la fois pas là
du tout, ailleurs, au dedans de moi. C’est ça le mystère ?
demande la voix intérieure. Peut-être… qui sait ? Le mystère
c’est être là, ne rien savoir, à peine se demander. Regarder les
chats, sentir le vent (froid) et interroger la magie, ce à quoi on
accède dans un lieu étranger. De quoi sont faites nos pensées dans
la solitude du lointain ? Là où il n’y a nul souvenir à
soi, seulement ceux de milliers d’autres. Il y a comme un vide, à
se balader dans ces souvenirs étrangers. Un espace vide dans lequel
l’esprit se vide pour laisser place à autre chose. C’est une
sorte de gouffre, un canyon, des gorges qui nous séparent du monde.
De l’autre côté c’est très habité, bondé de monde,
d’imaginaires qu’on ne saisit pas, de vies au sens desquelles on
n’accède pas. Au bord de la falaise, on regarde de l’autre côté,
on se retourne sur le côté connu puis on regarde le vide à nos
pieds. Il aspire une partie du trop plein de l’esprit, laissant
place à une rêverie inhabituelle, plus lente. Il n’y a pas de
réseau. L’agitation a laissé place à un ressac souple et
discret, qui roule entre ses longs doigts chaque grain de sable du
monde intérieur. Les mains froides. Le sang s’est retiré dans le
cœur, cerveau en survol, au dessus de l’abîme.
Tanger
au bord de deux mondes. Le détroit de la pensée, ce que ça fait.
D’ici on ne comprend pas mieux l’Espagne, l’Europe, pas mieux
l’Afrique. On est juste un peu plus près de soi, un peu plus près
du sablier intérieur.
La proposition de François Bon
Ma contribution (à paraître sur Tiers Livre quand François sera de retour dans sa nouvelle vie)
Le temps a-t-il un goût de tragédie. De quelle
substance est la mémoire des choses absentes. Qu’est-ce qu’on ne
saisit pas dans le passage du temps et ses géographies. Est-on seul
ou nombreux à trouver que le mystère s’épaissit avec les années.
Les années épaisses forment-elles brouillard empêchant vision des
géographies temporelles. Est-ce seulement insaisissable dès le
début et pour toujours. Que se passe-t-il quand on se déplace et
que le temps passe sur ce mouvement. Est-ce qu’on garde un morceau
intérieur de là où on est allé comme dans ces histoires où à la
fin il reste quelque chose de tangible d’un monde pourtant enfui à
jamais enfoui à jamais. Est-ce que quelqu’un peut dire ce que
c’est d’avoir été là et de ne plus y être. Est-ce que
quelqu’un sait remplir ce vide toujours déjà plein d’autre
chose. D’un endroit à l’autre sommes-nous les mêmes ou bien
autres. Comment le déplacement dans l’espace s’impose-t-il à
nous par quelle abstraction stratégique ou brutale comment y
survivre. Pourquoi le passé est passé comme un mur. Pourquoi les
regrets remplissent-ils les nuits de trop. Où vivent les marqueurs
du temps dans le monde s’il existe ou en dedans de soi. Quelle est
la matière du présent instable inflammable. Comment échapper à la
tristesse comment être. Faut-il seulement accepter la tuerie trouble
du temps. Pourquoi ne pas revenir en arrière pourquoi c’est si
douloureux. Respirer l’abstraction du temps à grandes bouffées
est-ce la réponse. Écrire la carte de nos géographies temporelles
est-ce que ça sauve et quid de la carte et du territoire alors. Qui
dresse et frise la fresque de nos chronologies spatiales.
Puissent-elles être autre chose que nostalgie juste incompréhension
et l’envie de savoir c’est grave. Est-ce qu’il y a une ellipse
quelque part entre Tanger New-York et Copenhague. Bermudes. Est-ce
qu’écrire fait sentir mieux éprouver mieux toucher mieux la
substance du présent et celle du passé fugace. Est-ce qu’on
pourra sortir un jour de l’abstraction par le langage et l’appui
du réel. Comment s’ouvre la brèche comment. Comment elle sévit
intérieurement pour chacun pour chacune. Qu’est-ce qu’on partage
de ça qu’est-ce qu’on peut en dire qui soit intelligible à
l’autre que faire d’autre que produire parole singulière ancrée
parole singulière encrée dans la matière du souvenir pour essayer
d’éclairer le mystère épais comme soupe de pois soupe à l’encre
de sèche à l’ancre sèche – en cale sèche. Est-ce que le passé
existe vraiment est-ce qu’écrire c’est autre chose que tenter de
répondre à la question est-ce que la mer y peut quelque chose.
Est-ce que vivre avec le temps qui passe ce serait comme faire la
planche se laisser porter par la vague et le sel sans rien savoir
accepter les nappes d’eau chaude et plus froide aimer le sable et
pour sa tendresse et pour son craquant rêche sous les dents.
mardi 10 juillet 2018
L'épine
Parce que c’était la première fois qu’on
allait au devant de la ville sans les adultes, on était quatre, on
avait quinze ans, pris le train ou peut-être l’un plus âgé
venait d’avoir le permis, alors on avait pris la route dans la
vallée verte, du bourg à la ville, les trente kilomètres à peu
près, et puis la promenade en ville, voilà. Une terrasse de café,
celle juste à droite de l’église, vous savez, aujourd’hui le
café porte le nom d’un saurien, mais à l’époque, c’était un
nom chic, un nom qui connotait chic, mais on n’avait pas encore
décodé ce sens caché, on le saurait bientôt, comme on saurait que
ces cocktails composés d’un alcool fort au parfum de noix de coco
et de jus d’ananas, c’était cher, tellement cher qu’on
n’aurait pas à nous tous les moyens de payer une fois le serveur
ayant apporté les verres et nous les ayant bus. L’instant de la
découverte de la note, le pauvre petit papier légèrement froissé
qui grimace, les sourires incrédules des trois amis, le faire
semblant de ne pas comprendre ou de garder la face ou les deux
ensemble tiens, faire comme si on savait alors que c’est si
étonnant, la gêne et le cœur qui bat, l’incompréhension, c’est
une erreur non, non non, c’est bien ça, tu crois, le ventre un peu
noué – encore enfants faisant bêtises – être renvoyé à cela,
l’enfance toute petite et toute méconnaissance du monde,
l’inattendu qui se refuse à l’intelligible, ce moment de la
perte de soi et du monde autour, presque comme quand on rêve que le
pied perd appui et que sursaute le corps entier… Là, la ville nous
avait farcé, échappé, pas méchantement mais quand même, il avait
fallu aller au distributeur, la somme était invraisemblable et le
demeure dans un coin des souvenirs – jamais on ne boit de cocktail
dans les bars jamais, et puis d’abord c’est mauvais. Pourquoi
buvait-on des Malibus-Ananas à quinze ans dans l’après-midi
de la ville, ça, c’est une autre histoire qui tourne un peu la
tête, à droite, à gauche.
Une autre fois on s’est trompé sur le réel. On
courait, dix-neuf ou vingt heures, sur le quai pavé, le printemps,
faire attention aux chevilles. La meute des chiens aboyait les
canards sur la rivière, les canards s’effrayaient, ou pas, ça
plus personne ne le sait. Et quand les chiens ont couru derrière et
sont arrivés là, tous aboyant toujours, comme si l’on était un
canard impavide, ce n’était pas prévu de sentir la dent dans
l’arrière du mollet, en haut. Pas du tout prévu, et surprenant en
plus d’être douloureux. Il y a avait là une traîtrise indicible,
une arnaque, toute la supercherie du monde dans ce trou laissé par
une dent pointue, on n’avait pas peur l’instant d’avant la
confiance était totale ; le chien petit et noir, sa dent, le
maître qui disait de loin n’aie pas peur, pas méchant, faisaient
à eux tous pencher le monde comme un grand plat vide et glissant
d’où l’on tombe sans pouvoir se raccrocher à rien. Évidemment
c’était au crépuscule. Entre chien et loup.
Et puis un jour on a tourné en rond, non plus
autour de la boucle de la rivière, mais en rond, comme faisant des
ronds dans l’eau ou faisant du sur place dans cette ville trop
connue, c’est ça l’épine coincée entre les orteils, attention,
faire gaffe en marchant, la méfiance devenue, le chien, le trop
connu, les gens toujours les mêmes, et sortir et croiser le même
monde, et sentir qu’au lieu d’être aimable ce même monde sans
le vouloir devenait hostile, il y a cette hostilité dans le trop
proche, le trop familier devient menace. Alors il avait fallu faire
le ménage, de l’appartement et partir avec un balai et une
serpillière dans le coffre de la voiture.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre,
la folle aventure de l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent
tout l'été, 140 contributeurs à demi égarés dans la langue et dans
la ville !
dimanche 1 juillet 2018
Il fait frais
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon : des propositions qui s'enchaînent tout l'été, 130 contributeurs, une folle aventure dans la langue et dans la ville !
samedi 30 juin 2018
Si l'on s'y risque
Rien pensé et pourtant la ville continue à
dériver. Place Pasteur, l’ancienne, avait de grandes dalles
glissantes, et un amas d’énormes pavés empilés au milieu. On
pouvait grimper et s’y asseoir. De là, les fesses un peu talées
par l’arrête de la pierre à travers la toile du pantalon, on
voyait la place qui n’était plus rien que le croisement ouvert de
trois rues : la Grand Rue traversant la place de part en part,
la Grand Rue étant la place, en partie ; la rue Luc Breton,
avec son léger pas de côté avant de rejoindre la rue des Granges ;
et la rue Pasteur, longue et qui en croisait d’autres, avant
d’aller aux bistrots. Une sorte d’entonnoir à double embouchure
formée par les plus fines rues, la grande s’écartant souplement
pour laisser, faire, place. Un peu comme un boa qui aurait avalé un
gros lièvre tout rond.
Les fesses sur les faces supérieures des
parallélépipèdes rectangles, parois lisses, lustrées, brillantes,
certaines d’un beige tirant vers le rose de la peau humaine,
d’autres jaunes, plus ou moins foncées, ou grises, d’un beau
gris profond et clair, tranquille. Enfant, on était fasciné par
l’alternance des dalles au sol, les couleurs, et la taille des
blocs scellés au milieu de la place, comme une montagne de géométrie
minérale. Dans la rue, il fallait évidemment sautiller, avancer le
pied plus loin pour marcher sur le gris. Moins larges que les autres,
les bandes grises, régulièrement interrompues, dans la largeur de
la rue, et les joints entre ces dalles, rubans plus clairs dans cet
espèce de carrelage urbain, faisaient comme un plan de ville
imaginaire sur le sol de la Grand Rue, les rues plus claires entre
des blocs immenses... Pourquoi les images éloignées de l’enfance
ont-elle cet angle de vue resserré ? Les bâtiments s’écartent
et la rue devient la place, soudain on a six ans et la ville est
intimidante. Ce n’est pas le lieu de souvent, on a quitté le
village, ça ressemble à une occasion, la séance de Rox et Rouky,
on avait manqué l’école pour venir jusque là et comme c’était
un jour scolaire il n’y avait personne bien sûr le cinéma
annulait la projection et pourtant, la mère – toujours la mère –
avait obtenu qu’on voie le film : deux dans la salle, et des
sanglots de désespoir devant tout ce malheur animal, qui reviennent
à l’identique aujourd’hui si l’on s’y risque. Si l’on s’y
risque.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition presque chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une grande aventure collective dans la langue et dans la ville.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition presque chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une grande aventure collective dans la langue et dans la ville.
dimanche 24 juin 2018
Des passages...
En face du lycée Pasteur, celui où on a été
élève de classe préparatoire une seule année après le bac, ce
lycée dont le nom prononcé en seconde évoquait des adolescents
artistes et cultivés, chevelus mais vêtus avec recherche, évoquait
des heures passées dans des bars où il n’y avait pas les vieux du
PMU de la rue Battant – le Tarot – ni l’ambiance du baby-foot
du troquet de Palente – le troquet où on buvait des blancs-pomme à
neuf heures du matin quand le prof était malade (à force un copain
avait vomi dans sa manche en cours de latin, c’était gênant comme
il était blanc et l’odeur) – pas cette ambiance donc, ni
cette faune de périphérie vieillotte mais une autre : vieux babas
cool au fumet retentissant, punks et alcooliques vaguement plus
bourgeois qu’ailleurs, une ambiance de centre-ville en somme –
Yam’s, sombre Black Hawks et Ptit Vat’ avec ses fresques
bande-dessinées aux murs, devenu magasin de chaussures depuis.
Pendant les tirets des phrases précédentes on a du aller faire un
tour dans le quartier de Palente pour retrouver le nom du bistrot où
on jouait au baby, ça n’a pas été possible même en errant dans
les rues aux noms de fleurs, entre les petites barres d’immeubles
peintes en beige avec un toit rouge clair, et les pavillons des
années soixante, balcons en fer forgés escaliers en ciment, on n’a
pas retrouvé la trace du bar et du baby-foot ; ce n’est pas
non plus le moment d’en parler, pourtant un jour seize ans par
amour on avait remonté toute la ville depuis le centre sous la pluie
battante, les bords de rue transformés en petits torrents, au lieu
de marcher sur le trottoir on avait, pour une raison qui échappe
aujourd’hui, préféré marcher là dans quinze ou seize
centimètres d’eau, quitte à faire. Le tout pour parvenir à ce
bistrot, retrouver ceux et celle qui jouaient au baby-foot, monter
l’escalier de ciment, traverser la terrasse, et le cœur
battant ouvrir la porte en dégoulinant, soutenir le regard à peine
curieux des vieux qui doivent être morts depuis, et le regard bleu,
le baiser au tourniquet, l’importance de ce retour sous la pluie,
dans le cou mouillé les lèvres chaudes, on ne sait plus pourquoi,
tout est parti avec d’autres pluies, torrentielles, depuis. En face
donc du lycée Pasteur en 1996 démarre un passage fait d’une suite
de plusieurs porches alternant avec cours intérieures, lieux
alternatifs qu’on dirait bobos sans aucun doute aujourd’hui –
mais lycée et passage ramènent immanquablement vers l’autre
lycée, celui des trois années précédentes, devant lequel aussi on
trouve un passage, souterrain celui-ci pour traverser le Boulevard,
on l’appelait toujours simplement le Boulevard, le seul à faire à
l’époque la moitié du tour de la ville, et dans ce souterrain du
lycée Pergaud de seize à dix-huit ans on se prenait la main et le
sol qui chavire, jusqu’à passer d’un lycée à l’autre,
quitter Pergaud, sa guerre des boutons, et les villages environnants
pour Pasteur, ses vaccins et la bourgeoisie de centre-ville, laisser
derrière soi le boulevard et son souterrain, les doigts entrelacés,
le bistrot au baby-foot et les blancs-pomme de neuf heures. L’autre
passage, celui auquel on rêve encore avec ses deux grosses vieilles
portes en bois couvertes d’affiches de concerts décollées par le
vent et la pluie engouffrés là ; le premier porche abritait une boutique de
vêtements vintage que du haut des dix-huit ans il était impossible
de fréquenter tant tout, là-bas, sentait la mère. Les vêtements
d’occasion accrochés sur la façade, les treillis vert kakis pour
femme, les blousons avec des patchs de groupes de rock, les
tee-shirts délavés, tie-die écœurants de la génération
précédente. Aujourd’hui au fond on fuit toujours ces mêmes
boutiques pour les mêmes obscures raisons que les brocantes, la mère
toujours la mère. La suite du passage était faite de ces cours
intérieures dans lesquelles les uns et les autres, habitants des
appartements au dessus, entreposaient leurs affaires d’extérieur,
vélos, cartons, parfois un fil à linge en travers du carré de
ciel, et puis des pavés au sol, luisants et pris de mousse. Ce
n’était pas les grands et beaux escaliers en bois, juste des cours
grises assez banales, simples et habitées, des murs humides et deux,
trois boutiques artisanales. On pouvait traverser par là tout le
pâté de maisons – et même si aujourd’hui après New-York on
dirait bloc – à l’époque on passait le midi pour aller chercher
un sandwich dans la Grand-Rue de l’autre côté, place Pasteur il y
avait un Quick, on ne peut pas visiter la ville sans entrevoir une
flopée d’anecdotes qui s’envolent telles une petite peuplade de
papillons noirs. Cette traversée prenait quelques minutes en 1996.
De retour on y entre une veille de Noël, c’est un torrent de
lumières, la foule ardente des commerces, une constellations de
boutiques, on était prévenu mais le cœur se serre bien obligé de
se rappeler cela et ceci, la petite librairie dont le propriétaire
collectionnait des éditions indépendantes à la place un institut
de beauté – Le bazar de Juliette, gommage corps en promotion –
et puis des guirlandes partout des guirlandes et d’énormes
boules de papier gris clair décorées naïvement et suspendues à
des fils lumineux qui traversent les désormais grands rectangles de
ciel découpés par cette architecture du nouveau. Les enseignes
rythmiquement nous sautent à la gorge, Jules Orange Yves Rocher
Camaïeu France Loisirs Nature et Découvertes
Monoprix, au milieu, des fauteuils moulés dans du plastique
coloré et des gens qui vapotent, on est vite essoufflé de ce monde
trop neuf, de la lumière et de ce séisme qui a eu lieu pendant les
vingt années où l’on tournait le dos à la ville. La traversée
est bien plus longue qu’on ne pensait. Quelque chose s’est passé
dans l’absence, un tremblement lent et puissant dans les pierres
des murs, l’âme des façades et celle des gens qui marchent, c’est
en dedans et en dehors, le passage, le temps, on n’a rien pensé.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre,
l'atelier d'été de François Bon: une proposition chaque jour, plus de
100 contributeurs, pour une belle aventure collective dans la langue.
dimanche 17 juin 2018
Le fantasme d’écriture-tout, ou la complexion du hamac
Dimanche. Lire
le blog d'Anne Savelli et réfléchir à l'atelier d'été du Tiers Livre. Penser qu'on pourrait arrêter de vivre, seulement survivre, et puis
écrire tout, ce qui a déjà été vécu, le sensoriel de la survie
en cours, rien que ça, et aussi ce qu'on rêve, imagine, pense,
extravague. On pourrait devenir juste un œil, des oreilles, une peau
et des doigts, ça suffirait pour écrire à plein temps l'expérience
d'être simplement au monde, sans rien faire d’autre. Aurait-on
seulement le temps ?
Rien
dans le langage pour épuiser la perception du réel. C'est sans
espoir. Autant vivre avec l'incommensurable à son côté.
Voilà ce que je me disais cet après-midi en allant m'installer dans le hamac sous le palmier avec des écouteurs, un endroit tellement confortable et protecteur – je m'y sens comme dans le ventre de l'arbre, ses palmes retombantes me font une cabane au toit vert et mouvant qui laisse entrevoir des éclats de ciel et de nuages, parfois mes yeux hésitent, se demandent s'il y a un reflet mais non c'est juste la lumière qui traverse, avec les écouteurs les bruits du dehors parviennent tout atténués à mes tympans et pourtant j'entends bien le chant des oiseaux – lieu qui ne tardera pas à devenir un oloé... Je me disais, donc, cela. Et puis j'écoutais un podcast de France culture, la suite dans les idées, où Kenneth Goldsmith parle de son livre avec Franck Leibovici, et l'émission s'est emmêlée avec des rêves pris dans le bercement du hamac et des idées – que j'avais eues il y a peu en retranscrivant une série d'entretiens effectués pour le boulot – comme quoi c'était une drôle d'école à écriture de dialogues, cette aventure de la transcription de la voix, qui nous met en intimité avec la langue de l'autre, avec sa manière propre de ponctuer le langage, avec le ressac de sa pensée et cette façon singulière d'organiser la signification du monde. Alors là, égarée entre des lambeaux de rêves, les paroles de Kenneth Goldsmith en double – français et anglais – et le balancement quasi-utérin du hamac, j’ai pris le temps de ne pas écrire.
vendredi 15 juin 2018
Il pleut
Il pleut. Écrire la pluie en marchant dans la
rue. Dans la flaque qui s’étale au milieu de la rue. Dans le bruit
plus sonore de la ville mouillée. Dans l’épouvantable procession
des bottes. Dans les reflets des vitrines sur chaque pierre, chaque
bitume, chaque bordure de trottoir même. Dans la ville kaleïdoscopée
par l’eau tombée du ciel. Dans la pluie d’été, dans la pluie
d’hiver, dans toutes les pluies de nos mémoires, et dans ces eaux qui brument et font chatoyer les odeurs. Juste
après la pluie, dans la ruelle aux pavés luisants, on entend la
voix de celui qui dit, marchant derrière, que le parfum est
tellement bon. Et devant elle rit, dans une vieille veste en cuir. A
Granvelle, sous les arbres, on reçoit une grosse goutte échappée
d’une feuille, grosse goutte coulée longtemps sur les autres
feuilles, chue de l’une à l’autre dans un périple de goutte, se
nourrissant de ses sœurs rencontrées en route, dialoguant avec
l’écorce de l’arbre tout au long du chemin, jusqu’à se jeter
avec délectation dans le cou du passant pressé, impatient d’un
abri et remontant son col. Cette fraîcheur simple qui monte avec la
pluie. Ces échos de voitures qu’on entend dans le petit matin,
quand on sait sans ouvrir les yeux qu’il pleut. Et les dalles de la
place Saint Pierre qui deviennent tant glissantes que de vieilles
dames grommellent des insultes pour le maire, à chaque averse. Et
puis dans la rue des Granges, devant le Bar de la Poste, on s’arrête
au risque d’être repéré, on se fixe là sous la pluie, dans une
immobilité de cheval. A travers la vitre, soudain écarquillé dans
tout son intérieur, on regarde ces images sur l’écran, d’un
orang-outang qui se bat avec une machine à couper des arbres. Le
grand singe roux revient à la charge, n’abandonnera pas devant la
machine. La scène dure quelques minutes. Les vieux attablés
somnolent. La gouttière achève de décoller ses affiches, et fait
sa toilette. Les pavés coupés, plats et glissants, quoique plus
petits dans cette rue, continuent de luire. La ville s’essuie
doucement. On repart songeur, rêvant d’être soi-même un Don
Quichotte animal.
Un texte à lire avec les autres, sur Tiers Livre, l'atelier d'été de François Bon: une proposition chaque jour, plus de 100 contributeurs, pour une belle aventure collective dans la langue.
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